Eberwin, victorieux en Neustrie, attaqua les chefs de la race à laquelle appartenait Liderik, les puissants Karlings du Brakband. Il défit, en Champagne, l'armée du jeune Peppin d'Héristal; puis ayant attiré Martin, neveu d'Anségisil, dans des embûches semblables à celles où avait péri le fils d'Erkembald, il l'y immola par une seconde trahison. Rien ne manquait à son triomphe, lorsqu'un Frank dévoué à Peppin lui donna la mort.

Pendant trente années, l'histoire reste obscure: chaos ténébreux d'où doit sortir un nouveau monde.

La grande lutte de la Neustrie et de l'Austrasie se réduit à des querelles domestiques dans la maison des maires du palais. Warad, successeur d'Eberwin en Neustrie, s'était allié à Peppin. Gislemar et Berther, le premier, fils de Warad, l'autre, son gendre, prirent les armes tour à tour pour usurper la mairie de Neustrie. Peppin vainquit Berther à la bataille de Textry, où combattit, dit-on, près de lui Burkhard, fils de Liderik.

Peppin appartient au siècle d'Eberwin. Quoique petit-fils de saint Peppin de Landen, il rappelle par sa féroce énergie les barbares aïeux de Karlman. Il est l'auteur du martyre de l'évêque de Liége Landbert, et conclut un traité avec Radbod, ce roi des Frisons qui préférait d'aller rejoindre dans l'enfer d'autres rois, ses ancêtres, que de partager le ciel des chrétiens avec quelques pauvres obscurs. Une fille de Radbod épouse Grimoald, fils de Peppin, que son père a élevé à la mairie de Neustrie. Cette alliance encourage la nation des Frisons, indomptable et pleine d'audace comme toutes les autres races saxonnes. Dès que Radbod apprend que Peppin, malade à Jupille, touche à sa dernière heure, il se hâte de rompre tous les liens qui le condamnaient à un honteux repos, et les sacrifiant à sa vengeance, il fait assassiner son gendre Grimoald, en même temps qu'il réveille, aux limites du pays des Franks, l'ancienne faction d'Eberwin, qui crée Ragenfred maire de Neustrie, et étend ses conquêtes jusqu'à la Meuse.

Cependant un fils de Peppin, qui porte le nom patronymique de Karl (c'est Karl le Martel), se proclame maire en Austrasie. Radbod et Ragenfred se préparent à le combattre. Radbod paraît le premier et attaque les amis du fils de Peppin, qu'il réduit à fuir; mais à peine les Frisons sont-ils rentrés dans leurs foyers, que Karl surprend à Amblève les Neustriens de Ragenfred et disperse leur armée. Karl s'illustre par une seconde victoire à la sanglante journée de Vincy et s'avance jusqu'à Paris; puis, retournant vers le Rhin, il s'empare à Cologne des trésors de Peppin d'Héristal, et court au delà du Weser semer la terreur parmi les peuplades germaniques dont ses ennemis espéraient le secours. Enfin, à la bataille de Soissons, il triomphe de nouveau de la faction de Ragenfred, qu'Eudes, duc d'Aquitaine appuie en vain et qui ne se relèvera plus. Karl consolide ces succès par une admirable activité. Vainqueur des Suèves et des Boiowares, il envahit l'Aquitaine et arrête, devant Poitiers, la cavalerie des Sarrasins, qui, maîtres de l'Espagne, menaçaient la Gaule. Les Frisons attaquaient la Neustrie septentrionale. Déjà, selon le récit de nos chroniqueurs, ils avaient occupé tous les pays situés entre la Lys et la mer. Karl les repousse, équipe une flotte pour conquérir leurs îles, et réunit au royaume des Franks la West-Frise qui touchait à la Flandre.

Karl mourant divisa, après avoir pris l'avis des chefs franks, son principat entre ses fils. L'aîné, Karlman, reçut l'Austrasie, l'Allemagne et la Thoringie; le second, Peppin, la Neustrie, la Bourgogne et la Provence; mais Karl, en réglant ce partage des provinces de l'empire frank, ne put donner à ses successeurs une part égale de génie. Peppin domina Karlman, l'entraîna avec lui partout où il fallait combattre, et se montra le véritable chef des deux principats, soit qu'il repoussât les Boiowares sur le Lech, soit qu'il accablât les Gallo-Romains sur la Loire. Enfin, lorsque sur toutes les frontières la paix eut été rétablie, les Franks apprirent que Karlman abandonnait à son frère son autorité et son fils enfant, pour aller habiter un cloître en Italie; et Peppin, ajoutent les Annales d'Éginhard, ajourna toutes les expéditions de cette année, pour veiller à l'accomplissement des vœux de Karlman et préparer son départ.

Cependant plusieurs chefs Franks accompagnèrent Karlman. Un plus grand nombre de Franks le suivirent à Rome et allèrent l'honorer comme leur ancien seigneur. Peppin s'alarma et obtint que son frère se retirât d'abord sur le Soracte et ensuite au mont Cassin; mais les amis de Karlman espéraient qu'un jour viendrait où, de nouveau paré de sa longue chevelure, il reparaîtrait au milieu d'eux.

Peppin, appelé par l'élection de l'assemblée de Soissons à succéder à Hildrik III qu'il avait relégué dans le monastère de Sithiu, reçut en 754 l'onction royale du pape Étienne et renonça à l'alliance des peuples aussi cruels qu'impies de la Lombardie. Aistulf portait la couronne des monarques Lombards. Il tira Karlman du cloître et l'envoya en France pour qu'il rappelât à Peppin qu'un roi lombard l'avait jadis adopté, selon l'usage des barbares, en coupant la première mèche de sa chevelure. Aistulf, voyant cette tentative sans résultat, forma de plus profonds desseins. S'associant à tous ceux qu'écrasait le joug de Peppin, aux Aquitains comme aux Boiowares, il appela en Italie les ambassadeurs de l'empereur d'Orient, afin qu'ils prononçassent la réhabilitation de Karlman. Cependant Peppin triompha. Le roi des Franks fit enfermer son frère dans un monastère de Vienne, et se hâta de passer les Alpes pour vaincre les armées d'Aistulf. A son retour, Karlman ne vivait plus. «Ses fils furent tondus,» dit brièvement le seul chroniqueur qui ait jugé utile de rappeler les sort de ces princes, petits-fils de Karl le Martel et cousins de Karl le Grand.

Peppin, premier roi des Franks de la dynastie des Karlings, renouvelle le partage du dernier des maires du palais. L'aîné de ses fils, Karl, reçoit toutes les provinces situées entre les Vosges, les Pyrénées et la mer; l'autre Karlman, n'obtient que le domaine de l'infortuné frère de Peppin, dont il porte le nom et dont il partagera la destinée.

Karlman expire à vingt ans. Déjà des discordes de funeste présage ont éclaté entre son frère et lui. Il ne doit qu'à sa fin prématurée l'honneur de mourir roi. Sa veuve et ses enfants se réfugient en Italie; mais Karl les y suit, les assiége dans Vérone et les contraint à se livrer entre ses mains. L'histoire ne parlera plus des fils de Karlman.