Un bourgeois de Bruges, que l'on nommait le comte de la Hanse, gouvernait la hanse de Londres. On ne pouvait y entrer qu'à Londres ou à Bruges, en payant trente sous trois deniers sterling, ou seulement cinq sous trois deniers si l'on était fils d'un membre de la hanse. Les teinturiers «ki teignent de leurs mains mesmes et ki ont les ongles bleus, ciaus ki afaitent les caudières et les chaudrons, ki vont criant aval les rues, foulons, teliers, tondeurs, carpentiers, faiseurs de sollers, batteurs de laine,» étaient exclus de la hanse, à moins que depuis un an au moins ils ne se fussent fait recevoir dans quelque corps de métier. Les membres de la hanse jouissaient, dans toutes les villes où elle existait, de priviléges importants. Les magistrats locaux ne pouvaient les poursuivre que pour les délits qu'ils y avaient commis: leurs contestations commerciales étaient soumises à des arbitres choisis parmi les marchands des principales villes de Flandre.

On comprend aisément que les arts se soient développés et aient fleuri là où venaient se confondre tous les produits de la civilisation. Les marchés mêmes qui les abritent sont des palais, comme l'a observé Villani. Aujourd'hui encore, lorsque nos regards se reposent sur les halles d'Ypres ou sur les halles de Bruges, ces magnifiques monuments, tels que n'en vit peut-être élever aucune autre cité du moyen-âge, nous y trouvons écrites, en caractères ineffaçables, la grandeur et la puissance des corps de métier et des communes. La vie du commerce et de l'industrie s'en est retirée; mais dans le silence de ces vastes ruines plane encore toute la majesté des souvenirs de la grande époque qu'ouvrit Baudouin de Constantinople. Le génie fécond du treizième siècle se révèle surtout par ses inspirations et son symbolisme, dans l'architecture religieuse. A Ypres, l'église de Saint-Martin est construite à côté des halles, et son clocher est à peine séparé du beffroi, comme pour indiquer l'alliance de la société chrétienne et de la société politique de ce temps. Bruges et Gand offrent des monuments non moins remarquables, et jusque dans Ardenbourg, l'on admire une des plus splendides églises du treizième siècle. Plus loin, au milieu des campagnes ou des bois, sur les bruyères, dans les sables mêmes de la mer, on découvre ces célèbres monastères des Dunes, de Thosan, d'Oudenbourg, de Saint-André, d'Afflighem, dont la vaste enceinte a recueilli les titres les plus précieux de la science de l'antiquité à l'ombre des chefs-d'œuvre de l'art religieux, monuments d'un autre temps et d'une autre civilisation. Tandis que leurs brillants vitraux inondent d'une lumière mystérieuse le peuple agenouillé au pied des autels, leurs ogives élancées, leurs tours sveltes et dentelées, invitent le regard et la pensée à se détacher de la terre pour chercher le ciel.

A Sainte-Pharaïlde de Gand, à Saint-Donat de Bruges, à Saint-Martin d'Ypres, on trouve des écoles où se pressent les jeunes clercs qui viennent demander à la rhétorique ses ornements, à la dialectique ses armes irréfragables. Plus tard ils se rendront soit à l'université de Bologne, où la Flandre forme l'une des dix-huit nations transalpines, soit à l'université de Paris pour y entendre Albert le Grand ou saint Thomas d'Aquin, et parmi ceux d'entre eux qui auront à leur tour leur chaire et leur école, nous citerons Henri de Gand, le docteur solennel, Alain de Lille, le docteur universel, Jean de Weerden, l'une des gloires de l'ordre de Cîteaux, Siger de Courtray, qui compta Dante parmi ses élèves, Jean d'Ardenbourg, François de Dixmude, Odon de Douay, presque tous appelés par saint Louis à coopérer à la fondation de la Sorbonne.

Il faut placer vis-à-vis de cet enseignement public, consacré aux études théologiques, les écoles industrielles qui, dans certains couvents des villes, réunissaient les fils des tisserands, et les écoles agricoles établies au dehors dans les grangiæ des monastères, où l'on apprenait aux frères convers et aux jeunes gens à construire des digues et à défricher les marais et les bruyères. Ces écoles moins célèbres, mais plus nombreuses, ne connaissaient point les sept muses du trivium et du quadrivium, chantées dans les vers virgiliens de l'Anti-Claudien d'Alain de Lille; mais elles avaient aussi leur poésie, la vraie poésie populaire, toute empreinte des sentiments qui agitaient les masses, soit qu'elle s'élevât par l'enthousiasme, soit qu'elle s'aiguisât par l'ironie. Sous cette dernière forme, le Roman du Renard fut surtout fameux. Epuré, mais dénaturé par les imitations françaises qu'en firent Jacquemars Giélée de Lille et d'autres poètes, il offrait dans la langue même que parlaient les communes de Flandre une verve plus hardie et plus amère. A la fin du treizième siècle, Guillaume Uutenhove écrivait d'après des sources plus anciennes son Reinaert de Vos, où il déplore et les progrès de la science de maître Renard, et l'empressement que montrent des hommes envieux et avides de richesses à ne suivre d'autre règle que celle qu'il prêche dans sa tanière. Non moins véhéments, non moins énergiques étaient les vers où Jacques de Maerlant gémissait sur les brebis égarées au milieu des loups, devenus pasteurs depuis que l'orgueil et l'avarice donnent à quiconque possède de l'or le droit de parler dans le conseil des princes. Il existait sans doute dans ces satires mille allusions qu'il est aujourd'hui difficile de saisir, et au moment même où les ménestrels célébraient dans leurs chansons françaises la générosité et la magnificence du comte de Flandre, plus d'un bourgeois applaudissait sans doute aux vers flamands, où l'on montrait la source de cette générosité et de cette magnificence dans les taxes et dans les emprunts imposés aux communes par un prince hostile à leurs franchises.

Dès le commencement du gouvernement de Gui de Dampierre, de sérieuses contestations avaient éclaté entre le comte et les villes. Au mois d'août 1280, un incendie terrible avait consumé les anciennes halles de Bruges, où étaient déposées toutes les chartes municipales. Gui de Dampierre refusa de les renouveler, et, afin d'apaiser des murmures qui devenaient de plus en plus menaçants, il n'hésita point à faire décapiter, hors de la porte de la Bouverie, cinq des plus notables habitants de la cité de Bruges: Baudouin Priem, Jean Koopman, Lambert Lam, Jean et Lambert Danwilt. Les bourgeois, de plus en plus mécontents, portèrent leurs réclamations à Philippe le Hardi; et nous trouvons mentionné, aux registres de la cour du roi de l'année 1281, un arrêt qui ordonne au comte de Flandre de ne pas s'opposer à ce que les bourgeois de Bruges aient un libre recours à la juridiction royale. Ils ne nous apprennent point les détails de ce procès; mais nous savons que, le 25 mai 1281, fut octroyée une nouvelle charte à la ville de Bruges.

Cependant les bourgeois se plaignaient de ce que le comte Gui, loin de confirmer les priviléges qui leur avaient été accordés par Philippe d'Alsace, leur avait substitué des dispositions qui plaçaient tous leurs droits en son pouvoir. En effet, il y était dit que le comte pourrait abroger toutes les ordonnances des échevins, qu'il pourrait forcer les magistrats à lui rendre compte de leur administration chaque année, et que, de plus, il se réservait pour lui et ses successeurs la faculté de modifier toutes les concessions faites dans cette charte. Une émeute éclata à Bruges, et l'un des officiers du comte, nommé Thierri Vranckesoone, y périt. «Ce fut, dit Oudegherst, la première wapeninghe qui advint en Flandre, dont les histoires facent mémoire; laquelle commotion s'appela de groote moerlemay. Depuis lequel temps, lesdicts de Bruges ne portèrent oncques amitié, ny affection au comte Guy, ains luy furent toujours contraires.»

A Ypres, la grande émeute qu'on nomma la kokerulle rappela la moerlemay de Bruges; mais c'était surtout à Gand que la lutte du comte avec la commune avait acquis une extrême gravité. En 1274, la ville de Gand avait conclu une alliance avec les villes de Bruxelles, de Louvain, de Lierre, de Tirlemont et de Malines, et il y avait été expressément déclaré qu'aucune d'elles ne donnerait asile aux membres des corps de métier qui auraient cherché à détruire ou à modifier leurs lois et leurs priviléges. Il semble que cet acte des Trente-Neuf ait accru la haine que leur portait Marguerite. Elle se rendit elle-même à Gand, et supprima l'organisation municipale établie en 1228, pour la remplacer par un conseil de trente personnes, composé de treize échevins, de treize conseillers et de quatre trésoriers. Pour exécuter plus aisément son projet, elle avait fait répandre parmi les ouvriers et les habitants les plus pauvres le bruit que les Trente-Neuf géraient infidèlement les affaires de la commune. Une lettre fut adressée en leur nom au roi de France: c'était en même temps un acte d'accusation contre les Trente-Neuf et un panégyrique de la conduite de Marguerite. «Raconter le triste état de la ville de Gand serait chose longue et peut-être irritante pour quelques personnes; car nous n'avons point entendu dire que depuis neuf ans les échevins aient rendu leurs comptes, et l'on assure qu'ils ont chargé la ville de Gand de dettes énormes... Puisse votre royale prudence connaître la vérité de nos plaintes comme Dieu la connaît! Que votre royale grandeur apprenne aussi que noble dame Marguerite, comtesse de Flandre et de Hainaut, cédant à nos prières multipliées, est venue dans notre ville et y a assisté à l'assemblée de la commune qui formait une multitude presque innombrable; elle a entendu les effroyables clameurs des habitants de Gand; elle a prêté l'oreille à leurs tristes supplications, car ils s'écriaient tout d'une voix:—Notre ville est abandonnée et nous-mêmes nous la quitterons, si vous ne modifiez l'organisation de l'échevinage; nos magistrats nous oppriment comme si nous étions des serfs...—Ladite dame, prenant pitié de notre malheureuse situation, a jugé convenable d'abolir l'ancienne organisation des échevins pour la reformer aussitôt, afin qu'une ville aussi importante que la nôtre ne reste point sans magistrature... Nous supplions donc humblement votre royale clémence d'approuver tout ce qui a eu lieu.»

Trois bourgeois de Gand avaient été choisis pour porter ces plaintes à Paris (c'étaient Guillaume et Pierre Uutenhove et Hugues Uutenvolderstraete); mais la comtesse Marguerite changea tout à coup d'avis, et le 7 novembre, elle ordonna à ses tabellions de copier de nouveau les mêmes lettres, en y omettant tout ce qui se rapportait à l'envoi des trois députés: elle avait jugé préférable de les faire sceller par les abbés de Saint-Pierre et de Saint-Bavon, et d'y joindre une déclaration des frères mineurs et des frères prêcheurs de Gand conçue en ces termes: «Nous, prieur, gardien et moines des couvents de l'ordre des Frères Prêcheurs et de l'ordre des Frères Mineurs, à Gand, faisons savoir à tous que nous croyons que Marguerite, comtesse de Flandre et de Hainaut, n'a agi que selon sa conscience et son désir de faire le bien.»

Les Trente-Neuf avaient interjeté appel devant le roi de France, alléguant qu'ils avaient été condamnés sans avoir été entendus, au mépris de toutes les règles de la justice. Philippe le Hardi interposa aussitôt sa médiation, et en vertu d'un compromis rédigé par le comte de Blois et Henri de Vézelay, il fut convenu que deux ambassadeurs français se rendraient à Gand pour prendre connaissance de tous les griefs et examiner à la fois la conduite des Trente-Neuf et celle de la comtesse de Flandre. Le comte de Ponthieu et Guillaume de Neuville furent chargés de ce soin. Ils se contentèrent de révoquer Everard de Gruutere et six de ses collègues, maintinrent les autres, et confirmèrent la charte octroyée par le comte Ferdinand et la comtesse Jeanne, en supprimant le nouvel échevinage créé par la comtesse de Flandre. Cette décision fut ratifiée par le roi le 22 juillet 1277.

Deux ans plus tard, Gui de Dampierre voulut imposer aux magistrats de Gand l'obligation de lui présenter annuellement leurs comptes. Il leur contestait également d'autres priviléges; mais en 1280, une transaction eut lieu. Le comte reçut quarante-huit mille livres parisis, et confirma les anciennes franchises de la ville, en s'attribuant seulement le contrôle des dépenses et la juridiction criminelle des cas réservés. Ces cas réservés étaient ceux de haute trahison et d'attentats dirigés contre l'autorité du comte: il fut toutefois aisé à Gui d'en étendre l'interprétation, et il ne tarda point à faire charger de chaînes, sous des prétextes plus ou moins vraisemblables, les bourgeois qu'il n'aimait pas. Les magistrats de Gand adressèrent leurs protestations au comte, et comme il n'y faisait pas droit, ils le citèrent de nouveau à la cour du roi pour défaut de droit. C'était l'un des principes les plus remarquables de la législation du moyen-âge que cette fixation précise des limites de toutes les juridictions, protégée par le droit d'appel et sanctionnée par les peines les plus graves. Si le comte était condamné, il perdait une souveraineté dont il avait abusé; une amende considérable devait lui être payée, si les Gantois succombaient: c'est ce qui eut lieu. Les Gantois ne purent établir qu'ils avaient mis le comte en demeure de se prononcer dans les délais pendant lesquels il pouvait leur rendre justice, et ils furent renvoyés à la cour du comte qui les condamna à une amende de soixante mille livres.