On voit les rois franks, ne trouvant plus de peuple de leur race assez redoutable pour les protéger, recourir tour à tour aux divers éléments qui les environnent. Lodwig était soutenu par la Germanie. Karl, qui fut surnommé le Chauve parce que la nature lui avait refusé le signe extérieur de la royauté, s'appuya sur l'Eglise de Neustrie avant de se confier aux comtes des bords de la Loire.
A la fin du neuvième siècle, l'Eglise de Neustrie conserve ses puissants évêques et ses riches abbés. De son sein est sorti Hincmar, qui occupe le siége archiépiscopal de Reims, l'homme le plus illustre de ce siècle par l'austère autorité de son génie. Né près de Boulogne aux limites du Fleanderland, il est moins sévère pour la gilde que Karl le Grand et Lodwig le Pieux. S'il défend les banquets où l'ivresse et le désordre éveillent les haines et provoquent les luttes sanglantes, il autorise les eulogies où l'on prend un peu de pain et de vin en signe de fraternité; il consent même à approuver les associations qu'on nomme gildes (geldoniæ), pourvu que rien n'y blesse ni l'ordre, ni la raison. Karl le Chauve oublia trop tôt les conseils d'Hincmar. On le vit piller les trésors des églises et s'emparer des grandes abbayes de Saint-Denis, de Saint-Quentin, de Saint-Vaast. Il priva même le pieux archevêque de Hambourg Ansker du monastère de Thorholt, qui fut donné au graf Reginher. L'école que le saint apôtre du Nord y avait établie fut détruite, et, dans les contrées lointaines où il remplissait sa périlleuse mission, il fut réduit à une pauvreté si grande que tous ceux qui l'accompagnaient l'abandonnèrent. Enfin le fils de Lodwig et de Judith mit le comble à ces persécutions, en frappant celui qui, tant de fois, l'avait soutenu par sa sagesse. Le siége archiépiscopal de Reims perdit la primatie des Gaules, et Hincmar fut relégué au monastère de Saint-Bertin, où il devint l'historien d'une époque qu'il honorait par des vertus si rares dans ce temps.
Les monastères de la Neustrie septentrionale qui, au commencement du huitième siècle, avait reçu les Ursmar, les Foilan, les Etton, les Madelgher, conservaient seuls encore quelque éclat sous le règne de Karl le Chauve. Auprès des noms à jamais fameux d'Hincmar, d'Ansker, d'Eginhard, viennent se placer ceux des moines Milon, Hucbald et Grimbald.
Milon appartenait à l'abbaye d'Elnone, fondée par saint Amandus. Il avait suivi à l'école de Saint-Vaast d'Arras les leçons d'Haimin, qui était disciple d'Alcwin. Karl le Chauve, au temps de la puissance d'Hincmar, lui avait confié l'éducation de deux de ses fils, Peppin et Drogon, ce qui engagea un grand nombre de nobles franks à envoyer aussi leurs enfants près de lui. Peppin et Drogon moururent jeunes et furent ensevelis dans l'abbaye d'Elnone. Milon fit pour eux une touchante épitaphe: «O roi Karl! ô notre père! si vous daignez visiter notre tombe, ne gémissez point sur notre mort. Portés de la terre dans des régions heureuses, nous jouissons avec les saints d'un repos éternel. O notre père! souvenez-vous de nous et soyez heureux!» Milon n'était pas seulement poète, il se distingua aussi par sa science. On écrivit sur son tombeau: «Sous cette pierre repose Milon, poète et philosophe, qui composa en vers harmonieux un livre sur la sobriété, et écrivit avec art la vie de saint Amandus.»
Hucbald, neveu de Milon, autre moine d'Elnone, releva les lettres dans l'Eglise de Reims et créa à Paris, avec Remigius d'Auxerre, cette célèbre école publique qui devint plus tard l'université de Paris.
Grimbald était encore fort jeune lorsqu'il entra au monastère de Saint-Bertin. Le roi de Wessex, Alfred, qui l'avait vu en se rendant à Rome, voulut ranimer dans ses Etats la science qui y était éteinte. Il envoya une solennelle ambassade à Grimbald pour l'engager à venir habiter l'Angleterre, alla lui-même au-devant de lui pour le recevoir, et le pria de lui enseigner la langue latine, honneur qu'il partagea avec Asser, Plegmund et Jean l'Erigène. Vers l'époque où Hucbald établissait l'école de Paris, Grimbald fondait en Angleterre une autre école qui fut depuis l'université d'Oxford.
Vers ce temps, l'abbaye de Saint-Riquier possédait une belle bibliothèque. On y remarquait la Rhétorique de Cicéron, les Eglogues de Virgile, les œuvres de Pline le Jeune, et les poëmes d'Homère, auxquels étaient joints ceux de Darès le Phrygien et de Dictys de Crète. Celle du comte Eberhard, fondateur du monastère de Cysoing, comprenait plus de cinquante ouvrages, parmi lesquels se trouvaient le recueil des lois des Franks, la Cité de Dieu de saint Augustin, les sept livres d'Orose, la vie de saint Martin et les œuvres d'Alcwin.
La science, tradition expirante de la glorieuse domination de Karl le Grand, lui avait survécu de quelques années. C'était le dernier rayon d'une lumière qui avait déjà disparu. Bientôt il s'évanouit et tout devint ténèbres.
«Hlother, dit Nithard, craignait que son peuple ne l'abandonnât, et cherchait des secours partout et de quelque manière qu'il en pût trouver. Il appela les Normands à son aide, et, soumettant à leur autorité une partie des nations chrétiennes, il leur permit de piller toutes les autres.»
Les dévastations des Normands effacèrent le souvenir de ce que leurs invasions précédentes avaient offert de plus affreux. De nombreuses troupes de loups les suivaient, attirées par l'appât du carnage: une prophétesse de Germanie annonçait la fin du monde. En 845, les Normands ravagèrent les bords de la Seine et livrèrent aux flammes le monastère de Sithiu. Dès qu'ils se furent éloignés, les moines de Gand, pleins de terreur, se hâtèrent de fuir à Laon, après avoir déposé leurs châsses et leurs reliques dans le sanctuaire de Saint-Omer, qui était entouré d'une forte muraille et défendu par des tours. Elles y restèrent quarante années.