Le misérable tourmenté par d'éternels soupçons, dont la porte verrouillée ne s'ouvroit jamais au pauvre voyageur, c'est à lui que j'ai donné la coupe, afin de lui faire connoître que le ciel sait récompenser les mortels compâtissans. A la vue de ce vase, il a reconnu de quel prix est cette vertu qu'il avoit abjurée; et son ame reconnoissante s'est ouverte à la pitié. Ainsi le minerai, pénétré par l'active chaleur du charbon embrasé qui le presse, est bientôt en fusion, et, dégagé de sa gangue, l'argent qu'elle réceloit se précipite dans le creuset.

Après de longues années d'une conduite vertueuse, le cœur de notre pieux ami étoit à moitié détaché de son Dieu, entraîné par l'amour d'un enfant au berceau. Pour lui il vivoit dans l'inquiétude, et déjà il recommençoit des yeux le cours de ses peines sur la terre. Dans quelles extravagances un pareil délire ne l'auroit-il pas précipité? Dieu, pour sauver le père, s'est emparé de l'enfant. Graces à mon adresse, tout le monde, excepté toi, a cru qu'il étoit mort d'une convulsion. Maintenant le père en pleurs, humilié dans la poussière, reconnoît la justice du châtiment.

Cependant c'en étoit fait de la fortune de cet homme, si son perfide domestique eût remis le pied dans la maison: il devoit dans la même nuit enlever le trésor de son maître; et quelle perte c'eût été pour les pauvres!

Tels sont les éclaircissements que le ciel m'a chargé de te donner. Retourne en paix, sois résigné et n'accuse plus la Providence.»

Après ces mots, le jeune Séraphin déploie ses ailes sonores et prend son vol aux yeux du sage frappé d'admiration. Tel parut Elisée lorsque son maître s'éleva dans les nues sur un char céleste. Ainsi à la vue du char de feu montant dans les cieux, le prophète ébloui étoit enflammé du désir de monter à sa suite.

O seigneur! s'écria l'ermite prosterné, que ta volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel! Puis s'en retournant l'esprit satisfait, il regagna son ancienne demeure et y finit sa vie dans la piété et dans la paix[17]

Je ne consigne ici cet écrit que comme un monument du pouvoir que possédoit le Vallon aérien de s'élever à la gloire qui a immortalisé les beaux siècles d'Athènes et de Rome, et en même tems comme une preuve de sa sagesse, non seulement de n'avoir pas aspiré à cette gloire, mais d'en avoir pour jamais éteint le désir. En effet, quel eût été pour nous le fruit de cet esprit si vanté sur la terre qui consiste en vaines phrases? Nous n'avons point d'oisifs à amuser: tous les membres de notre société sans exception sont livrés à des travaux utiles. Ils écouteroient avec reconnoissance l'homme qui leur apprendroit quelque moyen de perfectionner l'agriculture ou les métiers dont ils s'occupent. Il leur faut du bon sens en action et non pas de l'esprit en paroles. Les Etats qui ont un superflu de population peuvent le prodiguer à leur gré; mais pour notre intérêt comme pour notre prospérité, nous devons inspecter dans chaque individu l'emploi de son tems et de ses facultés. Il faut que tout aboutisse à l'avantage commun de la société.

Cependant le conseil s'assembla pour peser les avantages et les inconvéniens qui étoient résultés du voyage hors du Vallon, et décider s'il convenoit d'avoir quelqu'autre communication ultérieure avec la terre. Ce voyage avoit procuré l'introduction de la pomme de terre et des abeilles. La première étoit une garantie infaillible contre la disette de blé; et sous ce rapport elle étoit d'un prix incalculable. Le miel des abeilles fournissoit non seulement un mets agréable, mais un remède salutaire dans plusieurs maladies; mais les maux, dont ce voyage avoit apporté le germe, étoient au moins égaux s'ils n'étoient supérieurs aux biens qu'il avoit fait connoître. Quel avantage pouvoit compenser la petite vérole qui avoit détruit une partie de la population, et dont le poison maintenant incurable menaçoit toute la postérité, et ce vice moral bien plus désastreux encore qui avoit attaqué le gouvernement et les mœurs jusque dans leur principale racine? La physique et la chimie, nous a-t-on dit, sont maintenant les sciences les plus florissantes dans l'Europe; les progrès qu'elles font chaque jour promettent des découvertes utiles et des secrets précieux pour l'humanité. Mais la corruption des mœurs qui va toujours croissant dans une proportion supérieure à la perfection des arts, produira sans doute aussi quelque nouveau germe de maux qui seroit importé chez nous avec celui des biens; et nous ne voulons point du remède, puisqu'il seroit nécessairement inséparable de la maladie.

D'après ces considérations, le conseil a arrêté que le Vallon aérien n'auroit plus de communication avec la terre par quelque voie que ce pût être[18].