Le lendemain, à la première lueur du jour, dès que le frais zéphir vient se jouer sur la surface du long canal, caresser les fleurs du riant parterre, et agiter le sommet chevelu des arbres voisins, nos hôtes se lèvent, dociles au signal de la nature. Ils trouvent un excellent déjeûner servi dans un magnifique salon. Le maître affable en fait les honneurs, et invite les voyageurs à boire d'un vin exquis, pétillant, dans une coupe d'or. Enfin, ils sortent du portique, satisfaits et reconnoissans; le seigneur du château est le seul qui ait lieu de se plaindre, sa précieuse coupe a disparu; le plus jeune de ses hôtes l'a dérobée en secret.

Tel un voyageur qui rencontre sur son chemin un serpent à la peau brillante, étendu au soleil; plein de trouble, il s'arrête, et s'écarte précipitamment du danger; puis il reprend sa marche d'un pas timide, en portant de tous côtés des regards inquiets: tel parut le vieillard, lorsque déjà loin du château, il apperçut l'objet dérobé briller dans la poche de son subtil compagnon. Interdit, il s'arrête; il brûle, mais il craint de lui proposer de se séparer, et continue la route avec un cœur tremblant, en se plaignant, les yeux levés au ciel, que la générosité soit aussi mal récompensée.

Tandis qu'ils cheminoient, de sombres nuages couvrirent le firmament, et voilèrent la gloire du soleil; le bruit des airs annonça l'approche de la pluie, et les bestiaux, traversant la plaine, accoururent vers l'étable. Averti par ces présages, le couple voyageur presse sa marche pour chercher un abri dans un édifice voisin. C'étoit un donjon, flanqué de tourelles, élevé sur une éminence qu'entouroit un large fossé. L'esprit inhospitalier, farouche et repoussant de son possesseur, avoit fait un désert du pays d'alentour.

A mesure qu'ils approchoient de cette triste demeure, le vent augmentoit de furie; les rapides éclairs étinceloient parmi les torrens de pluie, et le bruyant tonnerre éclatoit au-dessus de leur tête. Ils frappèrent long-tems à la porte; long-tems leurs cris se joignirent au bruit du marteau, tandis qu'ils étoient en proie aux coups précipités du déluge et de l'aquilon. Enfin, une foible pitié se glisse dans le cœur du barbare. Pour la première fois il va exercer l'hospitalité. D'une main chagrine il fait tourner la porte sur ses gonds rouillés, et reçoit à regret sous son toit les voyageurs tremblans de froid. Un fagot avare éclaire le foyer glacé, et rappelle la vie dans leurs membres. On leur sert pour dîner un peu de pain bis avec un peu de vin aigre; et à peine la tempête commence-t-elle à s'appaiser, qu'un prompt adieu les avertit de s'en aller en paix.

L'ermite observateur ne comprend pas comment un individu aussi riche se condamne à une vie aussi misérable. Quel motif, dit-il en lui-même, peut donc porter à renfermer en pure perte la subsistance de mille infortunés! mais quel nouvel étonnement éclata sur son visage, lorsqu'il vit son jeune compagnon tirer de sa poche la coupe précieuse qu'il avoit dérobée à leur premier hôte si généreux, et en payer le misérable accueil du dernier, si sordide et si dur!

Mais déjà les nuages orageux sont dispersés, le soleil se lève sur un firmament d'azur, les doux parfums s'exhalent des vertes prairies, et les feuilles brillantes de rosée marquent par leurs frémissemens leur joie de revoir le jour. A ce signal, les voyageurs quittent leur triste asile, et le maître content en ferme aussitôt la porte soucieuse.

Tandis qu'ils s'éloignoient, l'esprit du pélerin étoit profondément agité de diverses pensées. Les actions de son compagnon, dépourvues de leurs motifs, lui paroissoient ici un crime, là une extravagance. Pénétré d'horreur pour celui-ci, et de compassion pour celle-là, il se perdoit dans l'explication de tant de bizarreries.

Cependant les ombres de la nuit revinrent encore voiler le firmament; et les voyageurs, occupés encore de chercher une retraite, apperçurent assez près d'eux une maison fort propre, au milieu d'une campagne parfaitement cultivée. Sous de simples dehors qui ne présentoient ni le spectacle de la triste indigence, ni celui de la vaine grandeur, cette demeure répondoit au caractère du maître, homme heureux qui aimoit la vertu et fuyoit la louange.

Nos piétons tournèrent vers ce côté leurs pas fatigués; et bénissant de leurs vœux le modeste manoir, ils s'inclinèrent devant son digne possesseur, qui répondit en ces termes à leur salutation:

«Sans orgueil comme sans envie, je rends à celui qui nous a tout prodigué une partie de ses bienfaits. C'est lui qui vous envoie; recevez donc en son nom un frugal repas donné de bon cœur.»