Quoique l'été approchât, Philippe le Bel ne prenait pas les armes. Sa grande préoccupation était de réunir beaucoup d'or pour payer des mercenaires. Vers la Toussaint 1302, les impôts levés à cause des guerres de Flandre avaient été augmentés. Aux fêtes de l'Annonciation (25 mars 1302) (v. st.), on les élève de nouveau, et le roi écrit aux évêques «pour qu'ils soient avisez de parler au peuple par douces paroles et desmontrer les grands désobéissances, rébellions et domages des Flamands.» Le 29 mai suivant, il impose l'obligation du service militaire à tous ceux qui possèdent vingt livres de revenu, ou une valeur de cinquante livres en meubles, «pour écraser l'orgueilleuse rébellion des Flamands dont l'audace croît constamment.»
Pour faire accepter au peuple un joug si accablant et des exactions si fréquentes, il fallait renoncer un instant à cette usurpation de tous les droits et de toutes les coutumes qu'avait tentée Philippe le Bel. Il le feignit du moins; et avec une dissimulation perfide, en même temps qu'il étendait au loin l'intervention de ses baillis, de ses prévôts et de ses sergents, il faisait proclamer publiquement les principes de la constitution politique de la France, tels que Louis IX les avait sanctionnés. Ce fut l'objet de la célèbre ordonnance du 23 mars 1302 (v. st.), pour le bien, l'utilité et la réformation du royaume, où Philippe le Bel s'engagea solennellement à rétablir toutes les libertés et toutes les franchises qui existaient sous le règne de son aïeul.
Si le roi de France s'efforçait de donner à son administration une apparence de loyauté et de magnanimité, c'est qu'il redoutait l'effet produit par une bulle récente de Boniface VIII, la bulle Unam sanctam, où le pape rappelait au roi que s'il existait deux pouvoirs, la royauté, quoique placée dans l'ordre temporel par les intérêts qu'elle embrassait, était toutefois soumise aux règles éternelles de justice que Dieu a tracées, et que le pouvoir spirituel doit maintenir. Or, Philippe le Bel méconnaissait tous les devoirs de la royauté en accablant le clergé de vexations, en persécutant les pairs et les barons, en opprimant les communes et le peuple.
A peu près vers l'époque où la bulle Unam sanctam fut promulguée, un jeune prince quittait Rome pour combattre les adversaires de Boniface VIII. C'était Philippe de Thiette, l'un des fils de Gui de Dampierre et de Mathilde de Béthune. Après avoir pris une part active aux guerres de l'Italie et avoir même été longtemps retenu dans les prisons de Jacques d'Aragon, il avait cédé au roi de Naples, Charles d'Anjou, les comtés de Thieti, de Lanciano et de Guardia dans les Abruzzes, qui formaient la dot de sa femme Mathilde de Courtenay, pour recruter en Italie des condottieri, qu'il voulait opposer à ceux que Musciatto Franzesi avait levés pour le roi de France dans la Lombardie, la Toscane et la Romagne. Le comte de Thiette aimait mieux, dit Villani, être un pauvre chevalier sans domaines pour secourir sa patrie et maintenir son honneur que rester un riche seigneur en Pouille.
Le comte de Thiette fut reçu à Bruges par les acclamations les plus vives, au bruit des cloches et des chansons des ménestrels. Dans les derniers jours du mois de juin 1303, il se rendit, avec ses frères et Guillaume de Juliers, à Cassel où se réunirent toutes les milices des communes. La chronique de Flandre, dont le récit est évidemment exagéré, porte leur nombre à douze cents hommes d'armes et deux cent mille hommes de pied, sans compter les varlets. Mais Villani ne l'évalue qu'à cinquante mille combattants. Le connétable Gauthier de Châtillon était accouru à la défense de Saint-Omer avec une nombreuse armée; deux cordeliers ne tardèrent point à lui remettre des lettres de défi ainsi conçues: «En cognoissance de vérité qu'il soit ainsi que vous venez en nostre païs pour ardoir les pauvres gens, en tant que nous n'y sommes mie, si, vous mandons, si vous voulez les besognes acourcir brièvement, que vous venez en nostre terre et nous vous livrerons place: ou nous viendrons en la vostre.» Le connétable fit bon accueil aux deux religieux, mais il se contenta de leur dire pour toute réponse que chacun suivrait les inspirations qu'il recevrait de Dieu. Trois jours après les Flamands franchirent le Neuf-Fossé, et la commune de Gand poursuivit quelques chevaliers français jusqu'à la Maladrerie de Saint-Omer. Ce succès avait donné aux Gantois une confiance funeste dans leurs propres forces: ils croyaient n'avoir rien à craindre, quand Miles de Noyers et Pierre de Courtisot sortirent de Saint-Omer avec huit cents chevaliers, et les assaillirent impétueusement. Les Gantois, surpris, prirent la fuite vers le pont d'Arques, et comme il était fort étroit, la plupart se précipitèrent dans les eaux de l'Aa, où les uns périrent entraînés par le courant, les autres sous les traits des arbalétriers ennemis. Le nombre de ceux qui y trouvèrent la mort fut si considérable que les cadavres formèrent, dit-on, une digue qui arrêta le cours de l'Aa, dont les eaux furent rougies de sang jusqu'à une grande distance du pont. Pierre de Courtisot s'était déjà avancé sur la route de Cassel; mais, presque aussitôt entouré par les Flamands qui se ralliaient, il succomba sous leurs coups, ainsi que son fils et un autre chevalier. Le lendemain, toute l'armée flamande traversa l'Aa et se rangea en ordre de bataille devant le bourg d'Arques. Le connétable quitta aussi Saint-Omer avec ses troupes divisées en six corps principaux, qui comptaient cinq mille hommes d'armes et trente mille hommes de pied; on voyait également, sous les mêmes bannières, les condottieri lombards, sous les ordres de Castruccio Castracani, qui fut depuis le chef du parti gibelin en Italie. Leurs lances étaient, assure-t-on, longues de trente-deux pieds, et elles effrayaient fort les Flamands qui étaient frappés de loin sans pouvoir se défendre.
Cependant le comte de Thiette avait pris toutes ses mesures pour livrer une bataille décisive; mais Gauthier de Châtillon ne voulut point l'accepter, car depuis la bataille de Courtray les Français n'osaient plus attaquer les Flamands, combattant à pied et en rangs serrés; craignant d'être assiégé à Saint-Omer et se méfiant des dispositions des bourgeois, il feignit de vouloir établir son camp hors de la ville, afin qu'on en laissât sortir ses bagages; puis tout à coup, il se retira précipitamment avec toute sa cavalerie vers Térouane, comme s'il avait été vaincu. Indignés de tant de pusillanimité, les sires de Fiennes, de Marteul, de Brissac et d'Haveskerke rentrèrent dans les remparts de Saint-Omer et se placèrent aux barrières avec leurs hommes d'armes. Leur courage se soutint dans toutes les escarmouches, et après neuf jours de siége, les Flamands, ayant mis le feu à leurs logements, se dirigèrent à la poursuite de l'armée française, tandis que leur arrière-garde s'arrêtait sur la montagne d'Helfaut pour protéger leur marche.
Les débris de la grande armée du connétable, qui s'était dispersée sans combat, s'étaient réfugiés à Térouane. Castruccio y avait fait élever de nouveaux retranchements, et lorsque les Flamands se furent emparés des portes et du fossé, ils trouvèrent une autre enceinte palissadée; l'assaut se prolongea jusqu'à la fin du jour, et les Lombards profitèrent de la nuit pour s'échapper par le faubourg de la Lys. Quatre-vingts villages, un grand nombre de châteaux partagèrent le sort de Térouane, livrée aux flammes; les Flamands détruisaient les maisons, arrachaient les blés, renversaient les arbres: c'est ainsi qu'ils voulaient venger les ravages des Français dans la vallée de Cassel.
Il existe une lettre écrite, le 19 août 1303, par le roi de France à l'évêque d'Alby, où il lui expose dans quels périls la prise de Térouane met le royaume, et le presse de lui envoyer de l'argent. De semblables lettres furent adressées à l'archevêque de Reims et à l'évêque d'Amiens. L'abbé de Saint-Vaast fut aussi invité à prêter les sommes nécessaires pour assurer la défense des retranchements d'Arras. Dès le 28 juillet, Philippe le Bel avait prohibé toute relation avec la Flandre, «attendu, portait son ordonnance, que l'on voit se fortifier de jour en jour la rébellion abominable des Flamands insurgés, leur cruauté détestable, leur rage digne des bêtes sauvages.» Pendant toute cette année, le parlement ne siégea point, à cause de la guerre de Flandre.
Les princes flamands, se rendant à la prière des bourgeois de Lille dont les biens étaient fréquemment pillés, venaient de mettre le siége devant Tournay, lorsqu'on apprit que le roi de France réunissait une nombreuse armée à Péronne; mais au lieu de la conduire aux bords de l'Escaut, il chargea le comte de Savoie de proposer une suspension d'armes jusqu'au 1er mai. L'intérêt des Flamands était de la refuser, de s'emparer de Tournay, ou de forcer le roi à livrer bataille; mais le comte de Savoie avait promis aux fils de Gui de Dampierre que leur vieux père serait rendu à la liberté, pourvu qu'ils se portassent garants de son engagement de retourner en France dès que la trêve serait expirée. Leur piété filiale les engagea à l'accepter, et Tournay resta alors, comme depuis, la forteresse la plus menaçante pour la Flandre.
Le roi, dit le continuateur de Guillaume de Nangis, était rentré en France, pour la seconde fois couvert de honte. Peut-être ses trésors, épuisés par les frais de la malheureuse expédition du connétable, ne suffisaient-ils plus pour prolonger la guerre. D'autres préoccupations non moins importantes, non moins vives, tenaient d'ailleurs son habileté en suspens. On lui avait annoncé que le pape Boniface VIII, indigné de le voir tour à tour dédaigner ses conseils, outrager ses légats et méconnaître son autorité, avait résolu de le frapper d'excommunication, et que sa sentence devait être publiée le 7 septembre à Anagni, où il se trouvait à cette époque. Quel eût été l'effet de cette dernière protestation de l'autorité religieuse, au milieu des nobles qui méprisaient le roi et des bourgeois qu'accablaient ses impôts? Si la sentence devait être portée en France, n'était-il pas plus prudent qu'il l'attendît dans son palais de Paris, plutôt que dans un camp entouré d'ennemis, et peut-être le lendemain d'une défaite?