L'armée des croisés n'avait plus de chef; mais ils ne quittèrent le rivage de l'Afrique qu'après avoir forcé le sultan de Tunis à payer un tribut et à délivrer tous les esclaves chrétiens; puis ils transportèrent sur leur flotte les restes du roi qu'on vénérait déjà comme les reliques d'un saint. Une tempête dispersa leurs navires; cependant lorsque les barons chrétiens abordèrent en Sicile, ils jurèrent qu'à trois ans de là ils se réuniraient de nouveau pour combattre les infidèles.

En effet, quelques années plus tard, Gui de Dampierre forma le projet de tenter une autre croisade: le grand maître des hospitaliers, en lui annonçant la mort du grand maître de l'ordre du Temple, Guillaume de Beaujeu, l'avait vivement engagé à ne point tarder plus longtemps à secourir la terre sainte; mais il se contenta d'accompagner, en 1276, Philippe le Hardi dans son expédition contre le roi de Castille. La vieillesse de sa mère et l'agitation qui règne dans nos grandes communes l'obligent à renoncer désormais aux périls et aux hasards des expéditions lointaines, et bientôt s'ouvrira cette triste période de notre histoire où les guerres et les discordes, succédant à la prospérité et à la paix, doivent apprendre à la Flandre à regretter de plus en plus la pieuse protection de saint Louis.

LIVRE NEUVIÈME.
1278-1301.

Puissance de Gui de Dampierre.
Prospérité des communes flamandes.
Intrigues de Philippe le Bel.—Troubles et guerres.

Depuis plusieurs années, Gui de Dampierre gouvernait la Flandre; mais ce ne fut que le 29 décembre 1278 que la comtesse Marguerite, alors âgée de soixante et seize ans, le mit solennellement en possession de son héritage. Le roi Philippe le Hardi confirma son abdication au mois de février: une année après, Marguerite ne vivait plus.

Le comte de Flandre avait reçu son nom de son aïeul Gui de Dampierre, seigneur de Bourbon, dont l'arrière-petite-fille épousa Robert, fils de saint Louis. Les sires de Dampierre, bien qu'assez pauvres, appartenaient à la noblesse la plus illustre de la Champagne, et lors de la croisade de Baudouin, c'était à Renaud de Dampierre que le comte Thibaud avait légué tous ses trésors, afin qu'il prît sa place parmi les princes franks ligués pour la conquête de l'Orient.

Gui de Dampierre s'était montré, aussi bien que son frère, fidèle à ces glorieux souvenirs; et si sa jeunesse l'avait empêché de partager la captivité du roi de France en Egypte, il avait du moins reçu son dernier soupir sur la plage de Tunis. Porté par son ambition à concevoir les desseins les plus vastes, et non moins capable de les accomplir; joignant le courage à l'habileté, l'habileté à la persévérance, il ne devait succomber dans la grande lutte qui l'attendait que parce que deux conditions de force et de stabilité manquèrent à son gouvernement. D'une part, le prince, nourri des traditions de la féodalité, se méfia de la Flandre, pays de priviléges et de libertés; d'autre part, les communes de Flandre s'éloignèrent du prince, parce que sa dynastie avait trouvé son origine dans leurs malheurs et dans leurs revers.

La réunion du comté de Flandre et du comté de Namur avait accru la puissance de Gui de Dampierre, en lui assurant une influence prépondérante depuis le rivage de la mer jusqu'aux bords de la Meuse. Tous les princes le traitaient avec respect et avec honneur, et l'on voyait en France les barons les plus illustres, tels que le comte de Dreux, Humbert de Beaujeu et Raoul de Clermont, tous deux connétables, et le maréchal Jean d'Harcourt, recevoir de lui des pensions qu'on nommait alors fiefs de bourse, et à ce titre lui rendre hommage. Pendant vingt ans, sa cour fut la plus brillante de l'Europe. L'art vivait de ce luxe qu'il ennoblissait, et les bienfaits d'une prodigalité non moins splendide étaient assurés à la poésie, cette sœur de l'art, qui, dans un autre langage, promet également aux princes qui la protégent l'indulgente reconnaissance de la postérité. Gui de Dampierre, cousin de Thibaud de Champagne, aimait les vers comme lui, et tandis que ses chevaliers, à l'exemple de Michel de Harnes et de Quènes de Béthune, consacraient leurs loisirs aux romans de chevalerie ou à de légères et gracieuses chansons, il se plaisait lui-même à écouter les chants de ses ménestrels. Adam de la Halle l'accompagna dans sa croisade d'Afrique. Adenez le Roi et Jacques Bretex le célébrèrent comme le plus courtois des princes de son temps. Le goût de la poésie s'était répandu de toutes parts. Au treizième siècle, chaque ville avait ses poètes. Arras joignait aux noms d'Adam de la Halle et de Jacques Bretex celui de Jean Bodel, qui se rendit fameux par ses Jeux partis. Alard et Roix de Cambray, Jean et Durand de Douay, Jacques d'Hesdin, Baudouin de Condé, Gilbert de Montreuil, Guillaume de Bapaume, Éverard de Béthune, Marie de Lille, Pierre et Mahieu de Gand, à défaut de nom plus illustre, portaient chacun celui de leur ville natale, dont la gloire dut ainsi quelque chose à l'obscurité même de leur naissance. C'était en Flandre et en Artois que la poésie française brillait alors du plus vif éclat, et l'on ne peut contester aux princes de la maison de Dampierre la gloire de leur fécond patronage.