Henri de Blanmont, Jean de Cuyk et Jacques de Deinze jurèrent, au nom de Gui, dans la chapelle de Notre-Dame de Walsingham, l'observation de ces traités, tandis que le roi Edouard, qui n'avait pas voulu s'engager lui-même par serment, chargeait l'évêque de Coventry et le comte Amédée de Savoie de les faire ratifier par les bonnes villes de Flandre.
Le comte n'avait plus qu'un dernier devoir à remplir. C'était le défi pour défaut de droit, tel que le définissaient les Etablissements de Louis IX «quand li sires vée le jugement de sa cort.» Le 9 janvier 1296 (v. st.), c'est-à-dire deux jours après le traité d'Ipswich, le comte de Flandre adressa au roi la lettre suivante: «Nous, Gui, comte de Flandre et marquis de Namur, faisons savoir à tous, et spécialement à très-haut et très-puissant homme, le roi Philippe de France, que nous avons choisi pour nos ambassadeurs les abbés de Gemblours et de Floreffe, afin qu'ils déclarent pour nous et de par nous, au roi dessus nommé, qu'à cause de ces méfaits et défauts de droit nous nous tenons pour délié de toutes alliances, obligations, conventions, sujétions, services et redevances auxquels nous avons pu être obligé envers lui.» A cette lettre était joint un long mémoire, dans lequel le comte de Flandre exposait toutes les ruses de Philippe le Bel et son refus constant de convoquer la cour des pairs, dont résultait le défaut de droit.
Le 21 janvier 1296 (v. st.), Philippe le Bel repoussa, dans une assemblée solennelle, l'appel du comte de Flandre, et sept jours après, les évêques d'Amiens et de Puy reçurent l'ordre de se rendre près de lui. Les lettres qu'ils devaient lui présenter ne portaient que cette suscription: «A Gui de Dampierre, marquis de Namur, se prétendant, dit-on, comte de Flandre;» mais on leur avait remis de nouveaux priviléges pour les bourgeois de Bruges, que le roi désirait s'attacher. Gui les reçut à Courtray, et une chronique lui prête ces paroles: «Dites au roi qu'il recevra ma réponse aux frontières de Flandre.» Cependant un procès-verbal authentique, dressé par un notaire le 18 février 1296 (v. st.), nous a conservé, dans toute son exactitude, le récit de cette conférence. Les deux évêques demandèrent d'abord au comte s'il était vrai que les lettres portées à Paris par les abbés de Gemblours et de Floreffe eussent été écrites par ses ordres, et s'il avait eu l'intention de défier le roi; puis ils lui offrirent, sur tous ses griefs, le jugement des pairs formant la cour du roi: ils rappelèrent aussi aux fils du comte l'engagement qu'ils avaient pris de garantir la fidélité de leur père; mais ceux-ci prétendaient que cet engagement ne leur avait été arraché que par violence; le comte de Flandre déclarait également qu'il maintenait tout ce que contenait le message des abbés de Floreffe et de Gemblours, et il ajouta qu'après avoir si longtemps réclamé en vain le redressement de ses plaintes, il croyait devoir d'autant moins écouter les nouvelles propositions du roi, qu'on ne lui donnait déjà plus, dans les lettres qui lui étaient adressées, le titre de comte de Flandre. «Vous-même, sire comte, interrompit l'évêque d'Amiens, vous ne donnez plus le nom de seigneur au roi de France.» Cette dernière démarche des ambassadeurs de Philippe le Bel n'avait servi qu'à marquer plus vivement combien étaient profondes les haines qui le séparaient du comte de Flandre.
Dès le 25 janvier, Gui avait fait lire, dans le chœur de l'église de Saint-Donat de Bruges et dans les autres églises de Flandre, une longue déclaration par laquelle il se plaçait sous la protection du pape. Peut-être espérait-il éviter ainsi la sentence d'interdit dont la Flandre était menacée; mais il ne tarda point à être instruit que l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis s'étaient rendus à Saint-Omer pour exécuter la bulle du pape Honorius III: il ne lui restait plus qu'à soutenir son appel au siége pontifical, en envoyant à Rome des ambassadeurs, parmi lesquels il faut citer Michel Asclokettes, chanoine de Soignies, Jacques Beck et Jean de Tronchiennes; ils étaient chargés de remettre à Boniface VIII une requête signée de tous les abbés, prévôts et doyens de Flandre, où on le suppliait de protéger le comte contre les injustes prétentions du roi de France.
Cependant on avait appris en Flandre que Philippe le Bel réunissait soixante mille hommes sous les ordres de trente-deux comtes, et que Jean de Hainaut devait le rejoindre avec quinze cents hommes d'armes. Quelques chevaliers des marches d'Allemagne ou des bords de la Meuse, séduits par une vague prophétie qui promettait aux Flamands la conquête de la France, étaient venus se ranger sous les bannières de Gui; mais on ne voyait arriver ni l'armée du roi d'Angleterre, ni celle de l'empereur d'Allemagne.
Un parlement convoqué à Londres dans les derniers jours du mois de janvier avait été dissous pour avoir refusé tout subside, et Edouard Ier avait cherché à y suppléer par des tailles et des exactions arbitraires. Il éleva notamment la taxe qu'on percevait sur la vente de chaque sac de laine d'un demi-marc à quarante sous, et ordonna à tous les propriétaires de bergeries de vendre immédiatement leurs laines, sous peine de confiscation. Cet ordre fut si rigoureusement exécuté, que le 23 avril toutes les laines saisies par les sergents du roi furent portées sur des navires pour être envoyées en Flandre: Edouard Ier espérait pouvoir ainsi se concilier l'affection des communes et des corporations flamandes, dont la principale richesse était la fabrication des draps; «car la Flandre, dit un historien anglais, semblait presque privée de vie depuis que ses bourgeois ne recevaient plus les laines et les cuirs de l'Angleterre qui occupaient autrefois de nombreux ouvriers.» Cependant l'opposition des barons devenait de plus en plus vive. Ils s'étaient réunis dans la forêt de Wyre et avaient déclaré qu'ils ne quitteraient point l'Angleterre. «Nous ne devons pas service en Flandre, disaient-ils au roi Edouard Ier, car jamais nos ancêtres n'y ont servi les vôtres.» Le roi s'approchait déjà du rivage de la mer, lorsque de nouveaux obstacles ralentirent sa marche. Des députés de tous les ordres de l'Etat étaient venus le conjurer à Winchelsea de renoncer à son expédition, lui représentant combien il était imprudent d'aller, déjà menacé au nord par les Ecossais, se confier aux Flamands dont les dispositions étaient inconnues. Edouard Ier se contenta de répondre qu'il prendrait l'avis de son conseil. Or, plusieurs de ses ministres l'avaient déjà précédé en Flandre, et il attendait impatiemment le moment où il pourrait aller les y rejoindre.
Tandis que ces retards se prolongeaient en Angleterre, d'autres obstacles non moins graves s'élevaient en Allemagne; l'empereur rassemblait ses hommes d'armes pour les réunir en Flandre à ceux d'Edouard Ier, quand un complot éclata parmi les princes allemands gagnés par Philippe le Bel: Adolphe de Nassau devait payer de sa couronne et de sa vie la résurrection des projets ambitieux qui avaient conduit Othon IV à Bouvines.
Le comte de Flandre, réduit à soutenir seul le premier effort de l'armée de Philippe le Bel, se préparait à une énergique défense. Tandis que Robert de Béthune se rendait à Lille avec les sires de Cuyk et de Fauquemont, Guillaume, autre fils du comte, s'avançait jusqu'à Douay avec Henri de Nassau. Les comtes de Juliers et de Clèves, et Jean de Gavre, occupaient Bergues et Cassel. Le duc de Brabant s'était arrêté à Gand pour y surveiller les bourgeois, que d'anciens démêlés avaient à jamais éloignés de Gui de Dampierre. Le jeune comte de Hollande vint aussi l'y rejoindre; mais on raconte qu'y ayant rencontré les sires d'Amstel et de Woerden, il tint les yeux baissés tant qu'il se trouva devant eux pour ne point apercevoir les meurtriers de son père, et il retourna aussitôt qu'il le put en Hollande.
Ce fut le 23 juin 1297 que l'armée française, commandée par le roi lui-même, mit le siége devant Lille. Le comte de Valois et Robert d'Artois, qui était revenu de Gascogne, le suivaient avec des forces considérables. Lille, détruite naguère par Philippe-Auguste, se relevait à peine de ses ruines lorsque ses murailles résistèrent aux assauts de Philippe le Bel. Les assiégés se conduisirent si vaillamment que leur défense coûta aux Français la mort de plus de quatre mille hommes, parmi lesquels se trouvait le comte de Vendôme. Ils réussirent aussi dans une sortie à emmener prisonniers le roi de Majorque et trois cents chevaliers, et tout faisait espérer que leur résistance se prolongerait assez pour permettre aux Anglais de les secourir.
Toutes les campagnes qui entourent Lille avaient été livrées à la dévastation; elle s'étendit bientôt jusqu'à la Lys. Les Français, conduits par Charles de Valois et Gui de Saint-Pol, surprirent le pont de Commines, et, après un combat où le jeune comte de Salisbury tomba en leur pouvoir, ils s'avancèrent vers Courtray, qui ouvrit ses portes. A leur retour, ils brûlèrent les faubourgs et les moulins d'Ypres, et se retirèrent vers la Lys en livrant aux flammes la ville de Warneton.