Afin qu'au septième siècle rien ne manque aux splendeurs du christianisme qui, pour emprunter le langage de saint Audoène, s'élève comme un rayon lumineux au milieu des ténèbres de la barbarie, d'autres missionnaires traversent la mer pour aborder sur nos rivages. Les Scots Guthago et Gildo prêchent dans le pays où depuis fut bâtie Oostkerke. Willebrod aborde dans l'île de Walachria où l'on adorait Woden. Winnok et ses frères fondent un monastère sur le Scove-berg. Enfin en 651, avec Folian, Kilian et Elie, paraît Liebwin, le plus illustre des disciples de saint Augustinus.

Si le vol d'un aigle révéla dans une vision à la mère d'Eligius la sainteté de son fils, des signes non moins remarquables annoncèrent la grandeur de Liebwin. On racontait qu'au moment où saint Augustinus le baptisa, on vit une main éclatante sortir d'une colonne de lumière pour le bénir. Un ange le conduisit, dit-on, par la main sans qu'il eût besoin de navire, sans que le flot blanchît d'écume le bord de sa tunique; car, à mesure qu'il marchait, les abîmes de l'Océan se changeaient en de vastes prairies semées de lis et de roses.

Liebwin arriva à Witsand, traversa le pays de Térouane, visita le monastère de Saint-Bavon, puis il alla prêcher dans le Brakband. Tel était le nom que portait la contrée, couverte de bois, qui s'étendait entre l'Escaut et la Meuse. Une femme pauvre mais pieuse, nommée Kraphaïlde, lui donna l'hospitalité au village d'Houthem. Ce pays, peu éloigné de Gand, était, dit l'auteur de la vie de Liebwin, vaste, plein de délices et fécondé par les bienfaits de Dieu. Le lait et le miel, les moissons et les fruits y abondaient. Ses habitants étaient d'une taille élevée, et se distinguaient par leur courage dans les combats; mais ils s'abandonnaient au vol et au parjure, et on les voyait, avides d'homicides, s'égorger les uns les autres.

Au milieu des dangers qui l'entouraient, Liebwin se souvint de sa jeunesse que la science avait instruite, que la poésie avait bercée de ses rêves les plus doux. Les vers que de sa retraite d'Houthem il adresse à l'abbé de Saint-Bavon, Florbert, semblent un dernier et suave adieu aux riantes illusions de la vie, tracé par le confesseur intrépide qui attend la mort.

«Peuple impie du Brakband, pourquoi me poursuis-tu dans tes barbares fureurs? Je te porte la paix, pourquoi me rends-tu la guerre?.. La cruauté qui t'anime me présage un heureux triomphe et me promet la palme du martyre... Houthem, pays coupable, pourquoi, malgré ta riche agriculture, ne donnes-tu au Seigneur d'autres moissons que l'ortie et l'ivraie?... Le modeste ruisseau qui abreuve mes lèvres fatiguées s'échappe d'une faible source. Semblable à son onde humble et lente est ma muse aujourd'hui. Jadis on louait en moi un poète; on disait que, nourri aux fontaines de Castalie, je savais faire résonner le vers dictéen sur ma lyre; mais mon âme est devenue triste: le doux rhythme de la poésie ne lui sourit plus... Dieu est ma seule espérance.»

La palme du martyre ne manqua point aux généreux efforts de Liebwin. Un jour le Christ lui apparut et lui dit: «Réjouis-toi, et que ton courage ne s'ébranle point: je te recevrai aujourd'hui dans mon royaume et tu y habiteras éternellement.» Liebwin réunit aussitôt ses disciples, leur annonça qu'il allait les quitter, les bénit, les embrassa en versant des larmes; puis, voulant répandre la parole de Dieu jusqu'à la dernière heure de sa vie, il se dirigea vers le bourg d'Essche, où il périt en la prêchant.

Tandis que l'influence religieuse des Karlings protégeait le développement du christianisme, que devenait leur pouvoir dans l'ordre politique? Peppin, qui était major domus sous Dagobert, conserva sous Sigbert ces fonctions importantes, peu inférieures à la royauté même. Simples officiers de la maison des rois au sixième siècle, les maires du palais, à mesure que les princes franks s'humilient, essayent de s'élever au rang de ces anciens chefs de la nation, non moins puissants par l'autorité de leur courage que les rois par les priviléges de leur naissance. On les désigne sous le nom de subreguli, unter-konings, comme autrefois Sunnon, Markomir ou Viomade. Dans le langage des historiens, diriger le palais signifie gouverner la nation. C'est le maire du palais qui proclame les résolutions adoptées au Champ de mars, et personne ne s'étonnera bientôt de voir s'asseoir sur le trône celui qui, à la guerre et dans les assemblées du peuple, est déjà le véritable chef de la nation.

A l'époque de la mort de Peppin, la mairie de Neustrie était occupée par Erkembald, dont le père avait épousé la Karlinge Gerberte, fille de sainte Gertrude. Ses vastes domaines se trouvaient dans le Fleanderland, sur les bords de la Lys, dans le Pevelois, l'Artois et l'Oosterband. Au maire Erkembald, héritier d'une race sainte et chrétien zélé, succède Eberwin, représentant énergique de ces peuples exilés aux extrémités de la Neustrie, que le christianisme n'a pu adoucir. Il renverse les monastères, opprime les amis des Karlings, relève la Neustrie des temps anciens, et fait trembler l'Austrasie. Implacable dans ses vengeances, redoutable par son courage, terrible par la profondeur de ses desseins, il domine toute son époque par ses haines et son sombre génie. Eberwin se souvient de Fredegund.

Un complot s'était formé en Bourgogne et en Austrasie contre Eberwin, qui succomba dans la lutte et fut enfermé au monastère de Luxeuil. Liderik, fils d'Erkembald, prit alors possession de la mairie du palais du roi Hildrik II; mais sa puissance fut de peu de durée. Eberwin s'enfuit de Luxeuil dès qu'il a vu reparaître sa longue chevelure. Il réunit ses amis de Neustrie, surprend le pont Saint-Maxence, traverse l'Oise, et réduit Liderik à se retirer précipitamment au nord de la Somme, vers ses domaines d'Artois ou de Flandre; puis, lui proposant une entrevue dans le Ponthieu pour y délibérer de la paix, il l'y fait assassiner.

Liderik exerça-t-il sur les vastes contrées, couvertes de bois et de marais, qui s'étendaient jusqu'aux rivages de la mer, l'autorité de forestier? Si cette tradition ne s'appuie sur aucun témoignage ancien, rien ne la rend invraisemblable; car, à la même époque, Maurontus, neveu d'Erkembald, était forestier de Crécy.