En ce moment, Honorius III appelait l'Europe chrétienne à tenter un nouvel effort pour délivrer la terre sainte et l'Egypte. Des croisés flamands et frisons avaient pris les armes à sa voix, et après s'être arrêtés en Espagne où ils s'étaient emparés d'Alcazar et de Cadix en dispersant dans une grande bataille l'armée des rois sarrasins de l'Andalousie, ils venaient de prendre une part glorieuse à la conquête de Damiette. Quelques historiens assurent que le pape ordonna à Bouchard un pèlerinage en Orient, où il avait été précédé par son frère Gauthier d'Avesnes, l'un des héros de la sixième croisade.

Lorsque Philippe-Auguste excitait la comtesse de Flandre à accuser Bouchard d'Avesnes au tribunal d'Honorius III, il lui faisait espérer qu'elle pourrait, au prix du malheur de sa sœur, voir cesser son propre veuvage. Un traité qui n'est point parvenu jusqu'à nous avait été conclu pour déterminer les conditions de la délivrance du comte de Flandre. Philippe-Auguste avait même exigé que Ferdinand requît humblement le pape de lui adresser une bulle qui le soumettait, lui et ses successeurs, perpétuellement et sans appel, dans le cas où les rois de France auraient à se plaindre de quelque grief qui ne serait point amendé dans un délai de quarante jours, à une sentence générale d'interdit, que prononceraient l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis, et qui ne pourrait être levée que lorsqu'un jugement de la cour des pairs aurait reconnu que les griefs imputés à la Flandre n'existaient plus. Philippe-Auguste avait imposé autrefois les mêmes conditions à Baudouin de Constantinople.

Quant à la rançon de Ferdinand, nous ignorons comment elle fut réglée, mais il n'est pas douteux que le roi de France n'ait réclamé une somme considérable; Jeanne ne négligea aucun moyen pour pouvoir la payer. En 1220 et en 1221, elle s'adressa successivement aux plus riches chapitres de ses Etats, c'est-à-dire à ceux de Saint-Donat de Bruges, de Saint-Bavon de Grand, de Saint-Pierre de Lille, de Saint-Vaast d'Arras, en implorant leur générosité; puis elle eut recours à des usuriers: «Moi, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, je fais savoir à tous ceux qui verront ces présentes lettres qu'afin de payer la rançon de mon époux Ferdinand, comte de Flandre et de Hainaut, détenu dans les prisons du roi de France, j'ai reçu de plusieurs marchands siennois, romains et autres, les sommes suivantes, savoir: de Cortebragne et de ses associés, onze mille quarante livres, pour lesquelles je leur payerai treize mille livres; d'Hubert de Châteauneuf trois mille quarante-huit livres, pour lesquelles je lui payerai quatre mille livres; de Jean le Juif, trois mille livres, pour lesquelles je lui rendrai trois mille cinq cent trente-six livres et cinq sous.» Ce n'était point assez que Jeanne, en se constituant la débitrice de quelques usuriers italiens, leur eût reconnu, à défaut de payement régulier, le droit de saisir les biens des marchands flamands aux foires tenues dans les domaines du comte de Champagne, elle se trouva également réduite à recourir dans la cité d'Arras, célèbre par ses usuriers, aux argentiers les plus décriés: aux noms de Cortebragne et de Jean le Juif viennent se joindre le nom de Baudouin Crespin, dont la postérité ne s'éteindra point, et cet autre nom si énergique de Richardus Incisor, qui nous rappelle le Shylock de Shakspeare.

Lorsque la comtesse de Flandre eut réussi au prix de tant d'humiliations à réunir les sommes qu'elle croyait nécessaires pour payer la rançon de Ferdinand, les évêques de Cambray, de Tournay et de Térouane se rendirent près du roi de France, pour les lui offrir en son nom. Philippe-Auguste ne voulut point les écouter: il avait pu encourager les espérances de Jeanne, mais il n'entrait point dans les desseins de sa politique de les exaucer, et peu de mois après, le 14 juillet 1223, prêt à rendre le dernier soupir, il conseillait encore à son fils de ne jamais délivrer ni le comte de Flandre, ni Renaud de Boulogne, mais de les laisser mourir dans leurs prisons.

Louis VIII marcha sur les traces de Philippe-Auguste. En même temps qu'il préparait une autre croisade contre les Albigeois, il se montrait hostile à la Flandre. Ce fut en vain que le pape Honorius le supplia de se montrer généreux vis-à-vis de Ferdinand et que les cardinaux joignirent leurs instances à celles du pape: il avait, disait-on, juré, comme son père, de ne jamais lui rendre la liberté.

Si Louis VIII restait inflexible, il semblait toutefois qu'au commencement d'un nouveau règne sa puissance dût être moins redoutable. Jeanne, moins docile aux avis des conseillers qui lui avaient été donnés, osa rompre ouvertement avec Jean de Nesle l'un d'eux, et lorsque le châtelain de Bruges vint lui demander justice, elle chargea un de ses chevaliers de lui répondre en lui proposant un duel en champs clos; mais Jean de Nesle préféra réclamer l'intervention du roi de France: ce fut l'origine de l'un des plus célèbres procès du moyen-âge.

Louis VIII avait désigné deux chevaliers pour qu'ils citassent la comtesse de Flandre à comparaître devant la cour des pairs, pour y voir juger ses contestations avec le châtelain de Bruges. Jeanne nia que la sommation fût valable, attendu que la pairie de Flandre lui donnait le droit d'être citée, non par deux chevaliers, mais par deux pairs. Sa protestation fut rejetée. Elle prétendit alors que les pairs de Jean de Nesle étaient les barons de Flandre, et ajouta qu'elle était prête à accepter leur arbitrage. Le châtelain de Bruges répliqua de nouveau que, puisque la comtesse de Flandre avait refusé jusqu'à ce moment de lui rendre justice, il avait formé appel, pour défaut de droit, au tribunal du roi, et qu'il ne voulait plus en connaître d'autre. La seconde demande de Jeanne fut repoussée comme la première.

La cour des pairs du royaume s'assembla. Louis VIII haïssait toutefois cette juridiction suprême, placée au-dessus de la royauté même. Pour qu'elle lui fût utile, il fallait se l'assujettir: il appela donc son chancelier, son boutillier, son chambellan, son connétable, et ordonna que les officiers de sa maison prissent place à côté des grands feudataires. Ils formaient la majorité, et bien que les pairs protestassent, ils invoquèrent des usages très-douteux, et se donnèrent raison en votant dans leur propre cause. La cour des pairs, que les bulles pontificales avaient investie d'une autorité médiatrice entre le seigneur suzerain et le vassal ne fut plus que la cour du roi.

Cependant le ressentiment de Jeanne contre le sire de Nesle était si profond, qu'il était devenu impossible qu'il conservât la châtellenie de Bruges; mais elle l'indemnisa en lui payant vingt-quatre mille cinq cent quarante-cinq livres, somme énorme, puisque Gui de Dampierre acheta, quarante années plus tard, tout le comté de Namur pour vingt mille livres.

Au mois de février 1224 (v. st.), Jean de Nesle avait reçu le prix de la vente de la châtellenie de Bruges. Au moment où la Flandre voyait s'éloigner ces trésors qui allaient accroître la puissance de ses ennemis, ses malheurs atteignaient les dernières limites. Ses campagnes étaient livrées aux inondations de la mer; des incendies avaient dévasté ses villes les plus importantes, et elles ne se relevaient point encore de leurs ruines, lorsqu'une famine désastreuse rendit la désolation universelle.