Brunhilde survivait à Fredegund. Tour à tour chrétienne zélée ou persécutrice impie, elle favorisa le passage de l'abbé italien Augustinus qui allait prêcher la foi aux Anglo-Saxons, et chassa le moine irlandais Columban de la retraite qu'il avait fondée à Luxeuil, au milieu des solitudes des Vosges. Tandis qu'Augustinus abordait au promontoire de Thanet, Columban se retirait dans les États du roi Hlother, qui régnait, dit l'hagiographe, sur les Franks fixés aux extrémités de la Gaule, sur les bords de la mer.
Le génie ardent de saint Columban est l'héritage qu'il laisse à ses disciples. Des cloîtres auxquels il a donné sa règle sortent des moines éclairés par une science profonde, animés d'un zèle intrépide. Tels furent Attala, abbé de Bobbio; Eustatius, abbé de Luxeuil, qui, comme son maître, vit Hlother aux limites de la Gaule, près de l'Océan; Waldebert, Chagnoald, Raganher, Odomar, qui devinrent plus tard évêques de Meaux, de Lyon, de Noyon, de Térouane; Gallus, Magnus, Theodorus, Wandregisil, Waldolen, Walerik, Bertewin, Mummolen, Eberthram, qui fondèrent d'illustres monastères.
Les temps étaient favorables à la propagation du christianisme.
Parmi les familles les plus puissantes de la Gaule septentrionale, il en était une dont les vastes domaines s'étendaient depuis le Fleanderland et le pays de Térouane jusqu'aux bords de la Meuse, aux limites de l'Austrasie et du pays des Frisons; le nom de Karlman ou Karl y était héréditaire. Le berceau de cette famille semble avoir été placé au milieu des colonies des Flamings: le nom qu'elle portait, étranger à la langue franke, lui assigne également une origine saxonne. A quelle époque avait-elle abordé sur nos rivages? Le fils de Raganher l'y avait-il laissée dans sa fuite, afin qu'un jour elle vengeât la mort du roi de Cambray sur les derniers successeurs de Hlodwig? Y était-elle venue à une époque plus reculée? Carausius (Karlos) ne serait-il point l'aïeul des Karlings?
Les Karlman, ambitieux et pleins de génie, s'étaient mêlés aux agitations de l'Austrasie, arène toujours ouverte aux invasions et aux révolutions inopinées. Grégoire de Tours les montre associés à des complots contre Brunhilde; le poëte Venantius Fortunatus trouvait dans la traduction romaine de leur nom une vague révélation de leur grandeur.
Peppin, fils de Karlman, avait épousé Iduberge, issue d'une famille aquitaine et sœur de Modoald, évêque de Trèves. Il était uni par une étroite amitié à l'évêque de Metz, Arnulf, dont le fils Anségisil eut plus tard pour femme Begge, fille de Peppin. L'an 622, Peppin et Arnulf reçurent de Hlother la tutelle de son fils Dagbert qu'il avait élevé à la royauté d'Austrasie. C'est ainsi que la Gaule méridionale trouva dans le nord de puissants protecteurs pour ses missionnaires.
L'Aquitain Amandus, disciple de saint Austrégisil, qui était le successeur d'un Apollinaire sur le siége épiscopal de Bourges, s'était rendu à Rome pour prier au tombeau des apôtres, lorsqu'il y crut entendre la voix de saint Pierre qui lui ordonnait de retourner dans la Gaule pour y prêcher la foi. Il obéit et se dirigea vers les provinces septentrionales. Il visita d'abord celle de Sens; mais bientôt il apprit «qu'il y avait au delà de l'Escaut un pays connu sous le nom de Gand. Les habitants de ces lieux, accablés sous le joug odieux du démon, oubliaient Dieu pour adorer des arbres et construire des temples et des idoles. La férocité de cette nation ou la situation de la contrée où elle vivait avait détourné tous les prêtres d'y aller prêcher, et personne n'osait y annoncer la parole de Dieu.»
Amandus s'adressa à Riker, évêque de Noyon, dont le diocèse comprenait le territoire de Gand, pour que le roi Dagbert, qui venait de recueillir l'héritage de la Neustrie et avait conservé Peppin pour major domus, accordât à ses efforts la protection de son autorité.
«Qui pourrait raconter, continue l'hagiographe, les injures qu'il souffrit pour le nom du Christ, et combien de fois il fut frappé par les habitants de Gand, repoussé avec outrage par les femmes et les cultivateurs des champs, et même précipité dans l'Escaut? Ses compagnons l'abandonnèrent et le laissèrent seul; mais, persévérant dans sa prédication, il cherchait de ses propres mains les aliments nécessaires à sa vie, et rachetait un grand nombre de captifs auxquels il donnait le baptême.»
Amandus, un moment banni par Dagbert, ne tarda point à reprendre les travaux de son apostolat. Il retourna aux bords de l'Escaut où il termina le monastère de Gand, et en fonda un autre, également en l'honneur de saint Pierre, sur le mont Blandinium. «Près de Gand s'élève une admirable montagne dont le nom est Blandinium; elle s'étend en longueur du nord au midi, en largeur de l'est à l'ouest: à l'orient le fleuve qu'on nomme l'Escaut, et celui qu'on nomme la Lys à l'occident, laissent leurs ondes fameuses s'égarer en méandres sinueux. C'est la montagne de Dieu, la montagne fertile que Dieu a choisie pour sa demeure et où il habitera éternellement.»