Ce fut vers les derniers jours du mois de juin que le vieillard arriva à Péronne, tenant une baguette blanche à la main et porté dans une riche litière que précédait la croix impériale et que suivaient plus de cent chevaliers. Le roi Louis VIII vint au devant de lui jusqu'aux portes de son palais et le reçut en lui disant: «Sire, soyez le bien-venu, si vous êtes mon oncle Baudouin, empereur de Constantinople et comte de Flandre et de Hainaut.—Beau neveu, répliqua le vieillard, tel je suis et tel je devrais être; mais ma fille veut m'enlever mon héritage et refuse de me reconnaître pour son père: c'est pourquoi je vous prie, beau neveu, de m'aider à défendre mes droits.»
Un banquet était préparé: l'ermite de la forêt de Glançon y prit place avec le roi de France, et le récit qu'il fit de ses malheurs remplit d'émotion le cœur de tous ceux qui y assistaient. Puis le conseil du roi s'assembla: on y appela Baudouin pour l'interroger, comme si, en se prêtant à cette discussion de ses droits, il ne cessait pas d'être l'empereur de Constantinople. Dès ce moment, Louis VIII, abjurant toute réserve, affecta un langage rude et sévère, et tous les ministres du roi se levèrent en s'écriant qu'évidemment Baudouin n'était qu'un imposteur, puisqu'il ne pouvait répondre aux questions les plus simples. Un abbé se souvint aussitôt qu'il avait rencontré le même ermite dans les forêts de l'Argonne; l'évêque de Beauvais déclara également qu'il avait été autrefois enfermé dans sa prison, et que c'était là qu'il avait pu étudier l'histoire de la croisade. L'évêque d'Orléans confirma leur témoignage.
La nuit suivante, le solitaire, croyant sa vie ou sa liberté en péril, monte à cheval et s'enfuit de Péronne. A Valenciennes, il entend retentir autour de lui les mêmes acclamations que lorsqu'il avait quitté sa cabane de feuillage et de genêts fleuris; mais, sans s'y arrêter, il enlève ses trésors et poursuit sa route vers le village de Nivelles, voisin de la forêt de Glançon, où le même enthousiasme se reproduit: peut-être sont-ce les regrets et de secrets remords qui le ramènent vers ces ombrages où tout respire le silence et la paix. Cependant, peu rassuré sur les dangers qui le menacent, il disparaît de nouveau et s'éloigne de ces peuples qui portaient une foi si vive au culte du malheur.
Les échevins des villes de Flandre et de Hainaut avaient accepté l'amnistie de Jeanne. Les chevaliers qui avaient accompagné le faux Baudouin à Péronne l'avaient aussi abandonné: peut-être les largesses de Louis VIII avaient-elles dessillé leurs yeux, car peu de jours après, dans un traité conclu à Bapaume, la comtesse de Flandre reconnut que le roi, dont les hommes d'armes n'avaient point combattu, avait toutefois dépensé dix mille livres pour lui restituer ses Etats.
Il faut le remarquer, en ce moment même où la fortune de l'ermite de Glançon semblait s'évanouir, quelques-uns de ses amis racontaient encore qu'il s'était dirigé vers les bords du Rhin. L'archevêque Engelbert de Cologne lui avait, disaient-ils, fait grand accueil; il avait même, à sa prière, appelé près de lui l'évêque de Liége, qui, bien que l'un des ennemis de Baudouin, le connaissait parfaitement, puisqu'il lui devait sa dignité épiscopale. Ils ajoutaient que l'évêque de Liége avait reconnu le comte Baudouin, et que l'archevêque de Cologne, n'hésitant plus, avait supplié le prince proscrit de se rendre à Rome, afin que le père commun des fidèles proclamât la légitimité de ses droits du haut de la chaire apostolique.
Tandis que ceux qui étaient restés fidèles à l'imposteur cherchaient ainsi à expliquer sa fuite, un seigneur de Bourgogne, Erard de Chastenay, apercevant au marché de Rougemont un ménestrel nommé Bertrand de Rays, ancien serf du sire de Chappes, trouva dans ses traits une ressemblance extraordinaire avec ceux du solitaire de Glançon qu'il avait pu voir à Péronne. Il supposa qu'il avait renoncé à sa couronne pour reprendre sa vielle, et le fit arrêter, puis le céda, moyennant quatre cents marcs d'argent, à la comtesse de Flandre, qui ordonna qu'il fût pendu aux halles de Lille et attaché à un gibet. L'infortuné vieillard déclara avant de mourir qu'il n'avait été guidé que par sa piété en se retirant dans la forêt de Glançon, mais qu'il n'avait pu résister aux tentations de la puissance et de la grandeur. «Je sui, disait-il, un povres homme qui ne doit iestre, ne quens, ne rois, ne dus, ne emperères, et çou que je faisoie, faisoie-jou par le conselg des chevaliers, des dames et des bourgois de cest pays.» L'ermite de la forêt de Glançon n'était plus; mais le peuple n'en haïssait que davantage la comtesse de Flandre, parce qu'il lui reprochait d'avoir fait périr son père.
D'autres accusaient Jeanne d'oublier Ferdinand, et il semble en effet qu'elle ait cherché à obtenir du pape l'annulation de son premier mariage pour en contracter un second avec le comte Pierre de Bretagne, l'un des plus redoutables adversaires de l'autorité ambitieuse des rois de France. Des envoyés bretons s'étaient rendus à Rome, et là, en suppliant Honorius III de prononcer une sentence de divorce, ils déclarèrent que le comte de Bretagne agissait avec le consentement de la comtesse de Flandre.
Peu après, vingt jours environ avant les fêtes de Pâques 1226, Jeanne fut mandée à Melun. On ne lui refusait plus la liberté de Ferdinand, mais on exigeait qu'elle scellât l'engagement suivant: «Qu'il soit connu de tous que j'ai juré, en présence de mon très-illustre seigneur Louis, roi de France, de reconnaître solennellement, avant le dimanche des Rameaux, Ferdinand pour mon mari, et dès ce moment je le tiens pour tel...»
La comtesse de Flandre avait rempli sa promesse lorsque, le 12 avril, jour du dimanche des Rameaux, elle approuva le traité depuis si célèbre sous le nom de traité de Melun:
«Le roi de France délivrera le comte de Flandre aux fêtes de Noël; mais avant que Ferdinand sorte de sa prison, il payera au roi vingt-cinq mille livres, et lui remettra les villes de Lille, de Douay et de l'Ecluse, jusqu'à ce qu'il ait pu faire un second payement de vingt-cinq mille livres.