Le comte d'Anjou put enfin commencer la guerre: prêt à quitter Rome, il se rendit, aux fêtes de l'Epiphanie, dans la basilique de Saint-Jean-de-Latran, où les cardinaux délégués par le pape lui remirent le diadème des rois de Sicile et la bannière de l'Eglise. Manfred n'ignorait point les préparatifs de Charles d'Anjou; il avait chargé le comte de Caserte de veiller à la défense des frontières de ses Etats, et les croyait bien gardées; mais il apprit tout à coup que les croisés s'avançaient rapidement au delà du Garigliano, mettant en fuite les Siciliens et les Sarrasins, et s'emparant de tous les châteaux qui se trouvaient sur leur passage. Manfred rangea aussitôt son armée en ordre de bataille.

C'était le 26 février 1265 (v. st.); le jour était déjà avancé au moment où les croisés aperçurent les soldats de Manfred placés au pied des murailles de Bénévent. Charles d'Anjou voulait remettre la lutte au lendemain. Gilles de Trazegnies s'y opposa, déclarant, raconte Guillaume de Nangis, «que, quoi que li autres facent, la gent son enfant se combateroient.» Qu'on prenne donc les armes! répondit le comte d'Anjou, et les archers se mirent en mouvement. La mêlée fut sanglante. Un instant l'avantage parut appartenir aux Allemands du parti gibelin; mais Robert de Flandre et ses chevaliers, qui s'étaient placés vis-à-vis du corps que commandait Manfred lui-même, rétablirent bientôt les chances du combat. Ils s'élançaient au milieu des ennemis avec tant d'impétuosité qu'ils semblaient, dit un historien contemporain, aussi redoutables que la foudre. Manfred seul ne fuyait pas: il succomba sous les coups de deux écuyers du comté de Boulogne qui ne le connaissaient point.

Charles d'Anjou prit possession de son royaume; mais il y multiplia les exactions qui naguère avaient soulevé contre lui les populations du Hainaut; et, dès la fin de l'année 1267, les Gibelins appelaient comme un libérateur le jeune Conradin, fils de Conrad de Souabe. Le duc d'Autriche et d'autres princes allemands l'accompagnèrent en Lombardie. Pise et Sienne le saluèrent avec enthousiasme, et il traversa triomphalement toute l'Italie, jusqu'à ce qu'il arrivât près d'Aquila, dans la plaine de Tagliacozzo, en présence de Charles d'Anjou.

Conradin, vaincu, fut livré par les Sarrasins de Nocera. Si Charles d'Anjou fut cruel lorsqu'il eût pu être magnanime, Robert de Flandre, quoique son gendre, se montra du moins à Naples le digne chef des croisés de Flandre. Parmi tous les juges de Conradin, il n'y en avait qu'un seul qui eût osé le condamner, et ce fut celui-là qui lut la fatale sentence; mais au même moment, Robert de Flandre le renversa sans vie à ses pieds en lui disant: «Il ne t'appartient pas, misérable, de vouer à la mort un si noble prince!» Tous les chevaliers applaudirent; Charles d'Anjou seul restait inflexible. Conradin était monté sur l'échafaud dont il ne devait plus descendre. Il pleura en songeant au passé et s'écria: «O ma mère!» puis, portant ses pensées vers l'avenir auquel il laissait le soin de le venger, il jeta son gant au peuple, et toutes les cloches de Naples sonnèrent le glas funèbre: quelques années encore, et les cloches de Palerme sonneront aussi, mais ce sera pour annoncer les Vêpres siciliennes.

Le ciel semblait réclamer le dévouement du roi de France comme un sacrifice expiatoire pour le crime de son frère. Le 25 mars de cette même année, Louis IX avait pris la croix au milieu d'une nombreuse assemblée de barons. Treize années s'étaient écoulées depuis son retour de Ptolémaïde; il avait rétabli la paix de l'Europe et assuré celle de la France, en achevant ses Etablissements, plus admirables que les capitulaires de Karl le Grand. Il avait fait publier à Saint-Gilles l'ordonnance du mois de juillet 1254, le plus ancien monument, non-seulement dans les provinces du midi, mais aussi dans tout le royaume, de la participation du tiers état à la direction des affaires publiques. Par une autre ordonnance, il avait reconnu à toutes les communes le droit d'élire leurs maires. Des lois sévères réprimaient les abus des duels judiciaires, le désordre des mœurs, les concussions des magistrats. L'exemple du roi de France propageait tous les sentiments généreux. Tandis que le comte de Poitiers, frère de Louis IX, déclarait que tous les hommes naissent libres, le comte de Forez défendait de prononcer à l'avenir le nom de serf, qu'il assimilait aux termes les plus injurieux. Tel était le respect dont était entourée la puissance du roi de France, qu'après avoir été choisi par les barons anglais comme l'arbitre de leurs discordes politiques, il vit l'héritier de leurs rois réclamer l'honneur de combattre sous ses drapeaux. Un pareil enthousiasme animait les Castillans et les Aragonais, les Ecossais et les Frisons. En même temps que les bourgeoisies armaient leurs milices communales, les barons suivaient l'exemple de leur chef en jurant de l'accompagner dans la guerre sainte.

Dès le mois de juillet 1268, le pape Clément IV avait autorisé Gui de Dampierre à se faire remettre toutes les dîmes qui avaient été levées en Flandre pour la croisade, et il se trouve mentionné dans le tableau des chevaliers croisés avec cette mention: «Monsieur Gui de Flandres soy vingtiesme, six mil livres, et passage et retour de chevaux et mangera à court.»

Le départ des croisés ne devait avoir lieu que deux ans plus tard. On les employa à régler les préparatifs de la croisade et à discuter le but que l'on devait s'y proposer. Les considérations les plus graves paraissaient devoir faire décider qu'on se dirigerait de nouveau vers l'Orient. L'Egypte était affaiblie par ses discordes; les ambassadeurs des Mongols n'avaient point cessé d'offrir leur appui, enfin, il y avait encore en Syrie un grand nombre de barons français que Louis IX y avait laissés et qui attendaient son retour avec impatience. Le roi de France, qui, avant de quitter Ptolémaïde, avait fait un pèlerinage à Nazareth et au Mont-Thabor, appelait aussi de ses vœux le moment où il lui serait permis de saluer la vallée de Josaphat et les cimes du Calvaire. Cependant Charles d'Anjou s'opposait à ces projets: lié lui-même par le serment de la croisade, il représentait combien étaient tristes les souvenirs de la première expédition conduite en Egypte, et engageait le roi à ne point aborder sur des rivages où tout rappelait les malheurs et la honte de la France. Un double motif présidait aux conseils du roi de Sicile: il désirait ne point s'éloigner de ses Etats, dont la soumission restait douteuse, et il espérait qu'une expédition de quelques mois suffirait pour anéantir en Afrique la puissance des Sarrasins, qui envoyaient à leurs colonies d'Italie des auxiliaires toujours dévoués aux Gibelins. La domination des Sarrasins en Afrique n'était-elle point d'ailleurs le lien qui unissait aux califes d'Asie les califes d'Espagne? Ne pouvait-on pas présumer que le sultan de Tunis demanderait le baptême dès qu'il se verrait menacé de l'invasion des croisés? et le premier fruit de sa conversion ne serait-il point la destruction de ces corsaires qui parcouraient la Méditerranée en pillant les vaisseaux des marchands français? Louis IX consentit à le croire, parce que sa piété lui parlait le même langage que l'intérêt de son peuple.

Le 4 juillet 1270, le roi de France s'embarqua au port d'Aigues-Mortes, que les anciens connaissaient sous le nom d'Aquæ-Marianæ; il allait retrouver, sur d'autres rivages, le souvenir de Marius.

La même flotte portait le roi de Navarre, les comtes de Poitiers, de Bretagne, de Flandre, de Guines et de Saint-Pol. Gui de Dampierre était accompagné de ses deux fils Robert et Guillaume, et parmi les nobles princesses qui avaient quitté leurs châteaux pour suivre l'expédition d'outre-mer, on remarquait la jeune comtesse de Flandre qui portait un enfant dans ses bras. Le 18 juillet, les croisés abordèrent en Afrique, et dès le lendemain ils s'emparèrent d'un vieux château dont les galeries souterraines étaient cachées sous les roseaux. C'était Carthage. En voyant briller sur le rivage les riches pavillons de la reine de Navarre et de ses compagnes, quelques chevaliers se souvinrent que les ruines qu'ils foulaient aux pieds étaient celles du palais de Didon; d'autres, tout entiers à la guerre, répétaient que commander à Carthage c'était régner en Afrique.

Cependant le sultan de Tunis ne paraissait point au camp des chrétiens, et les Mores se montraient en armes sur toutes les collines. Les chaleurs de l'été étaient extrêmes, et les vents du désert répandaient une poussière brûlante: bientôt la peste se déclara et joignit ses ravages à ceux qui étaient le résultat des fatigues et des privations de l'armée. Plusieurs chevaliers avaient succombé, lorsqu'on apprit que la contagion avait atteint le roi de France. Tous ses amis étaient plongés dans le deuil: ceux-là mêmes qu'accablaient les mêmes douleurs les oubliaient pour songer à celles de leur prince. D'heure en heure le mal s'aggravait, et Louis IX, étendu sur sa couche de cendres, ne tarda point à rendre le dernier soupir, en s'écriant: «Jérusalem! Jérusalem!»