LIVRE TROISIÈME.
863-989.

Baldwin Bras de Fer, premier comte de Flandre.
Baldwin le Chauve. Arnulf le Grand.
Baldwin le Jeune. Arnulf le Jeune.
Guerres civiles et étrangères. Désastres et discordes.

Les mêmes symptômes d'abaissement et de décadence étaient communs à l'empire frank et aux princes qui le gouvernaient: les divisions privées ne contribuaient que trop à favoriser les progrès de l'anarchie publique.

Karl le Chauve avait trois fils. L'un d'eux, qui s'appelait Karl comme lui, périt dans une querelle avec un noble frank. Le second éveilla par son ambition les soupçons de son père, qui le fit enfermer dans un monastère et priver de la vue. Mais ce cruel châtiment n'empêcha point le troisième, nommé Lodwig, de conspirer. Le joug de l'autorité paternelle ne paraissait pas moins accablant à Judith, fille de Karl le Chauve, qui avait épousé successivement Ethelwulf, roi des Anglo-Saxons de Wessex, puis son fils Ethelbald. Aussi instruite que belle, elle avait présidé à l'éducation d'un fils d'Ethelwulf, qui fut depuis Alfred le Grand, et, lorsqu'elle avait quitté l'Angleterre, elle s'était retirée à Senlis, où, sous la protection des évêques, elle vivait avec toute la dignité qu'exigeait son titre de reine.

La même année que Karl le Chauve se rendit tributaire de Weeland, deux autres Normands, Guntfried et Gozfried, l'engagèrent à recevoir parmi ses feudataires un des chefs les plus redoutables des bords de la Loire. Il se nommait Rotbert et était d'origine saxonne; quelques historiens racontent que les passions d'une vie aventureuse l'avaient éloigné de la Germanie; mais il paraît plus vraisemblable qu'il appartenait à l'une des colonies qui, vers le quatrième siècle, s'étaient fixés sur le Littus Saxonicum. Cependant l'influence de Rotbert, à qui le roi accordait sans cesse de nouveaux domaines, ne tarda point à exciter la jalousie et la haine de ses anciens amis. Guntfried et Gozfried trouvaient déjà en lui un rival plus puissant qu'eux-mêmes. Ils résolurent de le renverser, et soutenus par Lodwig, fils de Karl le Chauve, ils appelèrent à leur aide un chef du Fleanderland, nommé Baldwin, fils d'Odoaker.

Karl le Chauve se trouvait à Soissons, lorsqu'il apprit que Baldwin avait enlevé Judith de Senlis et que son fils Lodwig avait rejoint Guntfried et Gozfried, chez les Normands. Le roi de France réunit aussitôt les grands du royaume, et lorsqu'ils eurent prononcé leur jugement selon la loi civile et politique, il invita les évêques à frapper d'anathème le ravisseur et sa complice.

Le complot de Lodwig avait échoué; les Normands, surpris près de Meaux, déposèrent les armes. Mais Baldwin et Judith avaient cherché un refuge dans les Etats de Lother, fils et successeur de l'empereur Lother. La situation était grave. Lother, en protégeant Baldwin, semblait vouloir intervenir dans les discordes qui agitaient la France: Guntfried et Gozfried auraient pu aisément réveiller l'ardeur belliqueuse des Normands. Hincmar était rentré à Reims: il comprit le péril qui menaçait la monarchie et interposa sa médiation; son premier soin fut de charger l'évêque Hunger d'engager le duc de Frise, Rorik, déjà prêt à prendre les armes, à ne pas s'allier à Baldwin et à faire pénitence de ses mauvais desseins; bientôt après Lodwig le Germanique invita Karl le Chauve à une entrevue qui eut lieu à Toul. Lother y fit déclarer qu'il était prêt à respecter les sentences ecclésiastiques, et l'excommunication prononcée à cause de l'appui qu'il avait donné à Baldwin fut aussitôt levée.

Baldwin et la veuve d'Ethebald s'étaient rendus à Rome et y avaient réclamé la protection du pape Nicolas Ier. Elle ne leur manqua point. «Votre vassal Baldwin, écrivait-il au roi de France, a cherché un refuge au seuil sacré des bienheureux princes des apôtres, Pierre et Paul, et s'est approché avec d'ardentes prières de notre siége pontifical. Du sommet de notre puissance apostolique, nous vous demandons que pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ et des apôtres Pierre et Paul, dont Baldwin a préféré l'appui à celui des rois de la terre, vous vouliez bien lui accorder votre indulgence et un oubli complet de son offense, afin que, soutenu par votre bonté, il vive en paix comme vos autres fidèles; et lorsque nous prions Votre Sublimité de lui pardonner, ce n'est pas seulement en vertu du pieux amour que nous devons porter à tous ceux qui implorent la miséricorde et le secours du siége apostolique, mais c'est aussi parce que nous craignons que votre colère ne réduise Baldwin à s'allier aux Normands impies et aux ennemis de la sainte Eglise, et à préparer ainsi de nouveaux malheurs au peuple de Dieu.» Le pape écrivit de nouveau au roi de France l'année suivante: «L'apôtre a dit: Considérez les temps, car les mauvais jours arrivent. Les périls qu'il annonce vous menacent déjà. Veillez à ne pas faire naître de plus terribles désastres, et ayez assez de modération pour surmonter la douleur de votre cœur et ne pas vous montrer éternellement inexorable et inflexible vis-à-vis de Baldwin.»

Le ressentiment de Karl le Chauve ne devait céder qu'aux nécessités politiques, qu'aggravait la faiblesse de la royauté. En 862, Lodwig, en se réconciliant avec son père, se fit donner le comté de Meaux et la riche abbaye de Soissons. Karl le Chauve ne tarda point aussi à pardonner à sa fille: il la reçut, le 25 octobre 863, au palais de Verberie et permit que son mariage avec Baldwin fût solennellement célébré à Auxerre. «Le roi ne voulut point y assister, écrivit l'archevêque Hincmar au pape Nicolas; mais il y a envoyé les ministres et les officiers de l'Etat, et, selon votre demande, il a accordé les plus grands honneurs à Baldwin.»