Lodwig était le troisième fils de Karl le Grand. Ses frères, Karl et Peppin, étaient morts avant lui. S'ils avaient vécu, il aurait sans doute été relégué dans quelque monastère, et il semble qu'ayant accepté d'avance avec une complète résignation le sort qui l'attendait, il ne soit plus parvenu, lors de son élévation imprévue à l'empire, à se dérober à l'influence des premières impressions de sa vie. «Il était, dit Thégan, d'une stature médiocre, mais fort érudit dans les langues grecque et latine. Il connaissait fort bien le sens moral, spirituel et mystique des Écritures; mais il méprisait les poésies des païens qu'il avait apprises pendant sa jeunesse, et ne voulait ni les lire, ni les entendre, ni permettre qu'on les enseignât. Tous les jours, il allait prier dans l'église et il y restait longtemps agenouillé, le front humblement incliné jusqu'à terre. Sa générosité était si grande qu'il donna à ses fidèles tous les domaines royaux de son père, de son aïeul et de son trisaïeul, pour qu'ils les convertissent en possessions perpétuelles. Il n'éleva jamais la voix pour rire. Il agissait avec prudence; mais, sans cesse occupé de ses lectures et du chant des psaumes, il se laissait trop diriger par ses conseillers.»

Le faible Lodwig se tourne du côté de la Germanie, parce que sa position est la plus menaçante. La première assemblée du peuple qu'il convoque se tient au delà du Rhin. Il protége les Saxons et les Danes de Frise. «Quelques-uns pensaient, raconte un historien, qu'il agissait imprudemment, et disaient que ces nations, accoutumées à leurs mœurs féroces, devaient être retenues sous le joug; mais l'empereur croyait qu'il se les attacherait plus étroitement en les comblant de ses bienfaits.»

En 817, dans une assemblée générale tenue à Aix, Lodwig institue son fils Lother son successeur à l'empire, malgré les vaines protestations de Lodwig et de Peppin, frères de Lother. L'ami d'Adhalard et de Wala, le roi Bernhard, se révolta le premier, soutenu par les Lombards; mais lorsqu'il vit que l'empereur réunissait une armée immense pour passer les Alpes, il vint lui-même, comme le frère de Peppin le Bref au huitième siècle, offrir la paix à Lodwig et se remettre entre ses mains. Lodwig, sans respect pour les lois de l'hospitalité jadis si sacrées pour les peuples barbares, permit qu'on crevât les yeux à Bernhard, qui mourut le troisième jour après ce douloureux supplice. Drogon, Hug, Theodrik, frères de Lodwig, qui paraissent ne pas avoir été étrangers à la rébellion du roi d'Italie, furent rasés. L'un de ces fils de Karl le Grand devint abbé du monastère de Sithiu, où leur aïeul avait relégué le dernier héritier de Hlodwig.

Lorsque Lodwig épouse Judith, fille du comte Welf, qui lui donne bientôt un fils nommé Karl, on voit éclater de nouvelles dissensions. La Carniole s'agite; les Sarrasins prennent les armes. Lodwig le Pieux croit apercevoir dans ces calamités la main de Dieu qui venge la mort cruelle de Bernhard. Il met un terme à l'exil d'Adhalard et de Wala; il demande à se réconcilier avec ses frères; puis, à l'assemblée d'Attigny, il se soumet volontairement à une pénitence publique. Lother se rend en Italie où Wala l'accompagne. Peppin va régner en Aquitaine. Lodwig, plus jeune que ses frères, obtient plus tard le royaume des Boiowares.

Pendant ces années tristes et agitées, les Normands avaient reparu. Dès le commencement de son règne, Lodwig le Pieux avait fait garder les rivages de l'Océan. En 820, treize vaisseaux danes abordèrent en Flandre. Après y avoir brûlé quelques chaumières et enlevé quelques troupeaux, les Normands allèrent menacer les bords de la Seine et piller l'Aquitaine. Les markgrafs ne s'occupaient plus que des soins de la guerre. Moins opprimées sous le joug et sentant peut-être davantage la nécessité de leur propre défense, les populations d'origine saxonne profitaient de l'affaiblissement de l'autorité supérieure pour se réunir en gildes, malgré les défenses de Karl le Grand. Un capitulaire de l'empereur Lodwig rappelle cette situation; il est conçu en ces termes: «Nous voulons que les comtes choisis pour défendre le rivage de la mer, qui résident dans leurs districts, ne puissent pas s'abstenir, à cause de leur charge, de rendre la justice, mais qu'ils le fassent avec le concours des échevins. Nous voulons que nos missi ordonnent à ceux qui possèdent des serfs dans la Flandre et dans le Mempiscus, de réprimer leurs associations, et qu'ils sachent qu'ils devront payer une amende de soixante sous, si leurs serfs osent former de semblables associations.»

Les monastères de l'Escaut et de la Lys avaient recouvré, au temps de la pénitence de Lodwig, leur influence et leur pouvoir. Au moment où ils donnaient saint Ansker à l'Europe chrétienne, Eginhard devenait leur hôte et leur protecteur. Ansker appartenait à la race saxonne du Fleanderland. Wala, qui, par sa mère, n'y était peut-être pas étranger, l'aimait, et vanta sa science et son zèle à l'empereur. Un roi des Danes venait de recevoir le baptême à Mayence. Ansker réclama la périlleuse mission de l'accompagner et de poursuivre, au delà des mers du Nord, l'œuvre de l'apostolat chrétien. Il prêcha avec succès en Suède, et fonda à Hambourg la métropole de l'Église septentrionale. S'il était permis d'ajouter foi à des documents anciens quoique d'une authenticité douteuse, Ansker aurait connu des pays que les glaces et les tempêtes couvraient d'un voile mystérieux: l'Islande, les îles Feroé, le Groenland et peut-être l'Amérique. Lodwig avait donné à Ansker le monastère de Thorholt, situé dans le pays où il était né. C'est là qu'il envoyait les enfants slaves ou danes qu'il parvenait à racheter de l'esclavage, afin que de cette pieuse école sortissent d'autres missionnaires. Quelquefois Ansker, retournant dans sa patrie, allait les visiter; et un jour, comme il remarquait aux portes de l'église de Thorholt un enfant dont les traits respiraient une noble gravité, il l'appela à lui. Cet enfant, qui se nommait Rembert, s'associa plus tard à tous les dangers que brava Ansker et fut son successeur à l'archevêché de Hambourg.

Après Wala, personne n'occupait auprès de Lodwig le Pieux une position plus élevée qu'Eginhard. L'illustre historien de la vie de Karl le Grand reçut en 826 les abbayes de Gand et de Blandinium, et obtint que l'empereur confirmât leurs immunités et étendît leurs priviléges. Eginhard fit reconstruire le monastère de Gand qui avait été détruit par un incendie, et s'y retira en 830 afin, comme il le dit dans une de ses lettres, d'implorer le secours du ciel lorsqu'il n'y avait plus rien à espérer de la terre.

De nouvelles discordes agitaient l'empire des Franks. Lother et Peppin avaient pris les armes contre leur père. L'influence des nations germaniques sauva l'empereur. Wala fut réduit à rentrer au cloître. Bientôt une nouvelle rébellion éclata. Lodwig le Pieux, trahi par ses leudes au Champ du Mensonge, fut déposé à Soissons, mais il recouvra bientôt son autorité. Au moment où il quittait ses vêtements de deuil pour reprendre les insignes impériaux, une violente tempête dont les ravages avaient été affreux sembla tout à coup se calmer. Les Franks, toujours superstitieux et un instant rassurés par ce phénomène d'heureux présage, s'abandonnèrent à de nouvelles terreurs lorsqu'en 837 ils virent s'élever dans les airs une comète aux lugubres clartés. «Ce signe, s'écria tristement Lodwig, annonce un changement de règne et ma mort!» Et il prépara tout pour sa fin. Il divisa l'empire entre Lother, à qui il avait pardonné, et Karl, fils de Judith. Lother reçut les contrées germaniques. Le royaume de Karl devait s'étendre du Rhin à la Seine. Parmi les pays qui en faisaient partie se trouvaient l'Ardenne, la Hesbaye, le Brakband, la Flandre, le Mempiscus, le Hainaut, l'Oosterband, ou frontière orientale de la Neustrie, Térouane, Boulogne, Quentovic, Cambray et le Vermandois.

Lodwig, fils de l'empereur Lodwig le Pieux, n'avait point cessé de combattre son père. Non moins terribles que ces discordes civiles, les invasions des Normands semaient la terreur sur toutes les frontières maritimes. On racontait qu'un saint prêtre avait eu une vision dans laquelle une voix lui disait: «Pendant trois jours et trois nuits un épais nuage couvrira la terre, et aussitôt après les païens viendront avec un nombre immense de navires et détruiront, par la flamme et le fer, les chrétiens et les contrées qu'ils habitent.» Au neuvième siècle, en annonçant des malheurs, il était facile d'être prophète. Les Normands ne tardent point en effet à dévaster la Frise, où l'Océan, s'associant à leurs fureurs, engloutit plus de deux mille habitations. En 837, une de leurs flottes brûle le château d'Anvers et ils envahissent l'île de Walcheren, où deux grafs périssent sous leurs coups. Après avoir pillé les bords de l'Escaut, ils se dirigent vers la Seine et menacent Rouen. «Malheur à moi, répétait l'empereur Lodwig, malheur à moi dont la vie s'achève au milieu de ces calamités!» Plein de ces tristes images et poursuivi par les souvenirs de l'ingratitude de ses fils, il expira en traversant le Rhin. L'île solitaire et à demi cachée par les larges eaux du fleuve qui reçut le dernier soupir de Lodwig le Pieux était située au pied de la colline où s'élevait le splendide et majestueux palais qui avait vu naître Karl le Grand. Que de grandeurs et d'infortunes resserrées dans cette vallée! Quel abîme entre ce berceau et cette tombe!

Les discordes qui avaient ensanglanté le règne de Lodwig n'étaient point des querelles personnelles. Derrière ses fils marchaient la Bavière, la Provence, l'Aquitaine. Sigebert de Gemblours remarque que Lodwig, en favorisant l'influence germanique, lui assura une prééminence qu'elle conserva longtemps. Sous le règne de Karl, fils de Lodwig, la célèbre bataille de Fontenay ne fut que la manifestation sanglante de ces luttes anciennes. «Dans ce combat, dit l'annaliste de Metz, les forces des Franks furent tellement affaiblies, leur courage si vanté fut tellement abattu, que loin d'étendre désormais leurs frontières ils ne purent même plus les défendre.»