Arnulf le Jeune mourut vers le temps où le roi Karl fut conduit captif à Orléans.

Depuis la Meuse jusqu'aux Pyrénées tout est tumulte et confusion. L'Aquitaine, l'Anjou, la Normandie, la Champagne, la Bourgogne, le Vermandois s'agitent et s'abandonnent à des luttes intestines: la royauté, entre les mains de Hug Capet, n'est plus qu'un domaine menacé par l'ambition germanique.

En Flandre, la même désorganisation existe. Les successeurs de Sigfried et de Wilhelm de Ponthieu se partagent les comtés de Guines, de Saint-Pol, de Boulogne. A peine le comte Arnulf a-t-il fermé les yeux que le comte Eilbode se rend indépendant à Courtray.

Ainsi s'achève la période la plus triste et la plus stérile de notre histoire. Le siècle d'Arnulf le Grand ne présente aux regards qu'une sanglante arène, où les combats et les crimes se succèdent sans relâche. La civilisation languit et refuse sa douce lumière au monde féodal qui la méprise. Dans la patrie des Hincmar, des Milon, des Hucbald, on ne trouve plus à cette époque un seul homme qui brille par sa science ou son génie. Les priviléges des cités épiscopales et des monastères ne sont plus respectés. De toutes parts, les comtes et les hommes de guerre accourent pour s'arroger les abbayes, et lorsqu'ils les abandonnent à quelque moine pauvre et obscur, il se réservent, sous le nom d'avoués, la surveillance et l'administration des biens ecclésiastiques qu'ils pillent impunément: ils dépouillent les clercs de leurs anciennes libertés pour les soumettre à leurs usages barbares. A Gand, le monastère de Saint-Pierre donne un fief de sept mesures de terre à Hug de Schoye pour qu'il défende l'abbé en duel. Otbert, abbé de Saint-Bertin, auquel un noble avait déféré le combat judiciaire, ne connaissait personne qui voulût descendre en champ clos pour soutenir sa querelle, lorsque l'apparition merveilleuse de deux colombes lui fait trouver un champion.

Si dans l'ordre politique tout est ruine et décadence, les mêmes symptômes de dissolution se reproduisent dans la vie intérieure de la société et jusqu'au sein de la famille. L'an 1000 approchait. L'accord unanime des superstitions populaires avait fixé à cette année la fin du monde; mais les uns la comptaient depuis la Nativité du Sauveur, d'autres, en plus grand nombre, du jour de la Passion. A mesure que cette époque devenait moins éloignée, les terreurs augmentaient: l'imagination du peuple se montrait de plus en plus vivement frappée, et dans les malheurs qui l'accablèrent il crut apercevoir les signes précurseurs de l'accomplissement des prophéties.

En 1007, une peste épouvantable désola la Flandre. Elle se déclara de nouveau vers l'an 1012. Quelques boutons se formaient sur le palais; si l'on ne prenait soin de les percer aussitôt, le mal était sans remède. Ses ravages étaient prompts et affreux. Plus de la moitié des populations succomba, et parmi ceux qui survécurent il n'y en avait point, dit un hagiographe, qui, en rendant les derniers honneurs à leurs parents et à leurs amis, ne s'attendissent à les suivre bientôt dans le tombeau.

Aux ravages de la peste succédèrent ceux des inondations. «Une chose digne de pitié et d'admiration, raconte l'annaliste de Quedlinburg, arriva le 29 septembre 1014 dans le pays de Walcheren et en Flandre. Pendant trois nuits, d'effroyables nuages, s'arrêtant dans une merveilleuse immobilité, menacèrent tous ceux dont ils frappèrent les regards; enfin le troisième jour, le tonnerre, éclatant avec un bruit épouvantable, souleva les ondes furieuses de la mer jusqu'au milieu des nuées. L'antique chaos semblait renaître. Les habitants fuyaient en faisant entendre de longs gémissements; mais l'invasion subite des flots fit périr beaucoup de milliers d'hommes, qui ne purent se dérober à la colère du Seigneur.»

«On croyait, ajoute Rodulf Glaber, que la révolution des siècles écoulés depuis le commencement des choses allait conduire l'ordre des temps et de la nature au chaos éternel et à l'anéantissement du genre humain. Cependant, au milieu de la stupeur profonde qui régnait de toutes parts, il y avait peu d'hommes qui élevassent et leurs cœurs et leurs mains vers le Seigneur. Une cruelle famine se répandit sur toute la terre et menaça les hommes d'une destruction presque complète. Les éléments semblaient se combattre les uns les autres et punir nos crimes. Les tempêtes arrêtaient les semailles; les inondations ruinaient les moissons. Pendant trois années, le sillon resta stérile.»

Si la plupart des hommes étrangers aux sublimes sentiments de la résignation, qui n'appartiennent qu'à la vertu, se livraient tour à tour aux conseils de leur désespoir, ou aux caprices de leur imagination en délire, il y en eut d'autres qui se montrèrent plus pieux et plus sages. Plusieurs seigneurs, dans l'attente de la fin du monde, affranchirent les colons de leurs domaines; dans toute la France les guerres particulières furent suspendues par la trêve de Dieu, et quelques pèlerins se dirigèrent vers Jérusalem.

La société croyait mourir: elle allait commencer à vivre.