Venise triomphait; les croisés ne s'éloignèrent point du Bosphore. A peine pouvait-on en citer quelques-uns qui suivirent le comte de Saint-Pol et Henri, frère de Baudouin, à Andrinople et jusqu'au pied de l'Hémus. Leurs remords ne s'éveillèrent que lorsque des messagers, vêtus de deuil, arrivèrent de la terre sainte. Tandis que le prince d'Antioche livrait une sanglante bataille dans laquelle Gilles de Trazegnies avait péri, on voyait sous le ciel ardent de la Syrie la peste et les fièvres unir leurs ravages, dont la plus illustre victime devait être la comtesse de Flandre.

Au récit de ces malheurs, les croisés saisissaient leurs lances et les tournaient vers Jérusalem. Ils accusaient tumultueusement la lenteur des Grecs, qui ne tenaient aucun de leurs engagements. Quènes de Béthune porta leurs plaintes au palais des Blaquernes. Alexis ne répondit point, mais il ordonna qu'on profitât d'une nuit obscure pour incendier la flotte des croisés. Il échoua dans son projet, et Byzance, pleine d'alarmes, le précipita du trône pour y élever un tyran obscur, Alexis Ducas, surnommé Murzulphe. Sa perfidie ne fut guère plus heureuse. Les croisés écartèrent aisément avec leurs rames les brûlots que, par une nuit tranquille, on avait de nouveau lancés contre leurs navires. Il essaya d'autres moyens et tendit une embuscade à Henri, frère de Baudouin: là aussi le courage des guerriers franks lui fit subir une défaite honteuse.

Tant de trahisons devaient porter leurs fruits, Les croisés déclarèrent que l'empire grec n'existait plus, et, le 9 avril 1204, leur flotte s'approcha des remparts de Constantinople. Murzulphe avait placé des mangonneaux et des pierriers sur les murs à demi ruinés qui formaient l'enceinte de la cité impériale; puis il avait fait élever des tours de bois pour mieux résister à celles que les assiégeants avaient également construites sur leurs vaisseaux. Le premier jour de la lutte s'acheva sans que les croisés eussent obtenu le moindre succès. Trois jours plus tard, l'assaut recommença: ils s'avançaient en poussant de grands cris, et leur enthousiasme défiait la consternation des Grecs. Une forte brise, qui parut le gage de l'intervention du ciel, se leva vers le nord-est, et un navire qu'on nommait la Pèlerine parvint assez près des remparts pour y lancer ses échelles roulantes. Un Vénitien se précipite aussitôt au milieu des ennemis et meurt; mais André de Jurbise, chevalier de Hainaut, le suit, et à son aspect les Grecs reculent: dans leur terreur, ils croient apercevoir devant eux un géant dont le casque est aussi grand qu'une tour. Les guerriers franks accourent à sa voix, et dès ce moment la victoire n'est plus indécise.

Quelques centaines de chevaliers envahissaient une cité dont les murailles avaient sept lieues de tour et renfermaient une population innombrable. A leur suite d'autres croisés, indignes de combattre sous les mêmes bannières, se répandaient, le fer et la flamme à la main, de quartier en quartier, de maison en maison, cherchant partout des trésors. Dans leur fureur avide, ils brisèrent tour à tour les plus célèbres merveilles de l'art antique, la statue de Junon venue du temple de Samos, l'Hercule de Lysippe, l'aigle d'airain d'Apollonius de Thyane, la louve de Romulus, qu'avait célébrée Virgile, et on les vit même violer le tombeau des empereurs.

Le comte de Flandre occupait le camp de Murzulphe; Henri, son frère, avait pris possession des Blaquernes; le marquis de Montferrat s'était établi au palais de Bucoléon. Les somptueuses demeures qu'avait abandonnées la fortune des Comnène avaient trouvé de nouveaux maîtres, mais leur trône restait vacant. Douze électeurs, dont six appartenaient à Venise et six autres aux races frankes, eurent la mission de désigner le successeur de Constantin. L'un d'eux était le nonce apostolique Albert, évêque de Bethléem, petit-neveu de Pierre l'Ermite. Le 2 mai 1204, les douze électeurs se réunirent dans la chapelle du doge de Venise; là, après avoir réduit à quatre le nombre des candidats (c'étaient les comtes de Flandre, de Blois et de Saint-Pol, et le marquis de Montferrat), ils placèrent quatre calices sur l'autel: un seul contenait une hostie consacrée. Chaque fois qu'on proclamait le nom de l'un des candidats, on découvrait un calice: lorsqu'on arriva à celui de Baudoin, il sembla que Dieu lui-même désignait l'empereur. «Seigneurs, dit l'évêque de Soissons à la foule qui était restée assemblée jusqu'au milieu de la nuit, nous avons choisi un empereur: vous êtes tenus de lui obéir et de le respecter. A cette heure solennelle à laquelle est né le Christ rédempteur des hommes, nous proclamons empereur Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut.» Mille acclamations retentirent dans ces palais qui déjà avaient vu s'élever et disparaître tant de dynasties impériales.

Le 7 mai, Baudouin vint habiter le palais de Bucoléon. Dès le lendemain, selon la coutume des empereurs grecs, il jeta au peuple des pains qui renfermaient trois pièces d'or, trois pièces d'argent et trois pièces de cuivre; puis, selon l'usage germanique, on l'éleva sur un bouclier que soutenaient le doge Dandolo, les comtes de Blois et de Saint-Pol, et le marquis de Montferrat. La cérémonie du couronnement eut lieu dans la basilique de Sainte-Sophie. Un trône d'or avait été placé sur une estrade couverte de velours rouge; mais au moment où Baudouin allait y monter, enivré de splendeur et de gloire, on lui présenta un vase rempli de cendres et d'étoupes que la flamme consumait: tristes et menaçantes images de la vanité humaine, dont l'avenir ne devait point tarder à réaliser la prophétie. Le patriarche de Constantinople versa sur son front l'huile sainte et y posa le diadème impérial. «Il en est digne!» s'écria le peuple. «Il en est digne!» répondit le patriarche. «Il en est digne!» répéta la multitude qui se trouvait hors de l'église. Puis, lorsqu'on l'eut conduit dans le chœur, on couvrit ses épaules d'un manteau de pourpre orné d'or: sa main droite portait la croix, divin emblème de la foi chrétienne; sa main gauche tenait un rameau, symbole de paix et de prospérité. Un banquet solennel succéda à cette cérémonie, tandis que les hérauts d'armes proclamaient sur les places de Byzance, Baudouin, par la grâce céleste, empereur très-fidèle des Romains, couronné par Dieu et à jamais Auguste.

Baudouin mérita son élévation par ses vertus. Les croisés admiraient son courage et sa piété, et les historiens grecs eux-mêmes le dépeignent chaste dans ses mœurs, généreux à l'égard des pauvres, écoutant volontiers les conseils et plein de résolution dans les dangers. Son premier soin fut de partager les provinces du nouvel empire entre les barons franks, devenus les successeurs de Pyrrhus ou d'Alexandre. Le comte de Blois obtint le duché de Bithynie; Renier de Trith, celui de Philippopolis. Thierri de Termonde fut créé connétable; Thierri de Looz, sénéchal; Miles de Brabant, grand boutillier; Gauthier de Rodenbourg, protonotaire; Quènes de Béthune reçut la dignité de protovestiaire et fut peut-être roi d'Andrinople.

A la même époque, un chevalier qui n'était pas étranger à la maison des comtes de Flandre, Thierri, fils de Philippe d'Alsace, épousait la princesse de Chypre, naguère si merveilleusement délivrée des prisons du duc d'Autriche, et allait disputer à Aimeri de Lusignan les Etats héréditaires de son père, autre empire des Comnène qui ne devait plus se relever.

Vers les derniers jours de l'année 1204, Henri, frère de Baudouin, débarqua à Abydos; Thierri de Looz, Nicolas de Mailly, Anselme de Kayeu, l'accompagnaient. Il parcourut toute la Troade, mais il ne songea point à demander, comme le héros macédonien, si les prêtres d'Ilion conservaient encore la lance d'Achille. Tandis qu'il foulait avec dédain les ruines de Pergame, une troupe de croisés s'avançait dans la Thessalie, pénétrait dans les fraîches vallées de Tempé, et franchissait les défilés des Thermopyles, que les ombres des trois cents Spartiates ne défendaient plus contre ces barbares plus redoutables que les armées de Xerxès. Le marquis de Montferrat se dirigea vers Nauplie; Jacques d'Avesnes et Drogon d'Estrœungt assiégèrent Corinthe: l'un y fut blessé grièvement, l'autre y périt.

D'autres chevaliers de Flandre et de Champagne s'emparaient de toute la partie méridionale du Péloponèse. Leurs conquêtes s'étendirent rapidement. Il y eut des ducs là où avaient existé les républiques de Lycurgue et de Solon. A Argos, ils rétablirent la monarchie d'Agamemnon. L'Achaïe dut à un baron chrétien l'indépendance qu'avait rêvée pour elle Philopémen. Gui de Nesle occupait un château au bord de l'Eurotas; Raoul de Tournay régnait dans le vallon du Cérynite; Hugues de Lille reçut huit fiefs dans la cité d'Ægium, où les rois de la Grèce s'étaient jadis assemblés pour venger l'outrage fait à Ménélas. Peu d'années après, Nicolas de Saint-Omer était duc de Thèbes. Il était fort estimé pour sa prudence, selon la chronique de Romanie, et se fit construire un beau château, qu'on nomma le château de Saint-Omer, sur les ruines de cette ancienne citadelle consacrée à Cadmus, qu'avait défendue l'épée d'Epaminondas, et qui avait répété les premiers chants de Pindare.