Le roi de France avait chargé le bailli d'Amiens de citer Robert de Cassel à comparaître à Paris pour rendre compte de l'appui qu'il donnait à la commune de Bruges. Robert de Cassel se contenta de répondre que s'il avait accepté le soin de gouverner la Flandre, il l'avait fait par affection pour son neveu, et s'excusa de ne pouvoir se rendre à Paris pour obéir à la sommation du roi. Les communes insurgées avaient occupé le château d'Helchin et fait rompre les ponts-levis de l'Escaut et de la Lys; peut-être espéraient-elles l'alliance de l'Angleterre, dont elles favorisaient les marchands dans tous leurs ports.
Dès que Charles le Bel sut que cette dernière tentative avait échoué, il déclara qu'à la prière des Gantois il avait créé Jean de Namur rewaert de Flandre; puis il requit, le 4 novembre, l'évêque de Senlis et l'abbé de Saint-Denis de mettre la Flandre en interdit, et la sentence d'excommunication fut proclamée à Tournay et à Arras. Le peuple apprit avec douleur la publication de censures ecclésiastiques; sa terreur s'accrut lorsque peu de jours après les Gantois, commandés par Sohier de Courtray et Hector Vilain, attaquèrent près d'Assenede l'armée de Bockel et de Ratgheer, qui furent complètement défaits et périrent dans le combat. L'hiver avait forcé les Brugeois à lever le siége de Gand, et ils se montraient plus disposés à la paix. On annonçait aussi que le roi, prêt à exécuter ses menaces, avait ordonné à Alphonse d'Espagne, à Matthieu de Trie et à Miles de Noyers, d'assembler une armée en Artois et d'envahir la Flandre.
Il semblait à un grand nombre de bourgeois qu'il valait mieux rendre Louis de Nevers à la liberté que de livrer la Flandre au double fléau de la guerre civile et de la guerre étrangère. De nouvelles négociations s'ouvrirent, et le 18 février 1325 (v. st.), le comte de Flandre quitta sa prison pour se rendre à la chapelle de Saint-Basile, où il jura solennellement, sur la relique du Saint-Sang, qu'il pardonnait à ceux qui l'avaient retenu à Bruges, et qu'il ferait tous ses efforts près des princes étrangers afin que la paix fût rétablie.
Le lendemain Louis de Nevers partit pour Gand et de là pour Paris, où le roi le reçut avec bonté et l'assura que, tant qu'il suivrait ses conseils, il pourrait compter sur son appui pour subjuguer son peuple. Louis de Nevers oublia bientôt le serment qu'il avait prêté; mais Charles le Bel ne jugeait point encore le moment favorable pour réunir toutes les forces de la monarchie dans les plaines de la Flandre. La reine d'Angleterre, sa sœur, était venue à Paris réclamer son secours contre la faction de Hugues Spencer, et il ne songeait en ce moment qu'à favoriser l'expédition qui, peu de mois plus tard, porta Wulfart de Ghistelles, Michel de Ligne, Hector Vilain, Jean de Rodes, Guillaume de Straten, Goswin Van der Moere, les sires de Brugdam, d'Antoing, de Bousies, d'Aubrecicourt et d'autres chevaliers de Flandre et de Hainaut, des côtes de la Zélande au port d'Orwell.
Le comte de Flandre, fidèle aux instructions secrètes de Charles le Bel, s'était rendu à Saint-Omer pour interposer sa médiation entre les ambassadeurs français et les députés des communes flamandes, qui ne désiraient pas moins la levée de l'interdit que le rétablissement des relations commerciales. Alphonse d'Espagne et ses collègues, Miles de Noyers, Matthieu de Trie et Robert Bertrand de Briquebec, se plaignaient de ce que les communes de Flandre avaient violé les anciens traités en ne démolissant point leurs forteresses, en ne payant point les amendes auxquelles elles avaient été condamnées et surtout en formant une confédération pour combattre le roi de France. La réponse des ambassadeurs flamands nous a été conservée; ils demandaient de nombreux délais pour l'exécution des traités précédents, et protestaient qu'ils n'avaient jamais eu l'intention «d'enfreindre la pais, ne de offendre sa Roial Majesté à laquele il veulent tous jours porter révérence.» Les députés d'Ypres insistaient surtout vivement pour que les bourgeois de leur ville «pussent avoir gouverneurs en leurs mestiers, c'est assavoir de chascun mestier en son mesme mestier, lequel seront esleu par les gens du mestier chascun ou sien.»
Enfin, après de longs pourparlers qui eurent lieu à Arques, près de Saint-Omer, un traité de paix fut conclu. Les Flamands s'engagèrent à fonder près de Courtray une chartreuse qui porterait le nom de Sainte-Croix, en mémoire de la passion de Notre-Seigneur, et à faire reconstruire les églises détruites pendant les troubles. Les députés flamands promirent aussi, en expiation de l'attentat dirigé contre le comte, d'envoyer cent pèlerins à Saint-Jacques en Galice, cent à Saint-Gilles et à Notre-Dame de Vauvert, et cent à Notre-Dame de Rochemadour, et, de plus, de payer au roi et au comte les sommes qui leur étaient dues. Il fut résolu que tous les deux ans, des commissaires royaux seraient chargés de se rendre en Flandre pour vérifier les comptes des receveurs «qui auroient l'argent pour paier le roi,» en même temps qu'ils feraient relire le traité d'Arques, «de point en point, en françois et en flamand, devant les bonnes gens à ce commis.» Louis de Nevers devait recevoir de nouveau le serment de fidélité des bourgeois, mais il était également tenu de jurer une seconde fois qu'il respecterait leurs franchises. A ces conditions, une amnistie générale était proclamée; le comte de Namur et les Brugeois oubliaient leurs anciens démêlés; enfin, le roi de France rétablissait la liberté des relations commerciales et se chargeait du soin de mettre un terme à l'interdit. Charles le Bel ratifia cette convention le 19 avril 1326, et l'excommunication fut levée le 26 du même mois.
Il était aisé de le prévoir, cette paix ne fut point observée; les communes conservaient leurs anciens capitaines; les tisserands expulsés de Gand ne pouvaient se résoudre à renoncer à la généreuse hospitalité des corps de métiers de Bruges; le comte lui-même hésitait à se réconcilier avec les communes qui lui avaient été si hostiles. Pour rentrer en prince dans son palais de Bruges, ne devait-il point passer devant les halles où il avait vécu huit mois prisonnier?
Du moins, pendant ces deux années d'agitation et d'incertitude, qui séparent la paix d'Arques de la mort de Charles le Bel, la Flandre conserva une neutralité honorable vis-à-vis de l'Angleterre, troublée par les discordes civiles. Elle se souvenait qu'elle était «une terre commune à tous,» et refusait de chasser les marchands écossais comme l'exigeait Edouard II. Des vaisseaux anglais reçurent bientôt l'ordre d'arrêter les navires qui sortaient du Zwyn et de les retenir jusqu'à ce que les Flamands eussent cédé aux menaces du roi. Quelques navires vénitiens étaient déjà tombés en leur pouvoir, quand une flotte flamande s'avança pour les délivrer. Les Anglais résistèrent à peine: on leur prit dix vaisseaux, et la flotte flamande se dirigea vers les côtes de Norfolk et de Suffolk, où elle s'empara de la plupart des barques chargées d'approvisionnements pour l'armée anglaise en Ecosse. Mais cette guerre, à peine commencée, fut suspendue par des trêves favorables aux marchands flamands, qu'Edouard III s'empressa de confirmer.
Edouard III n'avait que quinze ans lorsque Charles le Bel mourut, le 1er février 1327 (v. st.), laissant après lui deux filles, dont l'une ne naquit que deux mois après sa mort. Le roi d'Angleterre réclama la régence pendant l'intervalle qui s'écoula avant la délivrance de la reine; mais il ne paraît point avoir formé d'autres prétentions. Les barons français s'étaient réunis; un vague espoir de reconstituer la féodalité, telle qu'elle avait existé dans des siècles de désordre et d'anarchie, engageait la plupart à soutenir le comte de Valois, petit-fils de Philippe le Hardi. Par une étrange coïncidence, celui qui contribua le plus à faire triompher leurs desseins était l'ancien chef des alliés, Robert d'Artois, qui ne voyait, dans l'exclusion des femmes de la succession royale, qu'un moyen de recouvrer lui-même l'héritage de son aïeul usurpé par Mahaut d'Artois.
En présence de ces intrigues renfermées dans le palais de Paris et dans un petit nombre de châteaux, une agitation secrète annonçait de toutes parts d'autres mouvements non moins graves. Les communes, qui avaient cru trouver le jugement de Dieu dans l'extinction de la dynastie de Philippe le Bel, appelaient de tous leurs vœux le moment où elles cesseraient de voir leurs priviléges méconnus, leurs juridictions violées, leur prospérité chaque jour menacée par les tailles et les exactions royales. L'avénement de Philippe de Valois, sous de si funestes auspices, anéantissait toutes leurs espérances; mais elles attendaient que le signal d'une protestation unanime partît de la Flandre, où le sang coulait depuis trente années pour la défense des libertés et des franchises. Une vaste ligue s'organisait depuis les campagnes marécageuses du Fleanderland jusqu'aux collines de la Meuse, prête à s'étendre jusqu'à la Seine, comme aux jours où les troupes des Franks et des Saxons s'élançaient triomphantes dans les provinces livrées au joug romain. Les communes du Brabant s'étaient confédérées pour défendre leurs lois et leurs usages, et déjà les amis du nouveau roi lui représentaient que si les communes de Flandre passaient leurs frontières, elles rallieraient à leur drapeau les communes de France.