«Accordez au sang de vos serviteurs une vengeance éclatante: que les gémissements de ceux qui sont captifs s'élèvent jusqu'à vous!»
Puis le second chœur reprit sur le même rhythme:
«Que le Seigneur se lève et que ses ennemis soient dispersés! que ceux qui le haïssent fuient devant sa face! Qu'ils disparaissent comme la fumée! qu'ils fondent comme la cire!»
Le chant des psaumes avait cessé: le pontife, prenant dans ses mains une croix de lin brodée d'or, l'attacha sur l'épaule droite du comte de Flandre en disant: «Recevez ce signe de la croix, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, en mémoire de la croix, de la passion et de la mort du Christ.» Ensuite, il bénit ses armes, son épée et sa bannière. Eustache et Henri, frères de Baudouin, s'engagèrent par les mêmes vœux; mais lorsqu'on vit Marie de Champagne, encore à la fleur des ans et dans tout l'éclat de la beauté, réclamer aussi le signe de la croix pour suivre son époux au delà des mers, une vive émotion salua son dévouement, et toutes les prières s'élevèrent vers le ciel pour que l'Orient ne réunît point ses cendres à celles de la comtesse Sibylle d'Anjou.
Les préparatifs de la croisade durèrent deux années. Des députés (l'un d'eux était Quènes de Béthune) avaient été envoyés à Venise près du vieux doge Henri Dandolo pour rechercher son alliance. Ils furent reçus au milieu des bourgeois assemblés sur la place de Saint-Marc, et là le sire de Villehardouin exposa la mission dont ils étaient chargés; puis ils s'agenouillèrent, en déclarant qu'ils ne se relèveraient point tant que leur requête ne leur aurait point été accordée. «Nous l'octroyons! nous l'octroyons!» s'écrièrent alors les bourgeois de Venise. Les croisés demandaient qu'on leur prêtât assez de navires pour transporter en Syrie huit mille chevaliers et quatre-vingt mille hommes d'armes. Quelles que fussent les conditions onéreuses exigées par les Vénitiens, elles furent aussitôt acceptées, et il fut convenu que les croisés s'assembleraient aux bords de l'Adriatique aux fêtes de la Saint-Jean 1202.
Vers le mois d'avril de cette année, le comte Baudouin réunit au camp de Valenciennes les chevaliers de Flandre et de Hainaut qui devaient l'accompagner. Là brillaient le connétable de Flandre, Gilles de Trazegnies, Jacques d'Avesnes, fils du héros d'Arsur, Guillaume de Saint-Omer, Siger de Gand, Roger de Courtray, Jean de Lens, Eric de Lille, Guillaume de Lichtervelde, Hellin de Wavrin, Michel de Harnes, Baudouin de Praet, Thierri de Termonde, Jean de Sotteghem, Raoul de Boulers, Gilles de Landas, Baudouin d'Haveskerke, Simon de Vaernewyck, Philippe d'Axel, Alelme de Stavele, Foulques de Steelant, Baudouin de Commines, Hugues de Maldeghem, Pierre de Douay, Gilles de Pamele, Alard de Chimay, Gauthier de Ligne, Michel de Lembeke, Odoard et Chrétien de Ghistelles. Bientôt après ils se mirent en marche, laissèrent derrière eux la Champagne et la Bourgogne, et s'arrêtèrent à Bâle; puis, pénétrant dans les défilés du val de Trente, ils arrivèrent à Venise en passant par Vérone.
La comtesse de Flandre, retenue quelques jours de plus dans ses Etats, par la naissance de Marguerite, la seconde de ses filles, s'embarqua avec Jean de Nesle, dont l'aïeul, en épousant une princesse de la maison de Flandre, avait reçu pour dot la châtellenie héréditaire de Bruges.
Le comte de Flandre n'avait point quitté Venise, où ses chevaliers occupaient l'île de Saint-Nicolas. Pendant quelques jours, ils avaient hésité sur la route qu'il fallait suivre; enfin, prenant en considération les trêves qui suspendaient les combats en Palestine, ils avaient résolu de porter la guerre au sein des populations infidèles d'Egypte, affaiblies par une longue famine, lorsque d'autres difficultés se présentèrent: les croisés ne pouvaient payer aux Vénitiens les sommes stipulées pour le fret de leurs navires. En vain Baudouin et d'autres comtes s'étaient-ils dépouillés de leurs joyaux et de leurs riches vaisselles d'or et d'argent. Ces sacrifices étaient insuffisants, et l'on vit l'illustre assemblée des plus nobles barons de l'Europe engager son épée au service de quelques marchands italiens pour remplir ses engagements pécuniaires. La croisade révélait son impuissance, même avant qu'elle eût commencé.
Dès le mois d'octobre 1202, et malgré les efforts du cardinal de Capoue, le doge Dandolo conduisit les croisés devant Zara, port important de la Dalmatie, que les Vénitiens voulaient enlever au roi de Hongrie. Une année s'écoula: les barons chrétiens s'emparèrent de Zara, et lorsque le pape Innocent III les menaça d'anathème en leur reprochant l'oubli de leurs vœux sacrés, ils s'excusèrent humblement en protestant que leur volonté n'avait pas été libre. Leur victoire ne l'affranchit pas.
L'empereur grec Alexis Comnène avait détrôné son frère et s'était allié aux Génois et aux Pisans. Venise, dans sa jalousie commerciale, voulait rétablir l'autorité d'Isaac et s'assurer sur les rives du Bosphore une suprématie incontestée. On prétendait même que l'or des infidèles n'était point étranger au zèle que montraient les Vénitiens pour détourner les croisés de leurs desseins: on ajoutait que c'était à ce prix que d'importants priviléges étaient accordés à leurs vaisseaux dans les ports de l'Egypte.