Louis de Nevers résidait à Courtray; de là il allait quelquefois à Ypres, plus souvent à Gand. Les bourgeois de cette ville, qu'il flattait sans cesse en leur promettant de nouveaux priviléges, oublièrent bientôt la confédération du 8 mars 1321 (v. st.); et, après être d'abord intervenus comme médiateurs, ils ne tardèrent pas à combattre les Brugeois et leurs alliés. Louis de Nevers, de plus en plus irrité, avait fait publier à Audenarde, le 13 mars 1324 (v. st.), une déclaration signée de Jean de Nesle, de Jean de Verrières et d'autres chevaliers du parti leliaert, par laquelle il confisquait toutes les libertés et tous les priviléges de la ville de Bruges. Mais ces menaces restèrent impuissantes, et bientôt après le comte, réduit à reconnaître la stérilité de ses efforts, proposa un traité qui portait que tous les dommages causés par la guerre seraient réparés selon l'arbitrage des magistrats de Gand, de ceux d'Ypres et de Robert de Cassel, sans que l'on pût toutefois prononcer aucune sentence de mort, de mutilation ou d'exil (mars 1324, v. st.).
Cependant l'ordre et la tranquillité ne furent point complètement rétablis, et la mort d'un laboureur du pays de Furnes, tué par un chevalier, suffit pour renouveler l'agitation. Les arbitres avaient convoqué le 11 juin, à l'abbaye des Dunes, tous ceux qui auraient le dessein de se constituer accusateurs. Zannequin et Janssone y accoururent avec tous leurs amis armés: les arbitres seuls n'osèrent point y paraître.
Louis de Nevers n'était pas mieux disposé à observer la paix; il redoutait surtout la rivalité ambitieuse de son oncle, Robert de Cassel, qui semblait vouloir profiter de ces troubles pour se placer à la tête de la commune de Bruges qu'il avait autrefois combattue. Déjà le roi de France avait, à la prière du comte de Flandre, chargé son conseiller, Pierre de Cugnières, d'exhorter Robert de Cassel à ne pas soutenir les rebelles. Le sire de Cassel ne répondit pas à ce message. Le comte s'alarma de son silence comme d'un défi. De plus en plus inquiet, il écrivit au bailli de Warneton d'épier la première excursion que son oncle ferait de son château de Nieppe pour le faire décapiter; mais cet ordre ne s'exécuta point. Le chancelier du comte de Flandre en avait donné lui-même avis à Robert de Cassel; il avait voulu, répondit-il à Louis de Nevers qui le lui reprochait, sauver l'honneur du comte de Flandre du mépris des hommes et son âme du jugement de Dieu.
Cette odieuse tentative accrut la haine dont Louis de Nevers était l'objet. Déçu de toutes parts dans ses espérances, et instruit que les Brugeois faisaient occuper par leurs milices les principaux bourgs de la Flandre occidentale, il réunit à Ypres quatre cents hommes d'armes, et y fit publier une charte par laquelle il désignait pour ses conseillers Jean de Nesle, Guillaume d'Auxonne et Jean de Verrières; puis il se dirigea vers Courtray pour recommencer les hostilités. Six bourgeois de Bruges étaient arrivés dans cette ville; Louis les fit aussitôt arrêter: c'était le signal de la guerre.
Lorsque les Brugeois apprirent que plusieurs de leurs concitoyens avaient été retenus dans les prisons du comte, ils coururent précipitamment aux armes, et l'on ne tarda point à annoncer à Louis de Nevers que cinq mille combattants, choisis dans les rangs de la commune de Bruges, avaient quitté leurs foyers pour délivrer leurs amis. Une grande terreur se répandit aussitôt parmi les conseillers du comte: ils jugèrent qu'il fallait couper tous les ponts de la Lys et incendier les faubourgs qui se trouvaient au delà de la rivière, afin que les ennemis ne pussent point s'y établir. Cependant la flamme, poussée par le vent, lançait d'innombrables étincelles jusque sur les toits des maisons situées au sud de la Lys. Les palissades et les chaumes séchés par un soleil ardent s'embrasaient rapidement, et l'incendie s'étendait sur toute la ville.
Au premier bruit du danger qui le menaçait, le comte de Flandre était monté à cheval et s'était rendu avec ses chevaliers sur la place du Marché, où il avait fait conduire les six prisonniers de Bruges, soit pour leur faire trancher la tête sans délai, soit pour les amener à Lille avec lui. L'aspect de ce jeune prince, séduit par de si perfides conseils et déjà prêt à fuir loin des remparts qu'il vouait à la destruction, excita l'indignation des bourgeois de Courtray: ils oublièrent leurs demeures en feu et leurs familles éplorées pour ne songer qu'à se venger; les femmes elles-mêmes prenaient part au combat, que leurs sanglots et leurs cris excitaient plus violemment que les sons lugubres du tocsin. Jean de Namur et d'autres chevaliers ne réussirent à sortir de la ville qu'après avoir vu tomber d'illustres barons, notamment Jean de Nesle, de la maison de Flandre. Le comte lui-même était exposé à un péril imminent, quand les bourgeois de Courtray le séparèrent de ses conseillers les plus dévoués et les plus braves qui étaient restés près de lui.
Le lendemain, les Brugeois arrivèrent aux bords de la Lys. Ils croyaient accourir à une bataille, mais de bruyantes acclamations leur annoncèrent un triomphe auquel se mêlaient de tristes images de désolation et de ruine. Le comte leur fut livré: ils le placèrent sur un petit cheval et le contraignirent à les suivre. Ses conseillers l'accompagnaient chargés de chaînes, et les échevins de Bruges se réunirent immédiatement pour les juger. On reprochait aux uns le massacre des laboureurs de Furnes et de Ghistelles, aux autres l'incendie à peine éteint de Courtray; aussitôt condamnés et précipités par les fenêtres de leur prison au milieu d'un peuple furieux, ils furent les victimes des haines qui avaient dicté la sentence. Ainsi périrent Roger de Saemslacht, qui avait pris soin du comte pendant son enfance, Jean de Verrières, Jacques de Bergues, Baudouin de Zegherscappelle, Gauthier de Boldeghem, et avec eux quelques chevaliers étrangers, parmi lesquels on nomme Jean de Lambres, Odet de Mézières et Jean de Polignac (21 juin 1325).
Les Brugeois retenaient le comte prisonnier aux halles. Ils avaient élu Robert de Cassel rewaert de Flandre, et le premier acte de sa puissance avait été de se placer à la tête d'une expédition dirigée contre les Gantois. Le château de Peteghem, qui avait été autrefois la résidence des empereurs franks de la dynastie de Karl le Grand, fut livré aux flammes, puis il menaça Audenarde, mais cette ville était bien fortifiée et il fallut se résoudre à en lever le siége. Déjà l'avant-garde des Brugeois se trouvait à Deynze, lorsqu'on y apprit que les Gantois occupaient le bourg de Nevele et se préparaient à les attaquer. Les Brugeois, quoique inférieurs en nombre, se portèrent aussitôt en avant jusqu'au pont de Reckelinghe, où ils rencontrèrent leurs adversaires, divisés en trois bataillons et guidés par Guillaume Wenemare, dont la haute stature égalait le courage. En vain essayèrent-ils de les disperser. Ils se virent eux-mêmes repoussés jusqu'à Deynze, et leur défaite eût été complète si l'armée qui avait assiégé Audenarde ne fût accourue à leur secours. Dès ce moment, les chances du combat changèrent; les Gantois virent tomber Guillaume Wenemare au milieu de la mêlée et sa mort sema le désordre dans leurs rangs: ils se replièrent précipitamment, et Robert de Cassel les poursuivit jusqu'au pied des remparts de Gand (15 juillet 1325).
Vers cette époque, des ambassadeurs de Charles le Bel étaient arrivés en Flandre pour y proposer de soumettre les griefs des communes contre le comte au jugement du roi. Ils assistèrent au triomphe de Robert de Cassel et apprirent que la commune d'Ypres avait appelé Zannequin. La puissance des bourgeois de Bruges n'avait jamais été si grande: ils exigeaient, avant de rendre la liberté à Louis de Nevers, que la ville de Gand et celle d'Ardenbourg, qui avait résisté aux efforts de Lambert Bouwin, renonçassent à leurs traités avec le comte de Flandre pour entrer dans leur alliance; c'était demander que toute la souveraineté fût placée entre leurs mains. Quelque dures que fussent ces conditions, les ambassadeurs français semblaient disposés à les accepter, car les Brugeois voulaient que la soumission des Gantois précédât la délivrance du comte; mais un grand nombre de bourgeois de Gand, parents et amis de ceux qui avaient succombé avec Guillaume Wenemare, au pont de Reckelinghe, refusèrent d'adhérer à toute négociation qui les sacrifierait à l'orgueil des vainqueurs.
Le comte de Namur était accouru à Gand pour y combattre sous les bannières de Louis de Nevers; sa présence, loin de fortifier le parti du comte, l'entraîna à de nouveaux désastres. Il se préparait à prendre possession de Grammont, où il espérait trouver un accueil favorable, quand les habitants de cette ville fermèrent tout à coup leurs portes. Ils avaient cru reconnaître le comte de Namur dans le sire de Gavre qui s'était avancé avec trois cents sergents, et s'étaient hâtés de l'immoler, tandis que les hommes d'armes du comte de Namur, restés hors de la ville, entendaient les cris de leurs compagnons sans pouvoir les secourir. Jean de Namur rentra furieux à Gand. Impatient d'exercer sa vengeance, il accusa les tisserands d'être contraires au parti du comte, en fit périr un grand nombre et en chassa trois mille qui se réfugièrent dans le camp de Robert de Cassel, où s'étaient déjà réunis Ratgheer, Janssone, Bouwin et Bockel.