Vingt années à peine s'étaient écoulées depuis qu'un comte de Flandre, pèlerin aux bords du Bosphore, avait conquis le même jour le sceptre de Constantin et les richesses de Byzance. Ces souvenirs étaient présents à tous les esprits. Quelle que fût la contrée éloignée qui eût reçu le dernier soupir de Baudouin, son ombre généreuse ne devait-elle point s'arracher du silence de la tombe pour venger sa dynastie humiliée et ses amis proscrits? Pouvait-elle tarder à reparaître, lorsque la Flandre ne réclamait que l'autorité d'un nom glorieux pour réparer ses désastres et ses malheurs?
On trouvait en Flandre quelques hommes qui, ayant été récemment les témoins de tant d'événements étranges, n'ajoutaient plus foi à la mort de l'empereur de Constantinople. Les uns supposaient qu'agité par ses remords qui lui reprochaient d'avoir oublié Jérusalem, il avait voulu les apaiser par une longue pénitence; d'autres ajoutaient que ses plus vaillants compagnons d'armes avaient adopté la même résolution, et que plusieurs d'entre eux vivaient comme les cénobites au monastère de Saint-Barthélemy, près de Valenciennes. Le peuple n'était que trop disposé à accueillir ces récits, qui plaisaient à son imagination et flattaient ses illusions et ses espérances.
En 1138, on avait vu un imposteur, né à Soleure, soutenir qu'il était l'empereur Henri V, mort depuis treize années, trouver de nombreux partisans, et faire la guerre jusqu'à ce qu'il eût été pris et enfermé à l'abbaye de Cluny.
L'histoire de la Flandre présentait d'autres traditions non moins merveilleuses.
Vers 1176, un ermite, couvert d'un cilice, se construisit une cabane à Plancques, près de Douay: sa barbe blanche annonçait sa vieillesse; mais lorsqu'il se présentait dans quelque château pour y demander des aumônes, on remarquait qu'il taisait avec soin son origine et son nom; enfin, cédant aux prières des moines d'Honnecourt, il avoua qu'il était Baudouin d'Ardres que l'on croyait avoir succombé dans la croisade de Louis VII au port de Satalie, et que c'était afin de faire pénitence que depuis trente années il vivait dans la solitude. Le prieur du couvent d'Honnecourt se rendit aussitôt près du comte de Guines et du seigneur d'Ardres que l'ermite nommait son neveu: ils blâmèrent sa crédulité, et, peu de temps après, l'ermite disparut, ayant déjà reçu beaucoup d'argent des nobles et des abbés.
Ne se trouvait-il pas en Flandre, en 1225, quelque autre ermite assez habile pour se souvenir de la cabane de Plancques et pour se proclamer non plus le seigneur d'Ardres mort à Satalie, mais l'empereur de Constantinople que les Bulgares avaient emmené sans que jamais il reparût?
Dans la forêt de Glançon, située entre Valenciennes et Tournay, non loin d'un village qui porte aussi le nom de Plancques, s'élevait, au bord d'une fontaine, un humble abri formé de rameaux entrelacés: c'était la retraite d'un solitaire; mais quel que fût son désir d'échapper aux regards, de vagues rumeurs répétaient au loin qu'il n'était autre que l'empereur Baudouin. Plusieurs chevaliers le virent et le reconnurent. Or, quels étaient ces chevaliers? Les amis de la maison d'Avesnes, Sohier d'Enghien, Arnould de Gavre, Everard de Mortagne, à qui appartenait, il est important de l'observer, le domaine de Glançon. Bouchard, qui était revenu depuis peu de Rome, s'empressa de suivre leur exemple. Le solitaire persistait toutefois à répondre: «Ne m'appelez ni roi ni duc; je ne suis qu'un chrétien, et c'est pour expier mes péchés que je vis ici.» On ne voulait point le croire: les habitants de Valenciennes avaient quitté leurs foyers pour le saluer, et à sa vue ils s'étaient écriés comme les chevaliers: «Vous êtes notre comte, vous êtes notre seigneur!—Quoi! répliquait le solitaire, êtes-vous donc comme les Bretons qui attendent toujours leur roi Arthur!» Tandis qu'il cherchait encore à cacher son nom, la multitude l'entraînait déjà vers la cité de Valenciennes, et ce fut là que tout à coup il éleva la voix et dit: «Je l'avoue, je suis le comte de Flandre: vous verrez bientôt Matthieu de Walincourt et Renier de Trith accourir de l'Orient pour venir me rejoindre.» Puis il exposa longuement l'histoire de sa captivité: l'amour d'une princesse bulgare l'avait tiré des prisons de Joannice; mais il avait été deux fois coupable, d'abord en encourageant sa passion, puis en l'abandonnant et en étant la cause de sa mort. Telles étaient les fautes pour lesquelles il avait résolu de faire pénitence; il alléguait aussi ce mépris des vanités humaines qui, chez les grandes âmes, marque le déclin de la vie. Il ajoutait qu'à peine délivré des fers de Joannice, il avait été enchaîné par d'autres barbares et vendu sept fois comme esclave; enfin, un jour qu'il traînait la charrue, il avait aperçu des marchands allemands qui consentirent à le racheter, et, grâce à leur générosité, il avait pu quitter l'Orient et rentrer dans sa patrie.
L'enthousiasme qui animait les habitants de Valenciennes se propagea rapidement. Le solitaire de la forêt de Glançon arriva à Courtray le 1er avril, après avoir été reçu à Lille et à Tournay. Bruges et Gand l'accueillirent avec le même empressement. On chérissait le comte de Flandre; on respectait l'empereur de Constantinople; on vénérait surtout le martyr, qui montrait sur son corps les cicatrices des plaies qui lui avaient été faites chez les Bulgares; on recueillait l'eau dans laquelle il s'était baigné; on conservait les mèches de sa chevelure comme des reliques. Aux fêtes de la Pentecôte, le faux Baudouin tint une assemblée solennelle dans laquelle, revêtu de la chlamyde impériale, il arma dix chevaliers de sa propre main. Rien ne manquait à sa grandeur. Les ducs de Brabant et de Limbourg lui avaient envoyé des ambassadeurs, et il avait reçu du roi d'Angleterre Henri III des lettres ainsi conçues: «Très-cher ami, nous avons appris que, délivré de votre captivité par la miséricorde divine, vous êtes rentré dans vos Etats où vos hommes, accourant près de vous, vous ont reconnu pour leur seigneur: nous en avons ressenti une très-grande joie, espérant que notre amitié mutuelle confirmera tous les liens sur lesquels reposait l'alliance de vos prédécesseurs et des nôtres. Certes, il vous est assez connu que le roi de France nous a dépouillés l'un et l'autre; et si vous voulez nous assister de vos secours et de vos conseils contre lui, nous sommes également prêts à vous aider autant que nous le pourrons.» Le solitaire de Glançon n'osa point convoquer ses feudataires pour répondre à l'appel de Henri III, il lui semblait plus aisé d'imiter l'empereur Baudouin au milieu des pompes d'une cour adulatrice que sur un champ de bataille; son front s'était déjà habitué au poids d'une couronne lorsque sa main redoutait encore celui d'une épée.
Il préférait négocier: la dame de Beaujeu, sœur de Baudouin de Constantinople et tante du roi Louis VIII, lui avait promis sa médiation, non qu'elle l'eût reconnu et le soutînt, mais seulement afin de favoriser le succès des ruses qui devaient renverser sa puissance. Elle lui fit parvenir un sauf-conduit et l'engagea à aller voir à Péronne le roi Louis VIII, qui était son neveu, et dans lequel elle lui faisait espérer un allié et un protecteur.
Lorsque Louis VIII et Jeanne, qui se trouvaient à Paris, apprirent que l'imposteur consentait à paraître comme un accusé devant un tribunal résolu à ne voir en lui qu'un coupable, ils s'applaudirent de leur projet et conclurent une convention par laquelle la comtesse de Flandre s'obligeait à rembourser au roi tous les frais de la guerre qu'il soutiendrait contre celui qui se disait le comte Baudouin, après qu'il aurait passé à Péronne, postquam transierit Peronnam. Ainsi cette entrevue solennelle du jeune monarque et du vieux solitaire n'était qu'un mensonge et une déception: on voulait, en affectant l'apparence d'un examen sérieux, répandre des doutes sur ses prétentions, puis l'isoler de ses partisans et de ses amis.