Frappé aussi moi de cette contradiction, je priai M. de Montagnac de me l'expliquer. Il me répondit premièrement, que la décision du conseil n'avoit jamais été publiée, parce qu'on attendoit pour cela qu'il fût proposé quelqu'autre projet d'excursion, ce qui n'avoit pas eu lieu et ne l'auroit peut-être eu jamais. Il me dit ensuite qu'il ne falloit pas juger le peuple aérien avec trop de rigueur. Ce peuple-là a peu de souvenirs parce qu'il a eu peu de peines; car ce sont les chagrins qui fixent principalement les époques du passé. Il est à cet égard semblable au sauvage qui vend son lit aujourd'hui sans prévoir qu'il en aura besoin demain.
M. de Montagnac s'étoit conformé jusqu'à présent au principe qu'il avoit très-judicieusement établi, de ne donner au public que la partie des Annales du Vallon aérien susceptible d'un intérêt général. J'ai vu avec peine qu'il y avoit dérogé en transcrivant ici, outre la liste des gouverneurs, des rédacteurs des Annales, des membres du conseil pendant plusieurs années, deux aventures dont le sujet et le style respirent cette simplicité antique, si admirable quand on la rencontre dans Homère ou dans quelqu'autre auteur des premiers tems, mais qui n'est plus que ridicule lorsqu'elle est appliquée a quelques faits récens. Il semble voir alors un palais moderne bâti dans le genre gothique.
J'ai à faire à M. de Montagnac un autre reproche dans un sens opposé. Là, il a publié ce qui devoit être supprimé; et le passage qui suivoit immédiatement, et qu'il étoit intéressant de faire connoître, il l'a retranché. Ce passage est relatif à la guerre de notre révolution entre la France et l'Espagne. C'est le dernier évènement public dont le Vallon ait eu connoissance. J'ai cru devoir appliquer la suppression au remplissage inutile ou disparate, et rendre la publicité à la manière singulière dont le peuple aérien avoit envisagé cette guerre révolutionnaire. C'est cette guerre qui sans doute fut l'objet de la plus vive curiosité des habitans du Vallon, et sur laquelle ils durent faire les plus pressantes questions à M. de Montagnac. Cependant cet aéronaute n'en dit pas un mot dans sa relation. Je ne conçois pas quelles ont été ses raisons pour passer sous silence tout ce qui a rapport à ce grand évènement. Quoi qu'il en soit, voici ce qui en est dit dans les Annales de ce peuple.
(Note de l'Editeur.)
[19] Ici se termine ce que les Annales aériennes présentent d'intéressant. Il paroît que le peuple de ce coin des Pyrénées croyoit atteints de folie les révolutionnaires de la fin du dix-huitième siècle. Cette opinion étoit sans doute bien honorable pour eux; elle est cependant la plus vraisemblable, car la méchanceté qui tourne au profit de son auteur peut s'expliquer; mais la dépravation portée à l'excès où elle parut alors, cette dépravation qui tendoit à tout détruire, sans plan, sans but et sans projets pour l'avenir, atteste un dérangement dans les organes intellectuels, en un mot une vraie folie.
Il falloit une raison bien forte pour rétablir tout un grand peuple dans la possession de celle qu'il avoit perdue. Elle s'est trouvée, et la réparation aussi prompte qu'inespérée des maux causés par la démence sera dans l'histoire générale le prodige le plus éclatant et le plus admirable.
Au reste, on ne doit pas être surpris du peu d'étendue des Annales du Vallon aérien. Un peuple heureux et qui n'a aucunes relations politiques fournit bien peu de matériaux à l'histoire. Il en est à cet égard des peuples comme des individus: plus ils sont heureux et moins ils font de bruit. L'exemple du peuple aérien ne peut servir de modèle à aucun autre peuple de l'Europe; ses mœurs, son gouvernement, sa constitution sociale sont trop différens de tout ce que nous connoissons; mais c'est un spectacle agréable de voir le prix que la vertu peut encore obtenir quand elle est unie au courage et à l'amour de la liberté.
(Note de l'Editeur.)