Deux comtes restèrent fidèles à Blanche de Castille. Le premier fut le comte de Champagne; le second, le comte de Flandre. Dès que le comte de Boulogne, chef de la ligue des barons, eut envahi la Champagne, Ferdinand occupa le comté de Guines et dévasta les domaines du comte de Saint-Pol. Une anarchie confuse couvrait toute la France de sang et de désordres, lorsque, vers la fin de l'année, le comte de Bretagne appela le roi d'Angleterre, qui débarqua à Saint-Malo le 7 mai 1230. Louis IX marcha aussitôt au devant des Anglais jusqu'au camp d'Ancenis; les comtes de Champagne et de Flandre l'accompagnaient, mais ils ne tardèrent point à rentrer dans leurs Etats, de peur que leurs ennemis n'en prissent possession: leur retraite entraîna celle du roi.

Tandis que les Anglais s'avançaient, les discordes civiles se ranimaient plus violemment au cœur de la France: «Sire, disait au jeune prince Hugues de la Ferté dans l'une de ses chansons, appelez vos barons et réconciliez-vous avec eux. Que les pairs, à qui appartient le gouvernement de la nation, marchent les premiers et vous viennent en aide. Si vous voulez honorer les preux, ils feront repasser la mer aux Anglais. Dieu protége l'honneur de la France et sa baronnie!»

Ce vœu d'un trouvère était celui de toute la nation: il fut exaucé le 10 septembre 1230. Le roi se rendit au milieu de l'assemblée des barons, et dans cet autre pré de Runingsmead, «le roi et sa mère jurèrent qu'ils rétabliraient les droits de tous, et jugeraient tous les hommes du royaume selon les bonnes coutumes et ce qui était équitable pour chacun.»

Le serment du 10 septembre 1230 fut la base du règne le plus digne d'admiration que la France ait jamais connu. Ce fut en vain que le comte de Champagne, mécontent, voulut s'allier à Pierre de Bretagne; l'anarchie cessa, et le roi d'Angleterre se vit réduit à rentrer dans son royaume. Les menaces des invasions étrangères, comme celles des dissensions intérieures, étaient désormais impuissantes. Jean sans Terre était mort en maudissant la grande charte; Louis IX devait consacrer toute sa vie au développement pacifique et régulier des libertés françaises.

Les barons, qui s'étaient réconciliés avec la royauté, cherchèrent désormais à signaler leur courage par des exploits dont leur patrie pût se glorifier sans en porter le deuil. Un grand nombre allèrent combattre en Orient; d'autres (parmi ceux-ci se trouvait Guillaume de Dampierre) se rendirent en Italie pour défendre le pape contre les entreprises de l'empereur Frédéric II: mais la plupart des chevaliers de Flandre aimèrent mieux s'associer à une croisade dirigée contre les habitants de Staden, voisins des bords de l'Elbe, dont le pays semblait le dernier refuge des rites idolâtres du paganisme dans le Nord. Henri, fils du duc de Brabant, Arnould d'Audenarde, Guillaume de Béthune, Thierri de Dixmude, et d'autres nobles non moins illustres, quittèrent leurs foyers pour obéir à l'appel de l'évêque de Brême. Ce fut le 16 mai 1233 qu'ils rencontrèrent les Stadings, qui, au nombre de plus de sept mille, et groupés autour de leur chef monté sur un cheval blanc, opposèrent une longue résistance; enfin, Guillaume de Béthune s'élança au milieu d'eux et sema le désordre dans leurs rangs: ils ne se rallièrent plus, et tous ceux qui ne parvinrent point à se cacher dans leurs marais périrent dans ce combat. D'autres sectes semblables existaient en Frise: les croisés s'y arrêtèrent à la prière du comte de Hollande, et les mêmes succès y couronnèrent leurs efforts.

Lorsqu'ils revinrent en Flandre, Ferdinand de Portugal avait terminé à Douay une vie marquée par des événements importants, mais plus féconde en malheurs. A peine avait-il pu jouir avant sa fin de quelques années de repos. Jeanne semble les avoir entourées de ses consolations, car elle le rendit père d'une fille qui reçut le nom de Marie, en mémoire de Marie de Champagne, mère de la comtesse de Flandre: ce nom, qui rappelait les souvenirs d'une mort prématurée, ne lui présageait qu'une destinée trop prompte à s'accomplir. Déjà les barons de Flandre avaient adhéré au mariage qu'elle devait conclure, lorsqu'elle serait nubile, avec Robert d'Artois, frère du roi Louis IX; mais elle s'éteignit dans son berceau, ignorant encore toutes les agitations de la terre, elle-même presque ignorée des hommes de son temps, qui ne nous ont appris ni l'époque de sa naissance, ni celle de sa mort. Un siècle et demi doit s'écouler avant que l'union d'une princesse flamande et d'un descendant de Philippe-Auguste porte la souveraineté de la Flandre dans la maison des Capétiens.

Jeanne était réservée à d'autres épreuves. Simon de Montfort, l'un des fils du chef de la croisade des Albigeois, recherchait sa main; mais le roi de France crut devoir s'y opposer, craignant que ses prétentions, comme naguère celles du comte de Bretagne, ne se rapportassent à quelque complot politique: il obligea la comtesse de Flandre à lui remettre à Péronne, le jour de Pâques fleuries 1236, une promesse solennelle de rompre toute négociation à cet égard. Simon de Montfort, contraint à renoncer à ses projets, se rendit en Angleterre, où, deux ans après, il épousa Éléonore de Pembroke, sœur du roi Henri III.

L'année suivante vit la célébration du mariage de la comtesse de Flandre avec Thomas de Savoie, comte de Maurienne. Ce prince, issu d'une maison illustre, mais pauvre, était né à l'époque où la puissance de sa famille se développait le plus rapidement; sa sœur, comtesse de Provence, était mère de la reine de France et de la reine d'Angleterre, et leur influence favorisait l'élévation de tous les princes de la maison de Savoie. Les historiens du treizième siècle nous les représentent pieux, cléments et doux, mais avides d'honneurs et même de richesses, moins par avarice que par besoin de prodigalité. Tel était aussi Thomas de Savoie. Il se fit donner de fortes pensions par la comtesse Jeanne, et profita des relations industrielles de la Flandre et de l'Angleterre pour faire de fréquents voyages à Londres, où il ne passait toutefois que peu de jours, de peur de mécontenter le roi de France, ne s'y occupant point d'intérêts commerciaux ou politiques, mais beaucoup des intérêts de sa famille. L'un de ses frères fut archevêque de Canterbury; un autre, déjà évêque de Valence, aspirait au siége épiscopal de Liége.

Cependant il existait en Flandre un parti puissant qui ne cessait de protester contre ces alliances dictées par des influences étrangères: c'était celui de Bouchard d'Avesnes. Après la mort de Ferdinand, Jeanne n'avait cru la stabilité de son pouvoir assurée qu'en faisant conduire les enfants de sa sœur dans un château situé loin de la Flandre, au pied des montagnes de l'Auvergne, où ils furent confiés à la garde d'Archambaud de Bourbon, frère de Guillaume de Dampierre. Ils y restèrent pendant sept années; mais enfin en 1241, lorsque Guillaume de Dampierre ne fut plus, Archambaud de Bourbon leur ouvrit les portes de leur prison, et ils rentrèrent en Flandre, où ils promirent à la comtesse Jeanne de la servir comme leur dame. Bouchard d'Avesnes vivait encore: si Marguerite, redevenue libre, ne fit rien pour le revoir, il put du moins, avant de rendre le dernier soupir, recevoir les adieux de ses fils.

La comtesse de Flandre mourut à peu près vers la même époque que le sire d'Avesnes. Thomas de Savoie, qui avait conduit en Angleterre un secours de soixante chevaliers et de cent sergents d'armes dirigé contre les Ecossais, était à peine revenu dans ses Etats, quand la fin du règne de Jeanne mit également un terme à l'autorité qu'il n'y tenait que d'elle. Il quitta la Flandre presque aussitôt, fit confirmer par le roi Henri III la pension de six mille livres que Jeanne lui avait promise, et rentra dans sa patrie où il épousa Béatrice de Fiesque: de la postérité qu'il laissa en Italie devaient sortir les comtes de Piémont et les rois de Sardaigne.