Les amis de Raganher avaient cherché un refuge dans les colonies saxonnes établies au bord de la mer, et réclamèrent leur appui. Peu d'années après, sur une flotte qui cinglait du rivage des Danes vers les limites de l'empire des fils de Hlodwig, se trouvait un guerrier frank qui se disait issu de la race de Hlodi. C'était un fils de Raganher. Il tenta de reconquérir par les armes l'autorité de son père, fut défait et ne reparut plus.

Les Saxons repoussés par les successeurs de Hlodwig se consolèrent par d'autres conquêtes. Vers le milieu du cinquième siècle, deux de leurs chefs, Hengst et Horsa, avaient abordé en Bretagne. Lorsque l'expédition du fils de Raganher échoua, leurs colonies, mêlées à celles des Angles, autre peuple dane, dominaient déjà sur les rivages de l'Angleterre.

Après la mort de Hlodwig ses Etats avaient été partagés entre ses fils. L'un d'eux, Hlother, règne à Soissons et sur les pays situés au nord et à l'ouest; mais il recueille plus tard tout l'empire frank des Gaules. Soutenu par les populations idolâtres et féroces qui avaient obéi à Raganher, il fait périr son fils Chram et livre aux flammes la célèbre basilique de Tours. Puis, se croyant poursuivi par la colère du Dieu des chrétiens, il expire à Compiègne en disant: «Quelle est donc la puissance de ce roi du ciel qui tient dans sa main la vie des plus grands princes?»

Sous le règne de Hlother, l'évêque de Tournay Eleuthère mourut frappé par ceux que la sainte éloquence de sa parole n'avait pu désarmer. Son ami Médard, évêque de Noyon, lui donna la sépulture et fut son successeur. Médard joignit à l'évêché de Noyon celui de Tournay; mais il n'oublia point quels soins et quel zèle réclamaient les pays jadis confiés à l'apostolat d'Eleuthère.

«Personne n'ignore, écrit l'auteur anonyme de sa vie, combien d'injures et d'insultes il souffrit dans ces contrées, combien de fois il fut poursuivi par les menaces des habitants de Tournay et exposé au supplice par l'intrépidité de ses prédications. Cette nation était féroce et barbare, c'était un peuple rude et implacable qui, encore soumis aux rites des idoles, défendait avec obstination le culte de ses dieux. Le pieux pontife Médard réunit à son Eglise les féroces nations de la Flandre, et, pendant bien des années, bien qu'elles fussent éloignées de lui, il ne cessa de les instruire dans le culte de Dieu.» Nous rencontrons, pour la première fois, le nom de la Flandre dans ce récit des travaux apostoliques de l'évêque de Noyon; nous le retrouverons au septième siècle dans les écrits de l'évêque de Rouen, saint Audoène.

Après Hlother, l'empire frank se divisa de nouveau entre ses fils. Hilprik régna à Soissons qui devint le centre du royaume d'Occident, nommé Wester-ryk ou Neustrie, par opposition à l'Ooster-ryk ou Austrasie. La lutte entre la Neustrie et l'Austrasie n'est autre que celle des Saliens et des Ripewares, des peuples qui, sous Hlodwig, ont pris possession de la Gaule, et de ceux qui, soutenus et attaqués tour à tour par les nations transrhénanes, veulent renouveler les faits de la conquête. Sigbert, roi de Metz, combat Hilprik, roi de Soissons. Cette rivalité se dessine de plus en plus lorsque la reine d'Austrie, l'astucieuse Brunhilde, de la maison des princes west-goths d'Espagne, se trouve placée en face de Fredegund, qui ne s'est élevée en Neustrie au rang de reine que par le meurtre de Galswinthe, sœur de Brunhilde et épouse du roi Hilprik. Fredegund, entourée de devineresses, nous apparaît dans l'histoire du sixième siècle comme une de ces belles et cruelles prêtresses des mythologies druidiques, dont la faucille d'or était sans cesse rougie du sang des victimes.

A l'heure des revers, Tournay est le refuge du roi Hilprik et de Fredegund. C'est de là qu'elle envoie au camp de Sigbert deux jeunes gens nés dans les colonies saxonnes du pays de Térouane: on sait qu'excités par des potions enivrantes, ils enfoncèrent dans les flancs du roi de Metz le scharmsax, arme particulière à leur race.

Lorsque Merwig, fils d'Hilprik, suivant l'exemple donné par Chram, fils de Hlother, s'insurge contre son père, c'est également dans le pays de Térouane qu'elle prépare les embûches au milieu desquelles le jeune prince trouvera la mort.

De graves dissensions avaient éclaté dans la cité de Tournay. Deux familles, excitées par des querelles domestiques, la troublaient par leurs haines. Dans un premier combat, la lutte avait été si obstinée qu'à l'exception d'un seul homme, tous ceux qui y prirent part y avaient succombé. Fredegund voulut mettre un terme à ces discordes. Après avoir essayé vainement de les calmer par ses exhortations, elle invita à un banquet Karivald, Leudovald et Walden, que sa parole n'avait pu toucher, et les fit asseoir sur le même siége. Le banquet dura longtemps; la nuit vint. Selon l'usage des Franks, on enleva la table. Karivald, Leudovald et Walden n'avaient point quitté leur siége, tandis que leurs serviteurs appesantis par le vin sommeillaient dans les coins de la salle. Ils s'entretenaient à haute voix lorsque des hommes envoyés par Fredegund s'approchèrent par derrière, levèrent les trois haches qu'ils avaient apportées, et renversèrent les trois convives d'un même coup. Au bruit de ce cruel châtiment une sédition éclata; mais Fredegund, retenue quelques jours captive à Tournay, fut bientôt délivrée.

Les dernières années de la reine de Neustrie furent signalées par d'importants succès; car, avant d'achever sa longue et sanglante carrière, elle rétablit dans la ville des Parisii et dans d'autres cités la domination barbare des Franks septentrionaux.