Les communes flamandes avaient également annoncé leur intention de renouer leurs anciennes relations de commerce avec l'Angleterre, et le 15 avril, Edouard III chargea l'évêque de Lincoln, et les comtes de Salisbury et de Huntingdon, de se rendre en Flandre pour y conclure un traité. Les ambassadeurs anglais débarquèrent à Dunkerque et de là ils se dirigèrent vers Gand; les bourgeois de cette ville, si longtemps dévoués au comte de Flandre, avaient ressenti vivement les déplorables résultats des mesures qui les frappaient dans leur industrie; Sohier de Courtray lui-même, qui avait été pendant plusieurs années le défenseur de Louis de Nevers dans ses guerres contre les Brugeois, avait osé déclarer que l'alliance du roi d'Angleterre était le premier besoin du pays, et c'était dans son hôtel que Bernard d'Albret, l'un des ambassadeurs d'Edouard III, avait reçu l'hospitalité. Peu de détails nous ont été conservés sur cette assemblée de Gand, mais nous savons que le roi d'Angleterre proposait le rétablissement de l'étape des laines en Flandre, et il avait récemment ordonné, dans un parlement tenu à Norwich, qu'on protégeât dans ses Etats tous les tisserands flamands. Il paraît aussi que l'une des garanties adoptées pour le maintien de la paix fut un projet de mariage entre le fils du comte de Flandre et la fille du roi d'Angleterre.

L'évêque de Lincoln s'était rendu dans le Hainaut: il avait une mission plus importante à y remplir; il ne s'agissait de rien moins que de consulter le comte Guillaume, qui était le père de la reine d'Angleterre, sur les prétentions qu'avait réveillées l'ambition de Robert d'Artois. Le comte de Hainaut protesta de son zèle, mais sa puissance était peu de chose en comparaison de celle de Philippe de Valois, et il engagea vivement Edouard III à s'assurer l'appui des princes voisins et surtout celui des communes flamandes. En effet, la générosité du roi d'Angleterre attacha successivement à sa cause l'archevêque de Cologne, le sire de Fauquemont, le marquis de Juliers, le comte de Gueldre; le duc de Brabant lui-même avait cédé soit aux volontés de ses communes, soit à ses rancunes contre Philippe de Valois, qui avait préféré à son appui celui du comte de Flandre; depuis que la mort de son fils avait rompu les liens qui l'unissaient à la France, il semblait ne plus se souvenir que de ceux qui existaient entre la maison des rois d'Angleterre et la sienne.

Louis de Nevers restait seul étroitement attaché à l'alliance française. Il oubliait les événements qui avaient précédé la bataille de Cassel, pour recourir aux mesures oppressives que Philippe de Valois n'avait osé lui conseiller en 1328 qu'après avoir vaincu Zannequin et ses seize mille compagnons. Sa vengeance menaçait surtout celui qu'il considérait comme le chef du parti anglais, ce chevalier banneret qui, pour parler le langage de Froissart, «estoit durement amé à Gand et tenu pour le plus preux chevalier de Flandre et le plus vaillant homme, et qui, le plus hardiment, avoit desservi ses seigneurs.» Sohier de Courtray avait été perfidement appelé le 6 juillet à Bruges, pour y assister à une assemblée générale des députés des communes: on l'arrêta aussitôt, et il fut conduit au château de Rupelmonde, comme coupable de trahison vis-à-vis du roi de France, parce qu'il avait accueilli un aïeul de Henri IV: son fils eut à peine le temps de chercher un refuge en Angleterre.

Edouard III résolut de tenter un dernier effort pour le maintien de la paix en chargeant l'évêque de Lincoln de proposer de nouveau le mariage de l'une de ses filles, nommée Jeanne, avec Louis de Male, fils du comte de Flandre; mais les ambassadeurs anglais ne purent rien obtenir, et s'ils intercédèrent en faveur de Sohier de Courtray, leurs prières mêmes ne lui furent que fatales. Ils paraissent du reste n'avoir pas tardé à retourner à la cour du comte de Hainaut, et ce fut là qu'ils apprirent que Louis de Nevers avait envoyé des vaisseaux aux bouches de l'Escaut pour s'emparer d'eux s'ils s'embarquaient à Anvers. La crainte de tomber en son pouvoir les obligea d'aller en Hollande chercher un navire à Dordrecht. Edouard III fut vivement ému par leurs plaintes et promit d'y porter remède. Cinq cents hommes d'armes et deux mille archers quittèrent le port de Gravesand: les comtes de Derby et de Suffolk, Renaud de Cobham et un jeune chevalier du Hainaut, nommé Gauthier de Mauny, déjà célèbre par ses exploits en Ecosse, avaient réclamé l'honneur de prendre part à cette expédition, qui allait ouvrir la plus grande guerre du quatorzième siècle.

Cinq mille hommes d'armes avaient été placés par le comte de Flandre dans l'île de Cadzand. Gui, frère bâtard de Louis de Nevers, y avait conduit avec lui les plus nobles chevaliers du parti leliaert, Pierre d'Ingelmunster, Jean de Moerkerke, Gilles de Watervliet, les sires de Meetkerke, de Brugdam, d'Halewyn. Tandis que les archers anglais les forçaient, en lançant une grêle de flèches, à abandonner les digues où ils avaient planté leurs bannières, Gauthier de Mauny et ses compagnons s'élançaient sur le rivage. Pas une parole n'avait été échangée et la lutte fut terrible. Un moment la fortune parut trahir les assaillants. Le comte de Derby avait été abattu, mais Gauthier de Mauny s'empressa de le relever en poussant son cri d'armes: «Lancastre au comte de Derby!» Enfin les Anglais triomphèrent: ils pillèrent toute l'île de Cadzand, et lorsque leur flotte rentra dans la Tamise, elle ramenait prisonniers les sires de Watervliet, de Rodes, d'Halewyn et de Brugdam, et Gui, frère du comte de Flandre, qui devait, après une captivité de deux années, jurer foi et hommage au roi d'Angleterre (9 novembre 1337).

Cependant le comte de Flandre, de plus en plus dévoué à Philippe de Valois, se rendait de ville en ville pour engager les communes à ne pas rompre la paix que le traité d'Arques avait rétablie et à rester les alliés de la France. Il recourait tour à tour aux mesures les plus rigoureuses, aux moyens les plus humbles de persuasion. Ainsi, ne jugeant point la captivité de Sohier de Courtray un châtiment assez sévère des négociations des Gantois avec Edouard III, il les obligea à lui payer une forte amende et à envoyer leurs députés implorer sa merci à ses pieds. Il semblait ne pas redouter le ressentiment de ses bourgeois qui l'avaient fidèlement soutenu dans ses malheurs, et ne s'éloigner d'eux que pour placer toute sa confiance dans les cités qui l'avaient proscrit autrefois.

Le roi de France, naguère si terrible dans ses vengeances contre les communes de Flandre, ne cherchait plus qu'à seconder les efforts du comte pour se concilier l'affection des bourgeois dans la plupart des villes. Le 15 août 1337 il remit aux communes flamandes quatre-vingt mille livres qu'elles lui devaient pour deux années de leur rente annuelle de quarante mille livres parisis, et réduisit de moitié le payement échu le 1er mai 1337, en leur accordant pour le surplus un nouveau délai. Il leur abandonna aussi une autre prétention de trente mille livres tournois, représentant les arrérages des dix mille livres de rente assignées dans les châtellenies de Lille et de Douay, qui n'avaient point été payées pendant les années 1310, 1311 et 1312; de plus, il leur promit qu'à l'avenir elles auraient le monopole de l'exportation de toutes les laines de France. Ces avantages ne leur étaient accordés toutefois qu'à cette condition que les ambassadeurs du roi les trouveraient «en bonne volenté vers le roy.» En conséquence, l'évêque de Tournay et Gérard de Bellay arrivèrent le 29 août à Ypres, et là, en présence du comte de Flandre, ils renouvelèrent ces concessions. Peu de temps après, le roi de France permit aux bourgeois de Bruges de recreuser leurs fossés entre la porte Sainte-Catherine et celle de Coolkerke, parce qu'ils se plaignaient de la mauvaise qualité de leurs eaux pour la fabrication de la bière. Enfin, lorsque la victoire des Anglais dans l'île de Cadzand l'engagea à se montrer de plus en plus prodigue de grâces et de priviléges, il autorisa les Brugeois, non-seulement à élargir tous leurs fossés, mais aussi à relever leurs remparts, sous le prétexte que ce travail était nécessaire pour résister aux ennemis du royaume. L'évêque de Tournay, Hugues Quiéret, Pierre de Cuignières et Nicolas Béhuchet se rendirent à Bruges, et y déclarèrent que le roi libérait les communes de Flandre du second payement de leur rente annuelle de quarante mille livres parisis, «pour ce que nous avons sceu, dit une charte du mois de janvier 1337 (v. st.), l'estat du pays de Flandres, le bon portement des bones gens et la boine volenté qu'ils ont de servir nostre seigneur.»

Si Louis de Nevers se réconciliait avec les bourgeois de Bruges, ceux de Gand lui devenaient de plus en plus hostiles. Qu'on se représente l'antique cité de saint Amand et de saint Bavon, devenue la plus vaste et la plus populeuse de l'Europe. Ses remparts offrent un développement de sept lieues, et à côté de sept ponts de marbre construits sur l'Escaut, on remarque sept églises fondées, selon de fabuleuses légendes, par sept rois qui l'ont vainement assiégée pendant sept ans. Moins d'un demi-siècle s'est écoulé depuis que ses bourgeois ont chassé toute une armée commandée par Edouard Ier, et Froissart, complétant le tableau qu'en a tracé Villani, l'appelle «la souveraine ville de Flandre de puissance, de conseil, de seigneurie, et de toutes choses appartenans à une bonne ville et noble que on pourrait recorder, assise et située en la croix du ciel.» Aussi dédaignée que sa rivale était comblée de bienfaits, elle était réduite à supplier le roi de France, le comte de Hainaut et le duc de Brabant, d'intercéder en faveur de Sohier de Courtray. C'était en vain que d'autres députés suivaient le comte, de Courtray à l'abbaye de Saint-Bernard, d'Audenarde à Ardenbourg, pour obtenir sa liberté: toutes les prières des bourgeois de Gand étaient repoussées, et leur humiliation égalait la misère à laquelle les condamnait l'interruption de leurs relations industrielles avec l'Angleterre.

«En ce temps, raconte Froissart, avoit ung bourgeois à Gand, lequel parloit bien sagement au gré de plusieurs. Si reprirent aucuns hommes ses paroles aux aultres, et dirent qu'il estoit un très sage homme, et dirent qu'il avoit dit que s'il estoit oys et creus, il cuideroit en brief temps avoir remis Flandres en bon estat et r'aroient tout leur gaignage, sans estre mal du roy de France, ne du roy d'Engleterre. Ces paroles multiplièrent tant que li quars ou la moitié de la ville en fu infourmés. Lors commencèrent à s'assembler et tant que, un jour de feste après disner, ils se mirent ensamble plus de mille, et appeloient l'un l'autre à leurs maisons, en disant: Alons, alons oyr le bon conseil du saige homme.—Et vinrent à la maison du dit bourgeois qu'ils trouvèrent appoiant à son huis. De si long qu'ils le percheurent, ils lui firent grant révérence et honneur, et dirent: Chier seigneur, veuilliés nous oyr. Nous venons à vous à conseil; car, on nous dist que les grans biens et sens de vous remettra le pays de Flandre en bon point: si, nous dites comment, et vous ferez ausmosne.—Lors s'avancha le dit bourgeois et dist: Seigneurs compaignons, je suis natif et bourgeois de cette ville; si y ai le mien. Sachiés que de tout mon pooir je vous vodroie aidier et tout le pays; et s'il estoit homme qui voulust en prendre le fais, je vodroie exposer mon corps et biens à estre dalez lui, ou si vous aultres, vous me voliés estre frères, amys et compaignons en toutes choses pour demourer dalez moy, je l'emprendrois volentiers.—Alors, dirent-ils tous d'un assens et d'une voix: Nous vous promettons léalment à demourer dalez vous en toutes choses et d'y aventurer corps et biens, car nous savons bien que en toute la conté de Flandres, n'y a homme, se non vous, qui soit digne de ce faire.—Adonc quand il se vit ainsy accueilli en l'amour du peuple, il fit grans consaux et grandes assemblées de gens et tant les mena de paroles, que toute la communalté et grant plenté de la bourgeoisie se tirèrent vers lui et le compaignoient à grant puissance.» Ce bourgeois de Gand, que ses concitoyens appelaient «le sage homme» se nommait Jacques d'Artevelde.

L'alliance des Artevelde et de l'illustre maison de Courtray est attestée par des preuves irrécusables. D'autres documents démontrent la position élevée qu'ils occupaient.