«Une musique militaire a fait retentir l'écho de nos montagnes. Montés sur le rempart, nous avons entendu des chants s'unir à cette musique, et ces chants sembloient être un hymne à la liberté; car ce nom a été souvent répété, et toujours avec le plus grand respect. Quelquefois même nous avons vu l'armée entière se prosterner à genoux en prononçant le mot de liberté. Comment des peuples esclaves depuis tant de siècles ont-ils pu tout-à-coup briser leurs fers? quel ressort assez puissant pour leur imprimer un pareil mouvement? Cette grande révolution est-elle le résultat de la philosophie qui commençoit à agiter le milieu du dix-huitième siècle? Ou est-ce la religion qui a achevé son ouvrage? Nous cherchions de ces deux causes quelle étoit la plus vraisemblable, lorsque nous avons entendu l'éloge de la fraternité retentir avec celui de la liberté. Dès-lors notre incertitude a été fixée; nous n'avons plus douté que cette belle réunion ne fût l'ouvrage de la religion rappelée à sa pureté primitive. Elle seule, d'un peuple d'esclaves, pouvoit faire un peuple de frères.

Plusieurs bataillons ont passé successivement sous nos yeux, en chantant également le double triomphe de la liberté et de la fraternité. Ils portoient au bout d'une pique le bonnet, symbole de la liberté, et leurs drapeaux étoient nuancés des trois couleurs principales; réunion qui annonçoit évidemment celle des trois grands ordres de l'Etat autrefois si divisés, le clergé, la noblesse et le tiers-état. Nous nous entretenions de ces douces idées, et nous voyions déjà les temples de Janus fermés sur toute la terre, et tous les peuples s'embrassant à l'invitation et à l'exemple des François.

Mais quel horrible réveil est venu dissiper ce rêve enchanteur! dès le lendemain, ces frères si tendres, transformés en tigres féroces, étoient aux prises avec des Espagnols. Après une lutte de courte durée, les François ont été vainqueurs; les vaincus à genoux demandoient la vie d'une voix suppliante: Fraternité ou la mort, leur a-t-on répondu avec fureur. Le signe d'acceptation étoit d'arborer au chapeau la cocarde aux trois couleurs. Au moindre délai, à la moindre hésitation, le frère chéri étoit égorgé sans pitié.

Quelle est donc cette nouvelle association de ce que l'amitié peut inspirer de plus tendre et la rage de plus féroce? Au lieu de s'être amélioré, l'esprit humain en France seroit-il retombé dans la barbarie? N'est-ce pas là ce délire qui s'étoit emparé de tout l'Empire Romain, la veille de sa chute, lorsque ses citoyens s'égorgeoient entr'eux pour des querelles théologiques, tandis que les Barbares étoient à ses portes tout prêts de consommer sa ruine[19]?...»


NOTES:

[1] Les habitans des Pyrénées, bien différens des Suisses, des Auvergnats, des Savoyards, sont constamment attachés à leurs ingrates montagnes. On ne les voit point, comme les autres montagnards, émigrer à certains tems de l'année pour se procurer une subsistance plus abondante. Accoutumés à une vie chetive et dure, ils préfèrent le dénuement de la misère à l'aisance que pourroient leur obtenir des courses hors de leur pays.

D'où vient ce caractère particulier à l'habitant des Pyrénées? Il me semble qu'il est le résultat de son isolement. Pendant huit mois de l'année, la plus grande partie de ces montagnes est sans relation avec l'Espagne faute de routes praticables, et sans autre relation avec la France que celle que peuvent produire ses eaux minérales, en sorte que ces montagnards sont presque perpétuellement séparés du monde entier.

Le moyen de mettre ce pays en société avec la France seroit d'y faire naître une branche de commerce, et je pense qu'on en trouveroit une très-riche dans l'établissement de quelques fabriques. Les eaux courantes tombent de toutes parts, et les flancs de plusieurs montagnes recèlent des mines de différens métaux qui ont été jadis exploitées avec succès. Tout récemment des Allemands avoient établi à Bagnères de Luchon une manufacture de cobalt qui auroit pu devenir très-précieuse; elle étoit sous la direction du comte de Beust, maintenant ambassadeur d'une cour d'Allemagne. La révolution a culbuté cet établissement. Mais il seroit d'autant plus facile de le remettre en activité, qu'une partie des bâtimens nécessaires à l'entreprise subsiste encore.

Les communications avec l'Espagne seroient praticables toute l'année, si l'on applanissoit quelques-uns des ports ou ouvertures dans les montagnes qui servent de limites à la France, lesquels sont ordinairement fermés pendant 8 ou 9 mois par les neiges et les glaces. La confection de quelques routes dans cette partie de nos frontières pourroit s'obtenir sans qu'il en coûtât un sou au trésor public. Il ne faudroit pour cela qu'y appliquer pendant quelques années le produit des forêts de ces montagnes, celui des bains d'eau minérale, et enfin la ferme du privilége des banques de jeu qui y sont établies pendant la saison des eaux, si toutefois le Gouvernement juge à propos de laisser subsister près des sources salutaires des Pyrénées, ces autres sources de corruption et de mort. L'usage qui en seroit fait semblerait alors une sorte d'antidote au poison des banques.