Philippe le Bel, dont les efforts tendaient à prévenir ou à rompre tout rapprochement entre le comte et les communes, encourageait Gui de Dampierre dans ce que ses projets avaient de plus hostile aux Gantois. Lorsqu'il eut réussi à envenimer toutes ces querelles à un tel point qu'une réconciliation n'était plus possible, il abandonna tout à coup le comte de Flandre.

D'autres considérations semblent ne point avoir été étrangères à ce changement remarquable que nous apercevons dans la conduite du roi de France. Un nouvel empereur venait d'être élu: c'était Adolphe de Nassau. De même que ses prédécesseurs, il ne cachait point ses desseins ambitieux, et disait tout haut qu'il fallait redemander au roi de France les fiefs que ses aïeux avaient enlevés à l'empire, notamment la ville de Valenciennes, dont les habitants avaient chassé les hommes d'armes du comte de Hainaut pour y appeler ceux de Gui de Dampierre. Le roi de France crut ne pouvoir mieux s'assurer l'alliance du comte de Hainaut qu'en annonçant l'intention de lui remettre Valenciennes: il faisait même briller à ses yeux l'espoir de reconstituer les vastes Etats de son aïeule Marguerite de Constantinople, en réunissant la Flandre au Hainaut.

Dès ce jour, Philippe ne crut plus avoir besoin de l'appui du comte de Flandre, et il sacrifia tous ses engagements vis-à-vis de lui aux nouveaux liens qu'il venait de former: il n'ignorait point qu'il serait facile au comte de Hainaut d'entraîner dans la même confédération son neveu, Florent de Hollande. Des ennemis redoutables devaient entourer la Flandre de toutes parts, afin qu'elle fût réduite à accepter docilement un joug odieux, et c'était au moment où les discordes intérieures affaiblissaient toutes ses forces que les haines étrangères menaçaient sa liberté.

Gui de Dampierre se voyait trahi par le roi lorsqu'il croyait pouvoir se reposer sur sa protection. On l'entendit proférer d'effroyables menaces contre les bourgeois de Gand, et dès les derniers jours du mois de juin 1291, plusieurs membres de la magistrature des Trente-Neuf furent arrêtés, malgré la protection d'un sergent royal qui avait reçu de Philippe le Bel l'ordre de ne point les quitter; les autres furent réduits à se cacher. Gand n'avait plus de magistrats, et le scel de la ville avait été déposé entre les mains de l'abbé de Saint-Pierre.

Le comte de Flandre semblait se confier exclusivement dans l'appui de l'Angleterre. En 1293, le comte de Pembroke était arrivé au château de Winendale pour renouer les négociations qui avaient été entamées treize ans auparavant pour le mariage d'Edouard, fils aîné du roi d'Angleterre, avec Philippine, fille du comte. Pendant quelque temps, Philippe le Bel ne s'était pas montré contraire à ce projet; mais ses dispositions n'étaient plus les mêmes lorsqu'il fallut en régler définitivement les conditions. Des hostilités avaient éclaté en Gascogne entre les hommes d'armes anglais et français, et le roi Edouard Ier venait de révoquer tous les sauf-conduits accordés pour traiter de la paix. On jugea dès ce moment utile de rendre ces négociations plus secrètes; et, comme cela avait été arrêté d'avance, l'évêque de Durham et Roger de Ghistelles se rencontrèrent dans les Etats du duc de Brabant. On y décida, après quelques pourparlers, que Philippine recevrait en dot deux cent mille livres tournois, et que le comté de Ponthieu serait assigné pour son douaire. Le traité qui reproduisait ces conventions fut signé à Lierre le 31 août 1294.

Philippe le Bel était trop bien servi par ses espions pour ne point être aussitôt instruit du résultat des conférences de l'évêque de Durham et du sire de Ghistelles; et peu de jours seulement s'étaient écoulés depuis leur départ de Lierre, lorsque le comte de Flandre fut invité de se rendre «à Paris, à un certain jour, pour avoir conseil avecques luy et avecques les autres barons, de l'estat du royaume.» Gui hésita quelque temps; enfin il prit avec lui ses fils Jean et Gui, et se dirigea vers Paris pour assister à l'assemblée des barons. Là, s'approchant humblement de Philippe le Bel, il lui annonça l'union prochaine de sa fille et du prince anglais, déclarant qu'il ne continuerait pas moins à le servir loyalement comme son seigneur. Mais le roi, n'écoutant que son ressentiment, lui répondit aussitôt: «Au nom de Dieu, sire comte, il n'en sera pas ainsi. Vous avez fait alliance avec mon ennemi; vous ne vous éloignerez plus.» Et pour le convaincre de sa trahison, il lui montrait des lettres d'alliance adressées au roi d'Angleterre. Il est en effet assez probable que les conventions de Lierre avaient été accompagnées d'engagements politiques qui ne sont point parvenus jusqu'à nous; mais Gui de Dampierre protesta «que c'estoit une fausse letre scelée d'un faus scel.»

Cependant le comte de Flandre fut conduit avec ses fils à la tour du Louvre, où tout leur rappelait les tristes souvenirs de la captivité de Ferdinand de Portugal. Ils y passèrent six mois; pendant ce temps le roi faisait saisir les biens des Anglais attachés au service du comte de Flandre, chassait les marchands flamands des foires de Champagne, et envoyait ses sergents d'armes prendre possession de Valenciennes, en vertu d'une sentence de son conseil. Le comte devait être jugé par la cour du roi; mais Philippe le Bel, qui espérait le retenir désormais sous le joug, crut utile aux intérêts de sa politique qu'il ne fût point condamné: il feignit de se rendre aux prières de Gauthier de Nevel et de Gauthier de Hondtschoote, députés des barons flamands, qu'appuyait la médiation du pape Boniface VIII et du comte Amédée de Savoie, et le 5 février 1294 (v. st.), dans une assemblée solennelle à laquelle assistaient le duc de Bourgogne, les archevêques de Reims et de Narbonne, les évêques de Beauvais, de Laon, de Châlons, de Paris, de Tournay et de Térouane, il accepta la promesse de Robert de Béthune, fils aîné du comte, qui se porta garant que son père ne conclurait jamais aucune alliance avec les Anglais; mais il exigea en même temps que Philippine de Dampierre vînt elle-même se remettre comme otage entre ses mains. Si Philippe brisait les fers du vieux comte de Flandre, c'était pour les faire peser jusqu'à la mort sur une jeune fille, dont le seul crime était d'être la fiancée de l'héritier du trône d'Angleterre.

Gui était rentré tristement en Flandre, où l'attendaient d'autres épreuves. Une expédition en Zélande se termine par des revers désastreux. Douze cents hommes d'armes périssent à Baerland, et la ville de l'Ecluse est incendiée par les vainqueurs. En même temps, une flotte française croise devant les ports de Flandre, pour en écarter tous les navires étrangers, tandis que les sergents du roi s'emparent de toutes les marchandises qui y sont déposées, sous le prétexte qu'elles appartiennent aux Anglais. Enfin, le 1er novembre 1295, l'évêque de Tournay, Jean de Vassoigne, chancelier du roi de France, auquel il doit son élection, allègue des difficultés peu importantes, relatives à la prévôté de Saint-Donat, pour mettre la Flandre en interdit.

A cette époque, Philippe le Bel fait à la fois la guerre au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne. Ses intrigues s'étendent en Hollande, en Brabant, en Espagne, en Italie. Partout, il a des espions fidèles, des serviteurs zélés; mais ils sont avides comme leur maître. La falsification des monnaies ne suffit plus: on a recours aux lois somptuaires. En 1294 (v. st.), le roi de France mande au comte de Flandre qu'il fasse publier dans ses domaines que toute personne possédant moins de six mille livrées de terre ait à remettre, dans le délai de quinze jours, aux monnaies royales, le tiers de sa vaisselle d'or et d'argent, coupes, hanaps, dorés ou non dorés, dont la valeur sera déterminée par le roi; il est défendu, sous peine de perdre corps et biens, de transporter hors du royaume de la monnaie d'or, d'argent ou de billon. Au mois de juillet 1295, le roi fait publier de nouveau cette ordonnance; mais ses résultats ne sont point assez complets. Il se voit réduit à recourir à l'impôt général, à la maltôte, puisqu'il faut conserver le nom qui lui resta comme une énergique protestation de ceux qui le subirent. L'ambition et le soin de leur défense mutuelle contre l'Allemagne avaient rapproché le roi et le comte en 1292: en 1295, ils se réunirent pour partager les trésors que devait produire la levée de la maltôte dans le pays le plus riche et le plus prospère de l'Europe. Du moins Gui de Dampierre chercha plus tard à se justifier en cachant l'égoïsme de ses desseins sous le voile de l'intérêt de son peuple, qui réclamait depuis longtemps le terme des mesures oppressives ordonnées par Philippe le Bel. «Le roi et son conseil m'y engageaient, dit-il dans son manifeste du 9 janvier 1296 (v. st.); on me donnait à entendre que si je le faisais, de grands biens en résulteraient pour moi et ma terre; le roi et ses gens promettaient de me traiter avec douceur et amitié; le roi devait faire cesser les persécutions de ses sergents, qui causaient de grands dommages à mon peuple par des saisies faites sans raison et à tort; il devait me restituer les biens des Lombards, rétablir le cours légal de ma monnaie, et permettre l'introduction en Flandre des laines anglaises qui n'y arrivaient plus depuis trois ans, ce qui mettait le pays en grande pauvreté.»

Le 6 janvier 1295 (v. st.), le comte de Flandre déclara consentir à ce que le roi fît lever dans ses terres un cinquantième des biens meubles et immeubles. La moitié de cet impôt devait être attribuée au comte, et il était convenu que ses domaines et ceux de ses chevaliers n'y seraient point soumis.