Cependant une seconde expédition, dirigée par Robert d'Artois, s'avançait vers Furnes, après avoir soumis successivement Béthune, Bailleul, Saint-Omer, Bergues et Cassel. On y remarquait les comtes de Boulogne, de Dreux, de Clermont, et l'élite des chevaliers français. Le châtelain de Bergues dirigeait la marche des Français: il avait fait préparer un somptueux banquet dans le château de Bulscamp qui lui appartenait, et le comte d'Artois se trouvait encore à table lorsqu'on vint lui annoncer que l'armée flamande, commandée par le comte de Juliers et le sire de Gavre, profitant du désordre qu'avait causé le passage du pont de Bulscamp, attaquait vivement les Français. Le sire de Melun demandait des renforts. Le fils du comte d'Artois accourut le premier; mais à peine s'était-il élancé dans la mêlée, qu'il fut renversé et emmené prisonnier. A cette nouvelle, le comte d'Artois, s'élançant à cheval, se précipita lui-même avec ses chevaliers vers le pont de Bulscamp. Le combat y devenait de plus en plus acharné, lorsque le bailli de Furnes, Baudouin Reyphins, jeta à terre la bannière du comte de Juliers qui lui avait été confiée, et alla se ranger, avec d'autres chevaliers, dans les rangs français, près du châtelain de Bergues, autre transfuge qui lui avait donné l'exemple et peut-être le conseil de la trahison. Ainsi se déclara, au milieu d'une bataille, la défection d'une partie de la noblesse flamande qu'avait corrompue l'or de Philippe le Bel: à la bataille de Bulscamp commence l'histoire de la faction des Leliaerts (20 août 1297).

Les Flamands, troublés par cette trahison imprévue, ne résistent plus. Le jeune comte d'Artois est délivré, couvert de blessures qui ne tarderont point à le conduire au tombeau. Guillaume de Juliers, Henri de Blanmont, Jean de Petersem, Gérard de Hornes rendent leur épée. Le comte de Spanheim et le vaillant sire de Gavre ont péri à leurs côtés. Rien ne s'opposait plus à ce que les vainqueurs poursuivissent leurs succès; vers le soir, seize mille cadavres jonchaient la route qui sépare le pont de Bulscamp des portes de Furnes. Robert d'Artois ne s'arrêta qu'un instant dans cette ville pour ordonner qu'elle fût livrée aux flammes. Impatient de venger la perte de son fils, il avait fait charger de chaînes le jeune comte de Juliers, dont la mère était fille du comte de Flandre. Sans respect pour sa naissance et son courage, il voulut qu'il fût enfermé dans un chariot sur lequel flottait une bannière fleurdelisée. On le promena ainsi dans toute la France, de ville en ville, de prison en prison, jusqu'à ce que la mort vînt mettre un terme à cet ignominieux supplice.

La nouvelle de la déroute de Bulscamp se répandit bientôt jusqu'à Lille, où elle sema la désolation parmi les assiégés. Robert de Béthune, privé de tout espoir d'être secouru, obtint que tous les habitants eussent la vie sauve, et qu'il lui fût permis de se retirer à Gand, avec ses chevaliers et ses hommes d'armes; lorsqu'il traversa le camp français, il y aperçut le comte de Hainaut qui s'était placé sur son passage, revêtu des insignes du comté de Flandre. Robert de Béthune ne répondit rien à ce défi: il laissait à l'avenir le soin d'instruire Jean de Hainaut que, si Philippe le Bel avait tiré l'épée, ce n'était point pour défendre les droits de la maison d'Avesnes.

La capitulation de Lille avait eu lieu le 29 août; peu de jours après, le roi de France se rendit à Courtray, et ce fut dans cette ville que, pour récompenser les services du duc de Bretagne et du comte d'Artois, il leur accorda, par deux chartes mémorables, le droit de siéger parmi les pairs du royaume.

C'était à Courtray que Philippe le Bel avait convoqué ses hommes d'armes, pour s'opposer aux Anglais qui venaient d'arriver en Flandre. Edouard Ier s'était embarqué, le 23 août, à Winchelsea et avait abordé, le 27, près de l'Ecluse. Les historiens anglais ont tracé un brillant tableau du nombre de ses navires, de ses chevaliers et de ses hommes d'armes; mais leurs récits sont évidemment exagérés. Guillaume de Nangis assure qu'il n'avait sous ses ordres que fort peu de monde, et cela paraît d'autant plus probable que, privé de l'appui de ses barons et de ses communes, il s'était vu contraint à n'amener avec lui que des mercenaires gallois et quelques prisonniers écossais. Une semblable armée présentait peu d'espérances de succès, encore moins de garanties de discipline. Les Anglais étaient encore dans le port de l'Ecluse, lorsque éclata une rixe de matelots dans laquelle furent brûlés vingt-cinq navires. Ils trouvèrent à Bruges le comte de Flandre, fort occupé de ses démêlés avec les bourgeois, qui s'opposaient à ce que l'on fortifiât leur ville; Edouard Ier, qui écrivait peu de jours auparavant à Gui qu'il voulait «en ceste commune besoigne, prendre avecque lui le bien et le meschief que Dieu y vodra envoier,» demandait instamment qu'au lieu de s'enfermer à Bruges l'on marchât de suite vers l'ennemi. Une éclatante victoire pouvait, en effaçant le souvenir récent de la bataille de Bulscamp et de la reddition de Lille, arrêter à la fois l'invasion étrangère et les discordes civiles; mais Gui ne voyait autour du roi d'Angleterre qu'un si petit nombre d'hommes d'armes que, loin de pouvoir repousser les grandes armées du roi de France et du comte d'Artois, ils ne lui paraissaient pas même assez redoutables pour le défendre contre les bourgeois de Bruges, qu'il avait vainement cherché à apaiser en leur restituant leurs anciens priviléges. «Sire, dit-il à Edouard Ier, vos troupes sont trop fatiguées pour combattre immédiatement. Il vaux mieux attendre le moment où toutes nos forces seront prêtes et une occasion favorable. Jusque-là, nous pourrons nous tenir à Gand. Cette ville est entourée de murailles épaisses, et sa situation est des plus sûres.» Gui de Dampierre faisait allusion aux fleuves qui baignent les remparts de Gand et qui la rendaient, selon l'expression de Villani, «l'un des endroits les plus forts qu'il y ait au monde.»

Edouard Ier approuva ce conseil, et partit précipitamment pour Gand avec le comte de Flandre, sous la protection des archers gallois. Les hommes d'armes qui étaient restés à bord des navires anglais jusqu'au port de Damme reçurent également l'ordre de l'y suivre; mais avant leur départ, ils cherchèrent querelle aux bourgeois, en massacrèrent deux cents, et pillèrent les marchandises déposées dans leurs entrepôts, comme si l'expédition d'Edouard Ier devait être marquée, à chaque pas, par des désordres d'autant plus odieux que c'étaient ses amis et ses alliés qui en étaient les victimes.

La retraite des Anglais hâta le triomphe des Leliaerts. Dans les premiers jours du mois d'octobre, le roi de France s'avança jusqu'à Ingelmunster où les magistrats de Bruges vinrent lui offrir les clefs de leur ville. Le comte de Valois et Raoul de Nesle en prirent possession, et peu s'en fallut qu'ils ne s'emparassent au port de Damme de la flotte anglaise qui eut à peine le temps de s'éloigner.

Edouard Ier n'avait point quitté Gand: il ne cessait d'apprendre les progrès de l'agitation qui régnait en Angleterre, et ce fut afin de la calmer qu'il confirma, le 9 novembre 1297, au milieu des communes flamandes, la grande charte de Jean sans Terre, si chère aux communes anglaises.

Si Edouard Ier rétablit la paix en Angleterre, il lui fut plus difficile de troubler celle dont jouissait la France. Prêt à s'embarquer pour la Flandre, il avait écrit de Waltham au comte de Savoie, pour l'engager à réunir toutes ses forces contre Philippe le Bel, et avait conclu en même temps de nouveaux traités d'alliance avec le comte d'Auxerre, le comte de Montbéliard et d'autres seigneurs de Bourgogne. Le comte de Bar, qui dès le mois de juin avait traversé la Flandre pour retourner dans ses Etats, leur avait donné l'exemple de l'agression en envahissant la Champagne; mais il avait été repoussé par Gauthier de Châtillon, et ce revers semblait avoir refroidi le zèle de tous ses confédérés.

Ce fut dans ces circonstances que le roi Edouard Ier chargea Hugues de Beauchamp de se rendre le 9 octobre à Vyve-Saint-Bavon pour y négocier, avec les ambassadeurs français, une trêve qui devait durer jusqu'à l'octave de la Saint-André. En vain le comte de Flandre essaya-t-il de remontrer aux conseillers anglais que le roi de France allait être contraint par les pluies de l'hiver à se retirer, et qu'on touchait au moment le plus favorable pour lui enlever toutes ses conquêtes; il ne put rien obtenir: cependant, deux jours avant que la trêve commençât, Robert de Béthune rassembla quelques hommes d'armes flamands et anglais, et se dirigea vers le port de Damme qu'il surprit: quatre cents Français y périrent, un plus grand nombre y furent faits prisonniers; et Robert de Béthune, encouragé par ce succès, espérait pouvoir, par une attaque imprévue, rentrer à Bruges, lorsqu'une querelle éclata entre les Flamands et les Anglais au sujet du butin de Damme, et le força à renoncer à son projet.