Cependant le comte de Flandre ne renonçait point à ses desseins hostiles contre les Normands. En 1080, il accorda un refuge à l'aîné des fils du roi Guillaume, Robert Courte-Heuse, qui fuyait la colère de son père. Neuf années s'étaient écoulées depuis le supplice de Waltheof, lorsque le bruit se répandit dans toutes les provinces occupées par les Normands que le roi Knuut, fils de Zwan, allait conquérir l'Angleterre avec le secours du comte Robert de Flandre dont il venait d'épouser la fille. Une flotte danoise de mille navires était réunie: les intrigues de Guillaume y excitèrent une sédition où le roi Knuut trouva la mort, et bientôt après une tempête dispersa la flotte flamande qui comptait six cents vaisseaux.

C'est surtout en opposant ses passions à l'influence civilisatrice du christianisme que Robert rappelle les mœurs de ses premiers aïeux, pirates et conquérants comme lui. L'évêque de Térouane avait lancé une sentence d'excommunication contre le comte de Flandre; mais Robert envoya à Térouane des hommes d'armes qui blessèrent l'évêque, et l'eussent mis à mort s'il n'eût réussi à trouver un asile dans le monastère de Saint-Bertin. Robert se montrait implacable dans ses vengeances, et de la même main qui semait la terreur par les supplices et les tortures, il installa sur le siége épiscopal de Térouane un de ses amis, nommé Lambert de Bailleul. Robert le protégeait de toute son autorité, et sa colère fut extrême quand il apprit que le concile de Meaux avait prononcé l'excommunication solennelle du prélat simoniaque, et que déjà tous les prêtres du diocèse des Morins, abandonnant Lambert, avaient fermé l'église épiscopale: sans hésiter plus longtemps, il accourut lui-même à Térouane et fit briser les portes de l'église, après avoir mutilé et jeté à terre l'image du Sauveur à laquelle était suspendue la sentence d'anathème.

Grégoire VII occupait à cette époque le siége pontifical: sa voix, qui n'avait jamais manqué à la défense de la cause de l'Eglise, ne pouvait rester silencieuse en présence de semblables attentats: il adressa au comte de Flandre de nouvelles lettres plus vives et plus véhémentes, mais personna n'osa se charger de les remettre à Robert le Frison. Enfin on se souvint à Rome que sur les bords de l'Aisne vivait un prêtre intrépide dont le zèle et le courage n'avaient jamais fléchi. C'était l'évêque de Soissons Arnould, fils de Fulbert et de Mainsende, né à Tydeghem, près d'Audenarde, dans le domaine du comte de Flandre. Arnould, obéissant aux ordres qu'il avait reçus, se rendit à Lille auprès de Robert, et l'inspiration divine qui rayonnait sur le front du saint missionnaire confondit si manifestement l'orgueil du prince, qu'il s'humilia pour la première fois en déclarant qu'il cédait aux volontés du ciel. «Telle fut, écrit Hariulf abbé de Saint-Riquier, la source du salut de tout un peuple.»

«A cette époque, continue l'abbé de Saint-Riquier, les homicides et l'effusion continuelle du sang humain troublaient le repos public dans la plupart, je dirai mieux, dans tous les bourgs du Fleanderland; les nobles engagèrent donc Arnould à parcourir les contrées où dominaient le plus ces mœurs barbares, et à faire connaître les bienfaits de la paix et de la concorde à l'esprit indocile et cruel des Flamings.» Arnould visita tour à tour Bruges, Thorout, Ghistelles et Furnes. Partout sa pieuse éloquence accomplit les mêmes miracles, et on le vit enfin s'arrêter à Aldenbourg où une abbaye s'éleva pour retracer son apostolat et perpétuer ses efforts.

Arnould était retourné dans la cité épiscopale de Soissons, mais il y crut entendre une voix secrète qui le rappelait au milieu des races barbares du Fleanderland. «C'est moins votre prière que la volonté de Dieu, disait-il aux moines d'Aldenbourg, qui me ramène près de vous.» Le 15 août 1087, Arnould rendit le dernier soupir dans l'abbaye qu'il avait fondée.

La mission de saint Arnould est l'un des événements les plus importants de l'histoire de la Flandre. Les travaux apostoliques de l'évêque de Soissons furent la base d'une réconciliation profonde et sincère. Adoucissant tour à tour l'esprit orgueilleux du comte de Flandre, les passions des nobles et les mœurs cruelles des Flamings, ils préparèrent la fusion de tous les éléments de la nationalité flamande. Si les flambeaux de la divine parole avaient fréquemment brillé dans les ténèbres du Fleanderland, le moment était arrivé où la lumière qu'ils y avaient répandue ne devait plus s'éteindre. Il fallait qu'une grande consécration des idées religieuses agît puissamment sur les populations les plus féroces et les plus barbares de nos rivages. Une expédition, plus mémorable que celle qui porta Alarik des limites de la Scythie sous les murs du Capitole, devait les conduire non plus vers les vils trésors de Rome, mais à Jérusalem, au pied d'une tombe creusée dans le rocher, terribles encore par le fer qu'elles agitent dans leurs mains, mais déjà humbles sous la croix qui est marquée sur leurs épaules. Si la croisade est l'œuvre commune des races frankes, la Flandre les y précédera toutes, parce que les Flamings, plus complètement séparés des Gallo-Romains, ont le plus énergiquement conservé les héroïques traditions de leur origine. Tel est le caractère de la position que la Flandre occupe au onzième siècle; telle sera la source de ses triomphes et de sa gloire.

Robert le Frison résume en lui-même les caractères de cette grande révolution. Ce n'est plus le cruel vainqueur de Bavichove, l'auteur perfide du meurtre du duc de Lorraine, le complice de l'impiété de Lambert de Bailleul: c'est l'ami de saint Arnould, le prince chrétien protecteur des lettres. La hache qui naguère frappa, à Térouane, l'effigie du Christ, est devenue dans ses mains le glaive du défenseur de la justice et de la foi.

Ce fut l'an 1085 que le comte Robert le Frison, après avoir confié le gouvernement de la Flandre à son fils Robert, se dirigea vers la Syrie avec Baudouin de Gand, Walner de Courtray, Burchard de Commines, Gratien d'Eecloo, Heremar de Somerghem et d'autres chefs intrépides. Robert le Frison pria à l'église du Saint-Sépulcre; mais il vit d'abord, disent quelques historiens, les portes se fermer devant lui, et il ne parvint à y pénétrer, ajoutent-ils, que lorsqu'il eut juré de restituer la Flandre à son légitime seigneur; anecdote douteuse, qui ne révèle que les sympathies de l'annaliste pour Baudouin de Hainaut: Robert le Frison, loin de renoncer à la Flandre, allait par son pèlerinage lui avoir toute l'Asie.

A son retour de Jérusalem, Robert le Frison s'était arrêté à Constantinople: l'empereur grec, Alexis Comnène, après l'avoir comblé d'honneurs et de présents, lui exposa les périls de ses États, menacés par les Sarrasins et les Bulgares, et le comte de Flandre lui promit un secours de cinq cents chevaliers.

Ces cinq cents chevaliers de Flandre furent la première milice chrétienne qui combattit les infidèles. Ils défendirent Nicomédie, et firent échouer les efforts du sultan de Nicée.