Le pape ne tarda point à envoyer en France un légat, qui fut le cardinal de Capoue. Les lettres pontificales qui lui avaient été remises réclamaient la paix de l'Europe au nom de la délivrance de la terre sainte. «Nous connaissons, écrivit Innocent III, le triste sort de Jérusalem et les malheurs des peuples chrétiens; nous ne pouvons oublier que les infidèles ont conquis et la terre que le Christ a touchée, et la croix qu'il a portée pour le salut du monde. Accablés par ces douleurs, nous n'avons cessé de crier vers vous et de pleurer abondamment; mais notre voix s'éteint dans notre poitrine fatiguée, et nos yeux sont noyés dans leurs larmes.» Le cardinal de Capoue chercha inutilement à réconcilier les rois de France et d'Angleterre: la guerre continuait sur toutes les frontières, et au mois de mai 1199, il arriva que l'évêque élu de Cambray, Hugues de Douay, passant près de Lens avec le marquis de Namur et une nombreuse escorte, fut enlevé par quelques chevaliers français. Le cardinal de Capoue n'obtint sa liberté qu'en menaçant la France d'un interdit. En même temps, il pressait Philippe-Auguste de rompre les liens adultères qui l'unissaient à Agnès de Méranie; mais ces dernières représentations furent sans fruit, et vers le mois de janvier, il crut devoir faire publier solennellement une sentence d'excommunication.

Philippe rappela Ingelburge; mais la guerre ne cessa point: elle ne se ralentit que lorsqu'une flèche, lancée d'un pauvre château du Limousin, mit fin aux jours du roi d'Angleterre. Jean sans Terre qui lui succéda, reçut à Rouen, le 9 août 1199, l'hommage du comte de Flandre et signa, neuf jours après, à la Roche-Andely, un traité d'alliance qui confirmait celui du 8 septembre 1196. Cependant le nouveau roi d'Angleterre ne songeait point à combattre, et, vers le mois d'octobre, une trêve générale fut conclue. Des conférences s'ouvrirent à Péronne entre les ambassadeurs du comte de Flandre et ceux du roi de France, et elles se terminèrent au mois de janvier suivant. Un traité conserva à Baudouin les cités de Saint-Omer, d'Aire, de Lillers, d'Ardres, de Béthune et le fief de Guines, et il fut, de plus, convenu qu'à la mort de la reine Mathilde tout son douaire lui reviendrait, et qu'il en serait de même des bourgs d'Artois occupés par Louis, fils du roi de France, s'il décédait sans postérité.

Quatre mois après, un autre traité fut conclu entre les rois de France et d'Angleterre: ils s'y engagèrent à ne plus prêter leur appui aux efforts que leurs vassaux pourraient tenter contre l'autorité de chacun d'eux: Jean sans Terre promettait spécialement de ne plus soutenir le comte de Flandre.

Tandis que les deux monarques juraient d'observer cette paix qui, pour l'un et l'autre, n'était qu'une ruse et un mensonge, un vaste mouvement de réconciliation s'étendait de toutes parts. Un prêtre nommé Foulques de Neuilly renouvelait au douzième siècle les merveilles que Pierre l'Ermite avait accomplies au onzième. Si, comme le racontent les historiens de son époque, il rendait la vue aux aveugles, la parole aux bouches muettes, la santé aux corps infirmes, il ne régnait pas moins puissamment par son éloquence sur le cœur des hommes. Ce fut Foulques de Neuilly que le pape Innocent III adjoignit au cardinal de Capoue pour prêcher la croisade.

En 1199, il avait paru an milieu d'un brillant tournoi à Escry-Sur-Aisne en Champagne. Là se trouvaient le comte Thibaud, Louis de Blois, Renaud de Dampierre, Maurice de Lille, Matthieu de Montmorency, Enguerrand de Boves, Simon de Montfort, Geoffroi de Villehardouin, qui fut l'historien de cette croisade, Geoffroi de Joinville, dont le neveu devait être l'élégant historien d'une autre guerre sainte. «Ils ostèrent lor hiaumes et coururent as croix.»

Peu après, et moins de six semaines après le traité de Péronne, le comte de Flandre prit aussi la croix. La cérémonie eut lieu solennellement le lendemain du mercredi des cendres dans l'église de Saint-Donat de Bruges. Une assemblée nombreuse se pressait sous ses voûtes antiques, où l'ombre du comte saint Charles de Danemark semblait planer au-dessus du comte Baudouin pour lui offrir les palmes du martyre. On lut tour à tour quelques versets du prophète Isaïe, dans lesquels le Seigneur promettait à Ezéchias de délivrer Jérusalem, et un chapitre de l'évangile de saint Matthieu, où se trouvaient ces paroles: Dico autem vobis quod multi ab Oriente et Occidente venient.

Quand l'oraison dominicale eut été achevée, tous les assistants inclinèrent pieusement leurs fronts sur le marbre sacré, et l'un des lévites agita lentement une cloche au son faible et lugubre, tandis que les autres se rangeaient autour de l'autel en formant deux chœurs dont les voix se répondaient alternativement.

Le premier des chœurs entonna l'un des psaumes que les Israélites, captifs au bord des fleuves de Babylone, avaient consacrés aux malheurs de leur patrie, et qui, après dix-huit siècles, semblaient une prophétie des nouveaux désastres qui accablaient Jérusalem:

«Seigneur, les nations ont envahi votre héritage; elles ont profané votre saint temple. Jérusalem n'est plus qu'une ruine...

«Que votre colère accable les nations idolâtres qui ont outragé Jacob et rempli sa demeure de désolation! Que ces peuples ne disent point de nous:—Où est leur Dieu?