A leur retour, les Flamands s'emparèrent de Framlingham, de Glocester, d'Ingheham; puis, dirigeant vers Londres leur marche victorieuse que rien n'arrêtait plus, ils s'avancèrent jusqu'à l'abbaye de Waltham, où Harold avait reçu la sépulture après la bataille d'Hastings.

«Malheureuse Angleterre, s'écriaient les barons assemblés à Londres, tu étais naguère la reine des nations et voici que tu es devenue tributaire. Ce n'est pas assez que tu sois abandonnée au fer, à la flamme et à la famine: tu subis le joug de quelques vils étrangers... Loin d'imiter les rois qui combattirent jusqu'à la mort pour la délivrance de leur pays, tu as préféré, ô roi Jean, toi dont le nom sera flétri par la postérité, qu'une terre dont la liberté est si ancienne devienne esclave. Tu l'as chargée de fers pour qu'elle les porte à jamais; tu l'as soumise au pacte d'une éternelle servitude.»

Les barons ne possédaient plus que deux châteaux hors de Londres, et bientôt entraînés par la nécessité à oublier la base nationale de leur fédération, ils pensèrent que leur unique ressource contre les étrangers qui les menaçaient était d'appeler d'autres étrangers en Angleterre. Leurs députés offrirent la couronne à Louis de France, fils de Philippe-Auguste, et ce fut alors, selon la chronique de Reims, que Blanche de Castille adressa au monarque français ces paroles mémorables: «Par la benoite mère Dieu, j'ai biaus enfans de mon signeur, je les meterai en gage et bien trouverai qui me prestera sour aus!» Pour que Blanche de Castille eût pu songer à mettre en gage ses beaux enfants dont l'un fut saint Louis, il eût fallu que Philippe-Auguste fût resté étranger aux projets ambitieux de son fils, et il est difficile de le croire quand on trouve sur les huit cents nefs réunies à Calais douze cents chevaliers, presque tous déjà fameux par leurs exploits à Bouvines. Je citerai les comtes de Nevers, de Guines et de Roussy, les vicomtes de Touraine et de Melun, Enguerrand et Thomas de Coucy, Guichard de Beaujeu, Etienne de Sancerre, Robert de Dreux, Robert de Courtenay, Jean de Montmirail, Hugues de Miraumont, Michel de Harnes, connétable de Flandre, envoyé par la comtesse Jeanne au camp français, et un peu au-dessous de ces nobles barons, Ours le chambellan, Gérard la Truie, Guillaume Acroce-Meure, Adam Broste-Singe et Guillaume Piés-de-Rat, tous deux maréchaux de l'armée, héros dont les noms sembleraient indignes des honneurs de l'épopée historique, s'ils ne figuraient dans la Philippide de Guillaume le Breton.

La mer n'avait pas cessé d'être contraire aux desseins du roi Jean; cette fois, le vent dispersa sa flotte, qui ne put s'opposer au débarquement des Français au promontoire de Thanet. En vain alla-t-il à Canterbury arroser de ses larmes le tombeau de saint Thomas Becket, que son père avait fait mettre à mort au pied de l'autel; en vain fit-il sonner ses trompettes sur la plage déserte de Sandwich. La fortune, toujours empressée à le trahir, s'éloignait à jamais de lui. Il se vit réduit à se retirer à Winchester, en laissant aux Flamands le soin de l'arrière-garde.

La résistance ne se prolongea en Angleterre que sur deux points. Des garnisons flamandes occupaient encore Douvres et Windsor. La première avait pour chef Gérard de Sotteghem; la seconde obéissait à Engelhard d'Athies et à André de Sanzelle. A Windsor, les assiégés détruisirent les machines de guerre réunies par les Français. A Douvres, leur grand pierrier, qu'on nommait la Malveisine, ne leur fut pas plus utile. Guichard de Beaujeu périt à ce siége, et malgré tous les efforts de Louis de France, qu'avaient rejoint le roi d'Ecosse et le comte de Bretagne, Gérard de Sotteghem maintint longtemps sa bannière d'azur au lion d'or couronné de gueules sur les tours du vieux manoir de Guillaume le Conquérant.

Les amis du roi Jean s'étaient dispersés: la plupart subirent la loi des vainqueurs. Il y en eut toutefois quelques-uns qui retournèrent en Flandre et essayèrent d'y ranimer la guerre. Bouchard d'Avesnes ne cessait de réclamer la part héréditaire à laquelle avait droit Marguerite. Des conférences avaient eu lieu à diverses reprises, mais elles n'avaient produit aucun résultat. On se rappelait qu'il avait combattu avec Ferdinand à Bouvines, et Jeanne, docile aux volontés des conseillers qui lui avaient été donnés, ne pouvait que le traiter en ennemi.

Telle était la situation des choses, lorsque tout à coup des rumeurs dont la source était inconnue se répandirent dans le concile œcuménique de Latran. Elles accusaient Bouchard d'Avesnes d'avoir contracté un hymen sacrilége, et bien que depuis vingt-cinq années il eût porté l'écu de chevalier et pris part aux batailles et aux tournois, elles racontaient que, fort jeune encore, il avait été ordonné sous-diacre à Orléans, puis créé successivement chanoine de Laon et trésorier de Tournay. Bientôt après, le 19 janvier 1215 (v. st.), le pape Innocent III adressa à l'archevêque de Reims et à ses suffragants la bulle suivante: «Nous avons appris par quel forfait exécrable Bouchard d'Avesnes, jadis chantre de Laon et engagé dans l'ordre du sous-diaconat, n'a pas craint de conduire perfidement Marguerite, sœur de la comtesse de Flandre, dans l'un des châteaux confiés à sa foi et de l'y retenir, alléguant qu'il s'est uni à elle par les liens du mariage. Le témoignage de plusieurs prélats et d'autres hommes probes qui se sont rendus au concile nous a convaincu que Bouchard est sous-diacre et a été chanoine de Laon. Nous vous ordonnons donc de proclamer l'excommunication de l'apostat Bouchard, chaque dimanche, au son des cloches et à la lueur des cierges, jusqu'à ce qu'il ait rendu la liberté à Marguerite et soit humblement revenu à ce qu'exigent de lui les devoirs de son ministère ecclésiastique...»

Les légats et les évêques désignés par le pape s'acheminèrent immédiatement vers le château du Quesnoy. Deux mille personnes, nobles et hommes du peuple, les suivaient, agités par une anxiété profonde: ils croyaient trouver une captive gémissant au fond d'une prison, mais les portes du château étaient ouvertes pour les recevoir; Marguerite, qui n'avait que quinze ans, les accueillit en souriant comme si aucun nuage n'eût encore glissé sur son jeune front. «Sachez, leur dit-elle, que Bouchard est mon époux légitime et que, tant que je vivrai, je n'en aurai point d'autre.» Et elle ajouta: «Il vaut beaucoup mieux et est plus brave chevalier que celui de ma sœur.» La sentence d'excommunication ne s'exécuta point. Bouchard avait confié aux évêques un acte d'appel au pape; mais Innocent III n'eut point à le juger: il mourut le 16 juillet.

La protestation de Marguerite ne devait émouvoir que les conseillers de Jeanne. Ils y virent à la fois un outrage et un défi, et par leur ordre des hommes d'armes envahirent les domaines du sire d'Avesnes, qui leur opposa ses vassaux. Des hostilités dont nous ignorons les détails se prolongèrent pendant deux années. Enfin le pape Honorius III confirma, par une bulle du 17 juillet 1217, celle de son prédécesseur dirigée contre le sire d'Avesnes. Il y blâmait sévèrement son obstination, et y rappelait et ses réclamations persévérantes et les efforts que faisait la comtesse de Flandre pour que sa sœur lui fût remise. Soit que cette nouvelle sentence d'anathème eût jeté l'effroi parmi les amis de Bouchard, soit que l'intervention de Philippe-Auguste rendît toute lutte impossible, Jeanne triompha et fit enlever du château d'Estrœungt l'infortuné sire d'Avesnes. On raconte qu'il fut longtemps captif à Gand, et peut-être n'eût-il jamais recouvré la liberté, si le parti de Marguerite n'eût eu également en son pouvoir un illustre chevalier, Robert de Courtenay, arrière-petit-fils du roi de France Louis VI et héritier de l'empire de Constantinople. Un échange eut lieu: Bouchard renonça sans doute à toutes ses prétentions, et il est certain qu'il désigna de nombreux otages, parmi lesquels figuraient Arnould d'Audenarde, Thierri de la Hamaide, Everard de Mortagne et Sohier d'Enghien.

Bouchard d'Avesnes se retira aux bords de la Meuse, au château d'Houffalize. Ce fut là que Marguerite donna le jour à ses deux fils Jean et Baudouin. Leur naissance, loin de désarmer la colère des conseillers de Jeanne, ne fit que l'accroître: ils craignaient que l'héritage du comté de Flandre ne passât un jour à ces enfants élevés au milieu des persécutions qui accablaient leur père. Philippe-Auguste comprit de plus en plus, comme le dit la chronique de Tours, qu'il fallait rompre par la violence ce mariage sur lequel reposaient leurs droits et leur légitimité, et il provoqua une troisième sentence pontificale dirigée non-seulement contre Bouchard d'Avesnes, mais aussi contre Gui, son frère, et Thierri d'Houffalize, son ami, qui tour à tour lui avaient accordé un asile. Bouchard n'hésita plus; il se sépara de Marguerite et se rendit à Rome pour se justifier auprès du pape.