Selon quelques historiens, les Artevelde étaient issus de la famille des châtelains de Gand, qui remontaient aux comtes de Guines. Ils possédaient le fief d'Artevelde, et rien ne s'oppose à ce qu'à l'exemple de deux branches de cette illustre maison, qui prirent le nom des fiefs de Damme et de Mendonck, une autre se soit attribué dans les premières années du treizième siècle celui du fief d'Artevelde. Si cette origine était formellement démontrée, Jacques d'Artevelde compterait des aïeux parmi les princes et les rois. Lors même qu'elle ne le serait point, il lui resterait toujours «son écusson de sable à trois couronnes ou chapelets d'argent, ce qui fut, dit l'Espinoy, à la façon des vieux Romains, lesquels donnoyent semblables couronnes aux plus preux et valeureux de leurs soldats ou bourgeois.»
Quoi qu'il en soit, la famille de Jacques d'Artevelde, comme celle de Jean de Mendonck, était inscrite dans le registre des corporations industrielles à côté des noms les plus illustres de la cité. Jean d'Artevelde, échevin de Gand en 1319, en 1321, en 1325 et en 1328, appartenait au commerce des draps, cette grande industrie de la Flandre, aussi bien que le vaillant Guillaume Wenemare, qui périt en 1325, sous les murs de Deynze, à la tête des Gantois. Jacques d'Artevelde, inscrit dans le métier des tisserands, imita l'exemple que lui avait donné son père, et en 1344, c'est-à-dire à cette brillante époque où le plus noble prince de l'Europe le nommait son compère, il continuait, au milieu des projets les plus vastes qui aient jamais été conçus, à prendre une part active au mouvement de l'industrie nationale; les salles où se trouvaient déposés les merveilleux ouvrages des tisserands de Flandre touchaient à la chancellerie, où il scellait les chartes qui protégeaient leur travail et leur liberté, tant était respectée à Gand cette loi de la comtesse Mathilde: «si l'on découvre quelque bourgeois inutile à la ville et à la commune, qu'il soit banni par les échevins.»
Les Artevelde avaient donné plus d'une preuve de leur dévouement à la patrie. Philippe le Bel avait confisqué, en 1298, les biens de Guillaume d'Artevelde. Jean d'Artevelde, parent de Philippe d'Axel, a partagé un instant son autorité à Gand; mais tous ses fils se séparent de Louis de Nevers, quand ils le voient, par zèle pour les intérêts du roi de France, compromettre les progrès et l'essor que trois siècles d'efforts pénibles avaient imprimés à l'industrie flamande. En 1335, Guillaume d'Artevelde, qui paraît avoir été le fils du proscrit de 1298, est insulté par les sergents du comte; mais l'exaspération populaire éclate avec tant de force, qu'il doit intervenir lui-même pour leur sauver la vie. Cependant le bailli lui ordonne de le suivre à la prison de la ville: à peine a-t-il obéi, que la commune, courant aux armes, s'empresse de le délivrer. La lettre dans laquelle Gauthier de Bederwane, bailli de Gand, raconte cette émeute, ajoute que le peuple rendit à la liberté, en même temps que Guillaume d'Artevelde, deux de ses cousins inscrits au métier des tisserands. L'un de ceux-ci n'était-il point Jacques d'Artevelde qui, dès cette époque, aurait été le principal objet des sympathies populaires? Car les Gantois, comme le disait plus tard le comte de Hainaut, ne faisaient rien, «sans la faveur et la grâce de Jacques d'Artevelde.»
Tout annonce que lorsque Gui de Dampierre alla en 1300 avec ses fils et l'élite de la noblesse flamande se confier à la générosité de Philippe le Bel, Jacques d'Artevelde accompagna à Paris son oncle, Gauthier d'Artevelde, dizenier attaché au service de Robert de Béthune. Sa jeunesse dut être frappée du triste spectacle des malheurs de ce vieillard, dont le généreux dévouement devait être si cruellement puni. Charles de Valois, qui lui-même avait été trompé par son frère dans les conseils qu'il avait donnés au comte de Flandre, protestait contre cette trahison et suppliait le roi de rendre du moins la liberté à l'aîné de ses fils, dont il connaissait le courage et qu'il voulait associer à ses projets aventureux. Charles de Valois venait d'épouser une des nièces de Robert de Béthune, Catherine de Courtenay, qui lui avait apporté en dot ses prétentions à l'empire de Constantinople, usurpé par les Paléologues: il espérait que le vainqueur de Bénévent l'aiderait à le reconquérir, et repousserait les Turcs de Bithynie, aussi aisément qu'en Italie il avait dispersé les Sarrasins de Nocera. Cependant Philippe le Bel se montra inflexible, et le comte de Valois, privé de l'appui de l'héritier du comté de Flandre, fut réduit à n'amener avec lui dans sa croisade qu'un petit nombre des amis du prince captif. L'un de ceux-ci fut le neveu du dizenier Gauthier.
Le jeune bourgeois de Gand traversa la France et s'arrêta à Rome avec Charles de Valois, qui y obtint du pape la confirmation de ses droits au sceptre impérial d'Orient, en même temps que le titre de pacificateur de la Toscane et de capitaine du patrimoine de saint Pierre. Jacques d'Artevelde y salua la grande figure de Boniface VIII qui dominait les querelles des Guelfes et des Gibelins; peut-être accompagna-t-il les ambassadeurs que le comte de Valois envoyait à Florence aux chefs de la faction des Blancs, et y vit-il Dante Alighieri, qui bientôt, chassé par l'exil de sa patrie, allait chercher au delà des Alpes la route que Jacques d'Artevelde avait suivie, depuis les rives du Rhône jusqu'aux digues sablonneuses que les Flamands opposent à la mer entre Cadzand et Bruges:
Quale i Fiamminghi tra Cazzante e Bruggia
Temendo 'l fiotto che inver lor s'avventa,
Fanno lo schermo perchè 'l mar si fuggia.
Charles de Valois ne tarda point à conduire une expédition en Sicile, et ce fut de là, raconte-t-on, qu'il mit à la voile pour la Grèce. Sur ces rivages qui avaient vu passer, avant les hommes d'armes de Charles de Valois, l'armée de Robert de Jérusalem et la flotte de Baudouin de Constantinople, le fils de Jean d'Artevelde put retrouver les traces de la gloire de la Flandre. Plusieurs chevaliers y conservaient les domaines que leurs pères avaient conquis un siècle plus tôt. Engelbert de Liedekerke était grand connétable de la principauté d'Achaïe, et son frère capitaine du château de Corinthe; enfin, au milieu des Thermopyles, au bord du lac Copaïs, «le bail de Thessalie, monseigneur Antoine le Flamenc, qui estoit tenus un des plus sages hommes de Roumanie,» élevait une église en l'honneur de saint Georges, ce noble patron des chevaliers, que Robert II invoquait à Antioche et à Ascalon. Ce fut dans ces lointains climats, pleins des souvenirs des héros de Marathon et de Salamine, que Jacques d'Artevelde apprit la destruction, sous les murs de Courtray, de la plus puissante armée de l'Europe, vaincue par quelques bourgeois et quelques laboureurs.
On ignore ce que devint Jacques d'Artevelde pendant plus de vingt ans. Il s'occupait des affaires publiques et de l'éducation de ses enfants, d'industrie au milieu des foulons et des tisserands, et d'agriculture dans ses polders de Basserode, lorsque, cédant aux prières des bourgeois qui s'étaient rendus sur la place de la Calandre, il les engagea à se réunir dans le préau du monastère de la Biloke.