Les Grecs, qui avaient vu avec joie les croisés se disperser en faibles troupes depuis les gorges du Taurus jusqu'aux plaines de la Messénie, conspiraient depuis longtemps en silence, lorsque tout à coup ils prirent les armes dans toutes les provinces. Joannice, roi des Bulgares, leur avait promis son secours.

La nation des Bulgares, arrachée des steppes du Volga par les grandes migrations du cinquième siècle, s'était arrêtée entre les eaux du Danube et les vallons de l'Hémus. A demi chrétienne, mais fidèle à toutes les traditions de son origine, elle avait conservé un caractère indomptable et féroce. Ses redoutables armées s'avancent vers Byzance. De nombreuses hordes de Tartares les suivent. Au bruit de leur venue, les Grecs d'Andrinople et de Didymotique chassent les Vénitiens et les chevaliers du comte de Saint-Pol, mort depuis peu. Les croisés abandonnent leurs châteaux de Thrace, saisis d'une terreur profonde. Tel était l'effroi qui régnait parmi eux que Renier de Trith s'étant réfugié à Philippopolis, ses fils, son gendre et son neveu l'abandonnèrent; mais dans leur fuite rapide ils se précipitèrent au milieu des ennemis dont le fer punit leur lâcheté. Renier de Trith, resté seul avec vingt-cinq compagnons d'armes, reçut de meilleurs conseils de son honneur et de son courage.

Lorsque ces tristes nouvelles parvinrent à Constantinople, Baudouin n'y avait auprès de lui que le comte de Blois, le vieux Dandolo, et un petit nombre d'hommes d'armes. Il se hâta de rappeler son frère de la Troade. Pierre de Bracheux vint de Lopadium; Matthieu de Walincourt arriva de Nicomédie. Geoffroi de Villehardouin et Manassès de Lille rassemblèrent quatre-vingts chevaliers et s'éloignèrent aussitôt pour marcher au devant des Bulgares. Baudouin les suivit avec cent quarante chevaliers; peu de jours après, le comte de Blois et le doge de Venise quittèrent la cité impériale, emmenant des renforts plus considérables. Ces différents corps réunis comprenaient seize mille combattants. Leurs chefs résolurent sans hésiter de mettre le siége devant Andrinople que défendaient cent mille Grecs. Ils voulaient dompter l'insurrection nationale avant de combattre l'invasion étrangère. La confiance renaissait parmi les croisés, tandis que les Grecs s'enfermaient dans leurs murailles, déjà prêts à s'incliner de nouveau sous le joug qu'ils avaient tenté de briser.

On touchait aux fêtes de la semaine sainte. Les assiégeants préparaient leurs armes et leurs machines lorsqu'ils apprirent que Joannice accourait pour délivrer Andrinople. Dès ce jour, la garde du camp fut confiée à Geoffroi de Villehardouin et à Manassès de Lille; l'empereur s'était réservé le commandement de toute l'armée qui devait repousser les Bulgares.

Le mercredi après Pâques, une vive alerte se répandit parmi les guerriers chrétiens. On annonçait que des Tartares avaient paru dans les prairies où paissaient les chevaux des croisés et cherchaient à les enlever.

Deux jours après (c'était le 14 avril 1205), les Tartares se montrèrent de nouveau. Leurs chevaux étaient si agiles qu'ils les portaient au milieu des Franks sans qu'on les eût vus s'approcher, et qu'au moment où ils attiraient les regards ils avaient déjà disparu. L'empereur avait formellement ordonné que personne ne quittât le camp pour les repousser; mais le comte de Blois jugea qu'il lui était permis de désobéir lorsque la désobéissance même devait le conduire à la gloire: il le croyait du moins; cependant à peine est-il sorti du camp que les Tartares entourent sa troupe trop faible pour leur résister. Il est près de succomber, mais l'empereur apprend le péril qui le menace et s'élance avec ses chevaliers pour le défendre. Les Tartares se retirent devant lui, et alors, par un égarement fatal, l'empereur, qui devait punir dans le comte de Blois une faute qui avait compromis toute l'armée, semble la justifier en s'associant à sa témérité. Animé par son succès et n'écoutant que son ardeur belliqueuse, il frappe son cheval de l'éperon et s'avance de plus en plus pour atteindre les ennemis; les Tartares s'étaient dirigés vers le centre de l'armée de Joannice, et ils ne ralentirent leur course que lorsqu'ils virent Baudouin au milieu des Bulgares.

Jamais Baudouin ne montra plus de courage. Entouré d'un petit nombre de chevaliers dont les chevaux épuisés de fatigue s'abattaient sous les flèches qu'on leur lançait de toutes parts, il les rangea près de lui autour de la bannière impériale. «Sire, lui dit le comte de Blois, qui, atteint de deux blessures, gisait sur le sable, au nom de Dieu, oubliez-moi pour penser à vous et à la chrétienté.» Baudouin, chevalier avant d'être empereur, répondit au comte de Blois qu'il ne l'abandonnerait pas: il cherchait la mort et ne trouva que des fers.

L'armée impériale était rentrée dans les murs de Constantinople, et l'évêque de Soissons s'était rendu en France et en Flandre pour implorer les secours des peuples de l'Occident. Henri, frère de l'empereur, s'adressait en même temps au pape Innocent III, pour le supplier d'intervenir en faveur de Baudouin. «Nous avons appris, lui écrivait-il, que l'empereur est encore sain et sauf; on assure même qu'il est traité assez honorablement par Joannice.» Innocent III promit de réclamer la délivrance du captif, et des lettres pontificales furent envoyées à l'archevêque de Trinovi pour qu'il les remît au roi des Bulgares; mais Joannice se contenta de répondre qu'il ne pouvait plus rendre la liberté à l'empereur, parce que déjà il avait payé le tribut de la nature.

Seize mois s'étaient écoulés depuis la bataille d'Andrinople: quelques barons doutaient encore du sort de l'empereur; mais Renier de Trith affirma qu'il connaissait plusieurs personnes qui l'avaient vu mort, et, le 15 août 1206, Henri prit solennellement possession de la pourpre impériale.

Tandis que la croisade de Constantinople élève de plus en plus la gloire militaire de la Flandre et prépare de brillantes destinées à l'activité de son commerce, nous retrouvons sur les rivages du Fleanderland les cruelles dissensions des karls flamings. Les tableaux qu'elles nous offrent sont les mêmes que ceux que nous avons déjà empruntés aux hagiographes et aux légendaires: luttes de la barbarie contre la civilisation, du paganisme contre la foi chrétienne, querelles individuelles de la gilde contre la gilde, de la famille contre la famille. Un historien, qui vivait vers ce temps, observe avec raison que c'est dans le récit des discordes du dixième et du onzième siècle que nous devons chercher l'origine de celles qui, pendant l'absence de Baudouin, agitèrent quelques parties de la Flandre. Herbert de Wulfringhem nous rappelle cet autre Herbert de Furnes qui dirigeait la charrue et portait l'épée. Il apparaît dans l'histoire comme le chef des hommes de race saxonne qui ne se sont jamais courbés sous le joug. On leur donnait le surnom populaire de Blauvoets, non-seulement dans le pays de Furnes, mais sur tout le rivage de la Flandre, en Zélande et en Hollande. Ce nom désignait, suivant les uns, des éperviers de mer, allusion énergique à leur ancienne vie de pirates; selon d'autres, il était synonyme du nom de renard, et c'était peut-être par quelque rapprochement, fondé sur les sagas du Nord, qu'ils donnaient à ceux qui s'étaient ralliés au pouvoir supérieur des comtes la domination de loups ou d'Isengrins.