Cependant les communes de Gand et de Bruges, alarmées des préparatifs belliqueux de Robert de Cassel, avaient conclu, le 8 mars 1321 (v. st.), une étroite alliance.

«Nous, échevins, conseillers et tous ceux de la commune de Gand, et nous, bourgmestre, échevins et conseillers et tous ceux de la commune de Bruges, faisons savoir à ceux qui ces présentes verront, que nous avons fait une alliance, tant pour nous que pour nos successeurs, au nom desdites villes, dans l'intérêt commun du pays de Flandre, afin de nous aider mutuellement, tant de notre vie que de nos biens, à défendre nos libertés, nos usages, nos lois et nos priviléges, et aussi pour maintenir les libres relations du commerce sur lesquelles repose l'industrie flamande. S'il arrivait donc que quelqu'un voulût attenter à nos libertés, à nos coutumes, à nos usages, à nos lois ou à nos priviléges, ou entraver la liberté des relations commerciales dans le pays de Flandre, les deux villes ci-dessus nommées uniraient leurs efforts; de plus, afin que cette convention conserve toute sa vigueur, nous avons choisi, à Gand et à Bruges, cinq personnes qui seront chargées de veiller à son exécution, savoir: à Gand, Jean Depape, Baudouin Uutendale, Ghelnot Damman, Henri de Coutervoorde et Jacques Relme; et à Bruges, Gauthier Derudder, Gilles d'Aertrike, Chrétien de la Potterie, Jean Breydel et Nicolas Bonin.» Le bourgmestre de Bruges se nomme à cette époque Jean Schynckele. Les premiers échevins de Gand sont Gilbert Rynvisch et Thomas de Vaernewyck: parmi les députés qui les représentent en 1321 dans ces négociations se trouvent deux riches bourgeois, Salomon Borluut et Jean d'Artevelde. Ces noms, par une heureuse association, représentent tout ce que la Flandre a de plus glorieux dans les souvenirs du passé et dans les espérances de l'avenir.

Les grandes villes avaient peu de sympathies pour Robert de Cassel; elles savaient que l'ambition était une passion qui dominait dans son cœur, et l'accusaient d'y avoir sacrifié tour à tour la liberté et la vie de son frère. Sans attendre la décision du roi, elles appelèrent au milieu d'elles le petit-fils de Robert de Béthune, et lui rendirent hommage.

Cependant Charles le Bel se montra d'autant plus irrité de ce qui avait eu lieu, qu'il avait chargé Michel de Mauconduit et Miles de Noyers de gouverner la Flandre pendant l'intervalle qui devait s'écouler jusqu'à la sentence définitive. Louis de Nevers fut sommé de se justifier: il refusa quelque temps d'obéir, enfin il parut à Paris dans les premiers jours de novembre; mais à peine y était-il arrivé qu'il fut enfermé à la tour du Louvre, où il resta jusqu'aux fêtes de la Noël. Déjà la cour des pairs avait abordé la question de la succession du comté de Flandre. Louis de Nevers invoquait la renonciation de Robert de Cassel, mais celui-ci en contestait la validité; enfin, une sœur de Robert de Béthune, Mathilde, femme de Matthieu de Lorraine, prétendait être la plus proche héritière du dernier comte, puisqu'on ne pouvait lui opposer la renonciation dont Louis de Nevers s'appuyait contre Robert de Cassel. Au milieu de ces discussions, les communes flamandes annoncèrent au roi que s'il n'admettait point l'hommage de Louis, elles ne reconnaîtraient point d'autre comte et exerceraient elles-mêmes l'autorité dans les bonnes villes. Peu de jours après, le 29 janvier, un arrêt solennel de la cour des pairs proclama la légitimité des droits du petit-fils de Robert de Béthune.

Charles le Bel céda à la manifestation des communes flamandes, mais il imposa au jeune prince les conditions les plus sévères, et tandis que la Flandre le soutenait avec plus de zèle parce qu'il était orphelin, il ne voyait dans son âge qu'une garantie de faiblesse et de soumission. Cinq jours après l'arrêt de la cour des pairs, Louis de Nevers rendit hommage au roi, en s'engageant par serment à respecter tous les traités imposés à la Flandre par Philippe le Bel et ses fils; puis, il s'excusa humblement d'avoir voulu prendre possession du comté de Flandre sans la permission du roi, et lui promit d'en confier le gouvernement aux conseillers qui lui seraient désignés. En exécution de cette convention secrète, Charles le Bel choisit, le 11 mars, les ministres du nouveau comte de Flandre. L'un était l'évêque d'Arras; l'autre, l'abbé de Vézelay, Guillaume Flotte, dont le nom reparaissait après vingt années comme une dernière menace de représailles et de vengeances.

Le roi suspendit toutefois, jusqu'à la fin du mois de septembre, le départ de l'évêque d'Arras et de l'abbé de Vézelay; il était nécessaire que le jeune prince affermît son autorité avant de la remettre entre leurs mains. La première mesure adoptée par Louis de Nevers, pour rester fidèle à ses engagements vis-à-vis du roi de France, avait été fort impopulaire; car, rompant le traité commercial conclu le 1er octobre 1320, par son aïeul avec Edouard II, il avait envoyé des navires piller les côtes de l'Angleterre, en même temps qu'il faisait arrêter tous les marchands anglais dans ses Etats. Les communes murmurèrent hautement. Afin de les apaiser, le roi de France fit sceller une convention qui rétablissait toutes les relations commerciales entre la Flandre, le Hainaut et la Hollande. Le comte de Hainaut y renonça à toutes ses prétentions sur le comté d'Alost et le pays des Quatre-Métiers, et paya au comte de Flandre trente mille livres parisis; de son côté, Louis de Nevers abandonna tous ses droits sur la Zélande.

Louis de Nevers crut avoir assez fait pour se réconcilier avec les bourgeois auxquels il devait son avénement. Il ne s'appliqua plus qu'à s'attacher ses ennemis les plus redoutables. Il reçut l'hommage de Robert de Cassel, lui assura la possession des seigneuries de Cassel, de Bourbourg, de Bergues, de Gravelines, de Warneton et de Bornhem, et y ajouta d'autres bienfaits.

Jean de Namur, aussi hostile aux communes en 1323 qu'en 1308, obtint le fief des forfaitures et des amendes qui seraient recueillies par le comte, et de plus le bailliage des eaux de l'Ecluse, qui jusqu'alors avait appartenu aux habitants de Damme et de Bruges. Les Brugeois n'avaient point oublié que Jean de Namur avait été récemment l'un de leurs plus redoutables adversaires dans les dissensions relatives à la succession du comté. En apprenant qu'il réunissait des sergents à l'Ecluse, ils soupçonnèrent quelque mauvais dessein; peut-être Jean Breydel et ses quatre collègues leur dénoncèrent-ils les dangers qui menaçaient leurs relations commerciales dans le Zwyn. Tous les bourgeois de Bruges avaient pris les armes. «Si nous nous montrons trop patients, se disaient-ils les uns aux autres, nous nous laisserons subjuguer et ruiner: il vaut mieux que nous allions conquérir la ville de l'Ecluse et que nous maintenions nos droits et nos priviléges.»

Le comte de Flandre, instruit de ce mouvement, accourut pendant la nuit de Courtray à Bruges; il essaya vainement de dissuader les bourgeois de leur projet. Dès le lever de l'aurore, ils s'élancèrent en grand nombre hors de la ville. Le comte les accompagnait, espérant encore pouvoir les engager à rentrer dans leurs foyers: ils ne l'écoutèrent pas. Il fut le témoin d'une sanglante escarmouche qui arrêta un moment les Brugeois, mais qui ne les empêcha point d'entrer à l'Ecluse et d'y poursuivre leurs ennemis, dont plusieurs, dans leur terreur, se précipitèrent dans les flots. Le comte de Namur ne dut la vie qu'aux prières du comte Louis, et la commune triomphante le conduisit avec elle à Bruges, où il fut enfermé au Steen (juillet 1323). La comtesse de Namur, Marie d'Artois, implora aussitôt l'intervention du roi de France en faveur de son mari; mais les Brugeois exigeaient avant toute autre condition qu'on approuvât les priviléges de leur ancienne juridiction sur le port de l'Ecluse, et les négociations se prolongeaient sans amener aucun résultat. Le comte de Flandre lui-même, voyant son autorité méconnue, s'était retiré en France.

Le comte de Namur commença à s'attrister de ce que les efforts de ses amis étaient si lents pour lui rendre la liberté. Il avait demandé qu'il lui fût permis d'assister aux offices de l'église de Saint-Donat, affirmant sur sa parole de chevalier qu'il ne chercherait point à fuir: on repoussa sa prière en même temps que ses plaintes sur l'ennui de sa captivité. C'était toutefois une joyeuse demeure que le Steen, malgré ses grilles et ses geôliers. On y donnait de bons lits aux prisonniers; aux grandes fêtes, on ornait leurs salles de fleurs et de verdure, et on ne leur défendait point d'y recevoir leurs amis. On y chantait tout le jour, on y jouait aux dés toute la nuit, et ce fut grâce à ce désordre que le comte de Namur parvint, le 9 octobre, à gagner la porte de la Bouverie, où des chevaux l'attendaient.