Bernhard, frère de Peppin, vivait retiré au monastère de Saint-Gall. Il avait trois fils et deux filles. Ses fils plaignirent le sort des prisonniers de Vérone et furent réduits à réclamer l'asile du cloître comme leur père, comme leurs sœurs, qui furent reléguées l'une au monastère de Soissons, l'autre à Sainte-Radegunde de Poitiers.

Ainsi a disparu successivement toute la postérité de Karl le Martel. Karl résume en lui seul toutes les gloires du passé, toutes les espérances de l'avenir. En vingt ans, il dirige vingt-deux expéditions contre les Saxons, les Lombards, les Boiowares, les Huns et les Slaves, les Aquitains et les Arabes de l'Espagne. L'Herman-Saül, mystérieux palladium des tribus germaniques, a été renversé. La Bavière et la Lombardie ont cessé d'être indépendantes. L'Espagne obéit à Karl; les Anglo-Saxons le respectent; tout s'incline et se tait devant lui: les traditions du droit antique de la dynastie des Merwings comme les jalousies et les haines soulevées par une élévation récente, les dissensions intérieures comme les menaces des nations étrangères; et déjà le pape Léon l'attend à Rome pour le proclamer empereur d'Occident.

LIVRE DEUXIÈME
792-863.

Le Fleanderland.—Les Flamings.
Le duc Angilbert et le forestier Liderik.
Invasions des Normands.

Quoique le nom de la Flandre remonte au delà du cinquième siècle, on ne le retrouve point dans les écrits des derniers historiens romains et c'est après le règne de Hlodwig qu'il paraît pour la première fois. A cette époque reculée, il ne s'applique qu'aux rivages de la mer situés entre les frontières des Gaules et la Frise, où des colonies saxonnes étaient venues successivement s'établir. Le nom du Fleander-land, celui de Flamings que portent ses habitants, appartiennent à la même langue et aux mêmes traditions; ils désignent la terre des bannis, le sol où la conquête a donné aux pirates un port pour leurs navires, une tente pour leurs compagnons et leurs captives.

Salvien, peignant le caractère des nations septentrionales avait dit: «Les Saxons sont cruels,» et l'histoire a confirmé ce témoignage. Mille récits flétrissent leur barbarie; mais la rudesse de leurs mœurs excluait les passions honteuses et la corruption: comme toutes les générations filles du Nord, ils avaient horreur de la servitude et aimaient la liberté plus que la vie; car si les hommes ne disposent point de leur vie, leur liberté du moins est entre leurs mains. Ils étaient chastes, fiers, intrépides, mais avides et portés aux larcins. Lorsqu'ils se réjouissaient au milieu des flots de sang, ils croyaient s'égaler aux héros et se préparer un délicieux breuvage dans les salles du Walhalla; si, dans leurs luttes intestines, ils se combattaient les uns les autres, homme contre homme, famille contre famille, c'est que la vengeance était à leurs yeux le culte de la piété filiale; s'ils recherchaient et respectaient le triomphe de la force, c'est qu'ils considéraient le courage, la plus haute vertu qu'ils connussent, comme un don des dieux et le signe de leur protection.

Les Flamings eurent-ils des chefs, des rois de mer? Retrouve-t-on parmi eux les trois classes constitutives des sociétés septentrionales, le iarl, le karl et le trœlle, c'est-à-dire les Ethelings, les Frilings et les Lazte? Une profonde incertitude règne à cet égard; toutefois, il est probable qu'à une époque où les flottes saxonnes menaçaient la Bretagne, la Gaule et l'Ibérie, les seekongars les plus redoutables poursuivirent sur d'autres rivages leurs aventureuses expéditions, entraînant avec eux les iarls non moins ambitieux. Si le Fleanderland ne posséda ni iarls ni seekongars, l'existence des karls saxons y a laissé des traces importantes. Le karl, tour à tour guerrier pendant la guerre et laboureur pendant la paix, associait à la fois le travail et la gloire à la liberté. Dans ces siècles où le monde romain ne connaissait que le citoyen oisif et l'esclave attaché à la glèbe, il appartenait aux peuples du Nord, appelés par une mission providentielle à renouveler la face de la société, de réhabiliter les arts utiles, et de placer à côté de l'épée qui frappe et détruit, le soc de la charrue qui ne déchire la terre que pour la féconder.

C'est avec le même sentiment d'admiration qu'en pénétrant au milieu de ces tribus, nous y découvrons une noble et touchante fraternité qui s'est fortifiée au milieu des périls et des tempêtes. Sur les côtes sablonneuses du Fleanderland comme au bord des torrents de la Scandinavie, on vit sans doute les Flamings se réunir fréquemment pour déposer dans le trésor commun le denier destiné à soulager les misères et les infortunes de chacun de leurs frères: de là le nom de gilde que portaient ces associations. Leurs banquets étaient tumultueux comme ceux des Germains de Tacite: armés du scharm-sax et de la massue de Thor, ils faisaient circuler à la ronde de larges coupes auxquelles ils donnaient le nom de minne, parfois appliqué à leurs assemblées mêmes. On vidait la première en l'honneur d'Odin pour obtenir la victoire; puis, après les coupes de Niord et de Freya, venait celle qui était consacrée à rappeler le souvenir des héros et des braves morts en combattant. Dans ces réunions solennelles, on délibérait sur les questions les plus importantes et l'on choisissait les chefs de la gilde investis de l'autorité supérieure. Tous les convives s'engageaient par les mêmes serments les uns vis-à-vis des autres, en se promettant un mutuel appui.