Philippe de Valois fut sacré à Reims le 29 mai 1328: le comte de Flandre s'y était rendu suivi de quatre-vingt-six chevaliers, et c'était à lui qu'appartenait le droit de porter l'épée du royaume. Cependant les hérauts d'armes avaient répété par trois fois: «Comte de Flandre, si vous êtes céans, venez faire votre devoir.» Au grand étonnement de toute l'assemblée, il n'obéissait point; enfin, comme le roi lui ordonnait de s'expliquer, il répondit: «Monseigneur, si je ne me suis point avancé, veuillez ne pas en être surpris, car l'on a appelé le comte de Flandre et non Louis de Nevers.»—«Quoi, repartit le roi, n'êtes-vous pas le comte de Flandre?»—«Sire, reprit Louis de Nevers, il est vrai que j'en porte le nom, mais je n'en possède point l'autorité. Les bourgeois de Bruges, d'Ypres, de Poperinghe et de Cassel, m'ont chassé de ma terre et il n'y a guère que la ville de Gand où j'ose me montrer.» Philippe de Valois éleva alors la voix. «Beau cousin, lui dit-il, nous vous jurons par l'huile sainte qui a coulé aujourd'hui sur notre front que nous ne rentrerons point à Paris avant de vous avoir rétabli dans la paisible possession du comté de Flandre.»

En vain quelques barons représentèrent-ils que rien n'était préparé pour cette expédition et que vouloir envahir la Flandre pendant l'automne, c'était s'exposer à rencontrer des obstacles semblables à ceux qui avaient arrêté en 1315 l'armée de Louis le Hutin: Philippe de Valois avait résolu de tenir sa promesse, parce qu'il avait compris combien il était important d'ouvrir lui-même la guerre. Il consulta Gauthier de Châtillon, qui avait servi sept rois dans leurs guerres contre la Flandre. «Qui bon cœur a à batailler, répondit le connétable, toujours trouve-t-il le temps convenable.»—«Eh bien! s'écria le roi plein de joie en l'embrassant, qui m'aimera si me suive!» Il fut aussitôt décidé qu'au lieu de se diriger vers les plaines de la Lys, théâtre de tant de désastres, on chercherait à envahir la Flandre par la route qui avait conduit Robert d'Artois à la victoire de Bulscamp, et tous les feudataires furent convoqués à Arras le 22 juillet.

Le 10 juillet, le comte de Flandre avait scellé dans la maison de l'évêque de Paris, et avec le sceau du roi, un testament sans doute dicté par son influence, où il déclarait appeler l'excommunication sur ceux qui le violeraient et même léguer, en ce cas, la moitié de ses revenus à Philippe de Valois. Aussitôt après, et tandis que le mandement du roi était proclamé dans toutes les provinces, il se chargea du soin de garder avec ses chevaliers les passages de la Lys. Robert de Cassel lui-même avait trahi la cause qu'il avait embrassée avec tant de zèle, et la promesse de quelques nouveaux domaines, qu'il n'obtint jamais, l'avait aisément engagé à accepter, sous les ordres de Philippe de Valois, le commandement de deux cents hommes d'armes chargés de défendre Saint-Omer.

Cependant le roi était allé prendre à Saint-Dénis l'oriflamme «de vermeil samit à guise de gonfanon à trois queues,» ornée de «houppes de soie verte.» De là il partit pour Arras, où se trouvait assemblé «tout le povoir du royaume de France.» On y comptait cent soixante et seize bannières, le ban et l'arrière-ban de la féodalité: les Provençaux et les Languedociens s'y mêlaient aux milices de Hollande et de Hainaut. Des hommes d'armes envoyés par le roi de Bohême s'y confondaient avec les archers génois. Là brillaient les ducs de Bourgogne, d'Autriche, de Bretagne, de Lorraine, de Bourbon, le roi de Navarre, le grand maître des Hospitaliers, le dauphin de Viennois, les comtes d'Alençon, de Bar, de Savoie, de Hainaut. Jamais plus formidable armée n'avait quitté les remparts d'Arras, qui avaient été les témoins des armements de Philippe IV et de Louis X.

Pour mieux cacher ses projets, Philippe de Valois ordonna en s'éloignant d'Arras de marcher droit vers la Lys, afin que les Flamands ne pussent point réunir leurs forces sur un seul point. Dès qu'il eut appris que les milices d'Ypres et de Bruges s'avançaient vers Courtray, il fit exécuter un mouvement rapide vers l'aile gauche, et franchit le Neuf-Fossé, près de Boezeghem, le samedi 20 août 1328: toutes les bannières se portèrent aussitôt en avant vers l'abbaye de la Woestyne.

Nicolas Zannequin occupait Cassel avec dix mille hommes accourus des contrées maritimes du Fleanderland; Sohier Janssone lui avait amené un renfort de six mille hommes, et bien qu'il eût fait prévenir les milices de Bruges de l'invasion des Français, il se croyait assez fort pour ne partager avec personne l'honneur de sauver la patrie. Ces mêmes plaines avaient vu, en 1071, le triomphe des communes flamandes: allaient-elles être de nouveau le théâtre de leur victoire?

Pendant trois jours le roi de France resta devant Cassel, attendant la retraite de ses ennemis. Les chevaliers ne pouvaient gravir avec leurs destriers bardés de fer les pentes escarpées qui s'élevaient devant eux, et se trouvaient réduits à être témoins des escarmouches qui se succédaient sans relâche. Les bidauds (tel était le nom que l'on donnait aux sergents à pied) multiplièrent vainement leurs efforts: ils furent repoussés de toutes parts. Le roi, irrité de cette résistance, changea de projet; il ordonna le 23 août au matin que l'on portât son camp aux bords de la Peene, sur la route de Watten: de là il menaçait Bergues, Wormhout et Bourbourg; et comme s'il eût voulu rompre à jamais les liens qui unissaient les fils de Robert de Béthune à leur peuple, il chargea Robert de Cassel de livrer à l'incendie et au pillage les fertiles vallées qui s'étendaient au nord et à l'ouest. Il espérait que les Flamands, émus par le spectacle de ces dévastations, quitteraient leur position inaccessible pour accourir au secours de leurs frères. Pendant toute la nuit, les tristes lueurs des incendies qui s'allumaient de toutes parts sillonnèrent le ciel. Aux premières clartés du jour, de nouvelles scènes d'horreur vinrent frapper les regards des milices flamandes réunies sur la montagne de Cassel. Les plaintes des femmes, les cris des vieillards, les gémissements des enfants, ne cessaient de retentir à leurs oreilles; mais elles restaient immobiles, et la plupart des Français, fatigués de carnage et de butin, rentrèrent dans leur camp sans que le moindre mouvement eût été remarqué parmi les défenseurs de la Flandre.

Il était trois heures après midi, les chevaliers français s'étaient désarmés. Tandis qu'ils jouaient aux échecs ou aux dés, les chefs flamands délibéraient: les plus sages voulaient laisser aux Brugeois le temps de les rejoindre; d'autres étaient d'avis d'aller pendant la nuit surprendre les Français dans leurs tentes; mais Zannequin rejeta ces conseils comme trop pusillanimes. «Quoi, s'écria-t-il, le roi de France est devant nous et nous ne le combattrions point, ou nous attendrions pour le faire le retour de la nuit? Nous qui ne redoutons personne, craindrions-nous donc ses regards? Grâce à Dieu, voilà enfin ces ennemis que nous étions si impatients de rencontrer: profitons de leur confusion pour les attaquer.» Mille clameurs enthousiastes saluèrent le discours de Zannequin, et les Flamands, divisés en trois corps, se précipitèrent du haut de la montagne; car, hommes courageux et libres, ils n'hésitaient point, dit Villani, à assaillir l'armée la plus redoutable.

La fureur des Flamands était surtout grande contre les hommes d'armes du comte de Hainaut; ils les haïssaient comme les constants auxiliaires de leurs ennemis, et plutôt comme des traîtres que comme des étrangers. Des trois batailles formées par Zannequin, il y en eut deux qui se dirigèrent vers les tentes du comte de Hainaut et celles de son frère Jean de Beaumont, qui avait sous ses ordres les chevaliers envoyés par le roi de Bohême. Cependant, quatre cents sergents de Tournay, vêtus de tuniques rouges ornées de châtelets d'argent, avaient pris les premiers les armes à la voix de leur chef, Gauthier de Calonne, et leurs cris annoncèrent l'approche des ennemis qu'ils se préparaient à repousser.

Déjà la troisième bataille, guidée par Zannequin, n'était plus éloignée de la tente de Philippe de Valois. Tous les Flamands marchaient en silence, et avant qu'on les eût aperçus, ils se trouvèrent au milieu des barons, «qui aloient, dit la chronique de Saint-Denis, d'une tente en l'autre pour eux déduire en leurs belles robes.» En ce moment, un chevalier champenois, nommé Renaud de Loire, s'offrit à eux les prenant pour quelque troupe revenue un peu tard du pillage de la vallée de Bergues, et prêt à leur reprocher de troubler les seigneurs dans leurs joyeux devis: il périt sous leurs coups. Plusieurs chevaliers, qui se hâtaient d'arriver à son secours, partagèrent son sort. Les plus illustres barons de France s'élançaient précipitamment sur leurs armes; mais les Flamands, loin de s'arrêter, continuaient leur marche rapide, couverts de poussière et de sueur. Là furent plus ou moins grièvement blessés les ducs de Bourgogne et de Bretagne, les comtes de Bar, de Boulogne, de Savoie, Bouchard de Montmorency et d'autres nobles chevaliers. Le roi sommeillait, après un long festin, lorsqu'un religieux, qui ne le quittait jamais (c'était son confesseur), aperçut de loin le désordre de la lutte et s'écria que les Flamands attaquaient le camp. «Propos de clerc qui a peur,» répondit Philippe avec un sourire incrédule; mais Miles de Noyers accourait déjà près de lui, agitant l'oriflamme, pour appeler tous les chevaliers à la défense du roi. La plupart fuyaient, et le roi, saisissant un casque et une cotte d'armes, s'avançait presque seul pour combattre les Flamands, quand Miles de Noyers, le suppliant de sauver sa vie, l'entraîna hors de sa tente. Selon un autre récit, Zannequin levait déjà sa massue sur la tête du roi au moment où il parvint, grâce au courage du sire de Noyers, à se dérober au danger qui le menaçait.