Cinq années après, les Normands paraissent de nouveau sur les côtes de la France. Ils pillent le Mempiscus et le pays de Térouane. D'autres Normands, abordant en Frise, s'avancent vers l'Escaut, incendient les monastères de Blandinium, de Tronchiennes et de Saint-Bavon, et poursuivent leur marche vers Beauvais. L'année suivante, une de leurs flottes, composée de deux cent cinquante-deux navires, dévaste le rivage de la Frise. Un chef normand, Godfried, fils de ce roi des Danes qu'Ansker avait jadis accompagné dans le Nord, s'établit aux bords de l'Escaut. Karl réunit une armée pour le combattre; mais, arrivé près de l'Escaut, il négocie et confirme aux chefs normands Godfried et Rorik leurs conquêtes, à condition qu'ils le reconnaîtront pour roi par la vaine cérémonie de l'hommage.

Karl le Chauve multiplie les capitulaires. Son empire est divisé en douze districts que parcourent de nombreux missi. Le troisième, dont les missi sont l'évêque Immon, l'abbé Adhalard, Waltcaud et Odelrik, comprend Noyon, le Vermandois, l'Artois, Courtray, la Flandre et le comté d'Engelram. Toutes ces tentatives restent stériles. Les Normands continuent leurs invasions. En 853, ils brûlent Saint-Martin de Tours et remontent la Loire jusqu'à Orléans. En 857, ils se montrent sur la Seine et s'emparent de Paris, qu'ils livrent aux flammes. En 859, ils saccagent les rives de l'Escaut et de la Somme, pillent Amiens et arrivent à Noyon, où l'un des missi, l'évêque Immon, est pris et mis à mort. En 861, ils parcourent le pays de Térouane et dévastent pour la seconde fois le monastère de Sithiu. Humfried, évêque de Térouane, voulait renoncer au périlleux honneur de l'épiscopat. Le pape Nicolas lui écrivit: «S'il n'est point permis au pilote d'abandonner son navire pendant le calme, combien ne serait-il point plus coupable de le faire pendant la tempête!»

Cependant les Normands étendaient leurs conquêtes et marchaient de victoire en victoire. Karl le Chauve, ne pouvant assurer le repos de son royaume par le fer, l'acheta avec de l'or. Les Normands promirent de ne plus piller, et leur duc Weeland reçut cinq ou six mille livres d'argent, beaucoup de blé et de nombreux troupeaux.

Parmi les chefs normands qui s'illustrèrent par leurs aventureuses expéditions, il n'y en eut point de plus intrépide que Regnar Lodbrog. Son fameux chant de mort, au milieu des serpents auxquels le livra le Northumbre Ella, retrace ses excursions en Flandre:

«J'étais encore jeune lorsque avec mes guerriers je me dirigeai à l'est du Sund. Les oiseaux de proie reçurent une abondante nourriture. La mer s'enfla du sang des morts. Nous avons frappé avec le glaive!

«J'avais 20 ans quand nous nous élançâmes au loin dans les combats. Le fer gémissait sur les cuirasses; la hache brisait les boucliers. Nous avons frappé avec le glaive!

«Devant l'île de Bornholm, nous couvrîmes le rivage de cadavres. Les nuages de la grêle déchiraient les armures; l'arc lançait le fer. Nous avons frappé avec le glaive!

«Dans le royaume des Flamings, nous ne triomphâmes qu'après avoir vu tomber le roi Freyr. L'aiguillon sanglant de la blessure perça l'armure brillante de Hœgne. Les vierges pleurèrent sur le combat du matin et les loups furent amplement rassasiés. Nous avons frappé avec le glaive!»

Où est la tombe du roi Freyr? que devinrent les armes brillantes de Hœgne, sa longue épée, sa hache de pierre et son anneau d'or? Rien ne rappelle leurs noms sur les rivages de la Flandre: les pirates du Nord avaient laissé aux ruines des cités qu'ils ravageaient le soin de raconter leur passage et leurs vengeances.