Le premier a été poète tragique et épique, historien, moraliste, romancier; en un mot, il s'est exercé sur toutes les cordes de la lyre, et sur toutes d'une manière originale et intéressante. Cependant, il ne paroît qu'au second rang des poètes épiques quand on le compare à Homère, Le Tasse ou Milton; des tragiques, si on le rapproche de Racine; des historiens, si on le lit après Robertson; des moralistes, quand on se rappelle Montague ou Labruyère; et il n'occupe sans contestation le premier rang que lorsqu'il s'agit de régler ceux des poètes légers. Mais une chose qui lui conciliera toujours un grand nombre de suffrages, c'est le talent d'observer, de peindre les mœurs, de saisir dans l'histoire les résultats des évènemens, et d'y répandre une philosophie aimable et instructive. Dans tous ses écrits, et jusques dans les plus frivoles, il intéresse par cet art de fournir un texte au babil des gens du monde et à la méditation des penseurs. Il semble par-là l'auteur de tous les âges et de tous les goûts.

Un autre écrivain a enrichi du style le plus brillant l'histoire qu'il a faite de tous les êtres organisés. L'homme est le premier anneau de la chaîne de ces êtres. L'historien de la nature parcourt toutes les espèces; il saisit d'une main sûre, dans la physionomie de chacune, les traits qu'elles ont de commun et ceux qui leur sont particuliers. Quel admirable enchaînement depuis l'animal le plus intelligent jusqu'à celui qui ne paroît que comme une plante insensible. Le génie du grand naturaliste s'est surtout déployé dans les hautes stations d'où il a contemplé la nature. C'est là que, planant sur la création, il en déroule à nos yeux le magnifique tableau. Ainsi, le savant géographe, en s'élevant par la pensée au-dessus du globe terrestre, cesse d'appercevoir les petites divisions de provinces, et d'états tracés par la main des hommes; ne voit plus que les grandes masses de la nature, les mers, les continens, les îles, les principaux fleuves; dessine avec exactitude leurs linéamens et leurs contours, et renferme la terre entière dans la circonférence de son compas.

Ce que Buffon fit pour l'histoire naturelle, un autre auteur l'a exécuté pour l'histoire civile. Nouvel Œdipe, il a deviné l'énigme des lois obscures et barbares qui gouvernèrent autrefois plusieurs grands peuples. Quelle patience pour compulser leur code enseveli sous la poussière des siècles! quelle sagacité pour pénétrer au travers de ces décombres, pour découvrir la disposition primitive des matériaux et le motif qui la dirigea, pour discerner les parties de l'édifice qui étoient sagement ordonnées et celles qui péchoient par quelque vice caché, pour rendre les fautes des pères utiles aux enfans, tirer les leçons de l'expérience et instruire les hommes dans la science qui les touche de plus près, celle de vivre en société de la manière la plus convenable pour qu'ils soient heureux!

Ce travail, sur les principes qui ont gouverné les différentes nations, avoit été préparé par un autre sur ceux qui ont porté au plus haut degré d'élévation le peuple-roi, et sur les causes de sa décadence. L'histoire est remplie d'individus nés sur le trône ou dans un rang vulgaire, qui ont fait de grandes conquêtes; mais où trouver ailleurs que chez les Romains un peuple entier conquérant par un systême politique, suivi constamment pendant plus de dix siècles? L'évènement? tenoit presque du prodige, et depuis près de deux mille ans on ne savoit que l'admirer. Montesquieu a jeté un coup-d'œil sur ce phénomène unique sur la terre; aussitôt le prestige s'est évanoui; mais l'admiration n'en a peut-être été que plus grande, en se reportant des effets sur les causes simples et naturelles que son livre a révélées. Ainsi, la construction de l'église de St.-Pierre à Rome est moins étonnante que l'imagination de l'architecte, qui, en traçant le plan de cet édifice, a prévu ce qu'il paroîtroit quand il seroit achevé.

A côté de ces maîtres marche un homme qui réunissoit à la plus profonde connoissance du cœur humain le plus grand talent pour en exprimer les passions. Personne ne l'a égalé dans la peinture de l'amour, de sa volupté, de ses orages, de la succession de ses peines et de ses plaisirs. Doué à la fois d'une exquise sensibilité, d'une forte conception, d'une heureuse facilité à embrasser plusieurs sujets différens, des plus minces détails de la vie domestique il s'est élevé aux plus hautes questions de la politique et de la morale. Tout s'embellissoit sous sa plume. Son éloquence l'a séduit lui-même; elle l'entraîna quelquefois à soutenir les plus absurdes paradoxes; il s'égaroit sans s'en douter, et croyoit de bonne foi tout le monde, excepté lui, hors du sentier de la vérité. Cette prodigieuse magie de style lui a fait d'abord une foule de chauds partisans, surtout parmi les femmes et les jeunes gens; mais peu-à-peu les gens sages ont dissipé une partie du charme. Cependant, il reste encore à J.-J. Rousseau une assez belle portion de gloire. L'éducation lui doit d'importantes réformes; et si personne ne fut, avec autant d'esprit, plus malheureux pendant sa vie et plus déchiré après sa mort, les tendres épouses, les bonnes mères s'empresseront de consoler la cendre de leur ami, et couvriront de fleurs la tombe de celui qui s'occupa avec tant de soin d'en semer sous les pas de leurs enfans.

LE GOUVERNEUR.

D'après le tableau que vous me tracez des grands hommes du XVIIIe siècle, je vois qu'ils ont eu un grand avantage sur ceux du XVIIe. Le style étoit formé quand ils ont écrit; ils s'en sont servi pour orner la science et rendre l'instruction agréable; sans doute, ils n'ont que des admirateurs parmi vous.

M. DE MONTAGNAC.

Les Pradon et les Cottin n'ont pas eu de critiques plus amers. Un tems viendra où le mérite sera mis à sa place, et où les gens sensés lui rendront un hommage éclatant; mais dans ce moment les sages se taisent; il n'y a que la sottise qui fasse du bruit.

LE GOUVERNEUR.