Philippe de Valois avait espéré que la sentence de l'évêque de Senlis aurait suffi pour semer en Flandre une terreur si profonde, que tous les bourgeois se seraient empressés d'accourir à Tournay pour se mettre à sa merci. Toutes ses prévisions furent déçues: il fallait toutefois quelques jours de plus pour que ses hommes d'armes se rendissent d'Amiens aux frontières de Flandre. Il feignit de nouveau de ne désirer que le maintien de la paix, et les négociations recommencèrent. Simon Parys et Jean Uutenhove, retenus un instant à Tournay à leur retour de Paris, avaient recouvré leur liberté. Des conférences eurent lieu à Deynze et à Lille; mais elles ne produisirent aucun résultat: Thomas de Vaernewyck et Liévin de Béveland avaient inutilement demandé la proclamation d'une trêve.
Le 7 avril, le connétable était entré à Tournay, accompagné d'un grand nombre d'hommes d'armes, et, deux jours après, le roi de France l'y avait suivi, pensant que l'interruption de toutes les cérémonies religieuses pendant la semaine sainte disposerait davantage l'esprit des Gantois à la crainte et à la soumission. Un corps de chevaliers leliaerts, qui s'était retiré après la défaite de Cadzand dans le château de Biervliet, devait s'associer au mouvement qu'il projetait. Le 11 avril, veille de la fête de Pâques, on aperçut, du haut de la tour de Saint-Nicolas, quelques chevaucheurs ennemis devant les portes de la ville, et la cloche du beffroi donna aussitôt le signal de l'alarme. Les Gantois, soutenus par la voix du capitaine de la paroisse de Saint-Jean, se préparaient à résister, et dix jours se passèrent sans que Philippe de Valois, trop lent à prendre une résolution, ordonnât de marcher en avant. Enfin, le 22 avril, les bourgeois de Gand s'assemblent au Cauter. Jacques d'Artevelde leur annonce qu'il a fait rompre le pont de Deynze que devaient traverser les Français, et qu'ils n'ont plus rien à craindre de leurs préparatifs ni de leurs menaces: il leur propose de se diriger vers le camp des Leliaerts de Biervliet. Par son ordre, les trompettes ne cessent de résonner sur la place du Cauter pendant tout le jour. Le lendemain, les échevins de la ville, les capitaines des paroisses, les doyens des métiers montent à cheval, suivis des chaperons blancs, guidés par Baudouin Wenemare, de la gilde de Saint-Georges, commandée par Jean Uutenhove, et de machines de guerre qui doivent servir à l'assaut de Biervliet. «Ils allaient, disent les comptes manuscrits de la ville de Gand, rétablir la paix du pays et assurer la défense de ses lois, de ses libertés et de son industrie.»
Cependant le comte de Flandre crut qu'il fallait profiter du moment où les Gantois prenaient la route d'Assenede, pour soumettre complètement les bourgeois de Bruges à son autorité; il espérait que la plupart se montreraient bien disposés en sa faveur, car ils n'avaient pu oublier sa déclaration du 19 janvier, et il venait de rétablir par une charte du 24 avril leurs anciens priviléges, tels qu'ils les avaient reçus après la bataille de Courtray. Le 25 avril, il quitta le château de Male avec Morel de Fiennes et d'autres chevaliers, et alla planter sa bannière sur la place du marché. Les foulons accoururent les premiers pour défendre les libertés de la ville, et cinq ou six d'entre eux avaient péri, lorsque toute la commune prit les armes et força le comte à se retirer à Male. Au premier bruit de cette tentative, Jacques d'Artevelde, victorieux à Biervliet, hâta sa marche vers Bruges. L'alliance des deux communes rivales y fut proclamée, et, dans une réunion solennelle tenue au monastère d'Eeckhout, à laquelle assistaient les députés d'Ypres et ceux du Franc, il fut décidé que les trois bonnes villes de Flandre, tant en leur nom que pour les châtellenies voisines, gouverneraient d'un commun accord et éliraient chacune trois députés, qui formeraient une assemblée permanente d'états chargée de veiller à l'administration du pays, ce qu'on nomma plus tard les trois membres de Flandre.
Le 29 avril 1338, les représentants de toutes les communes de Flandre (la ville de Bruges comptait parmi eux cent huit députés, dont l'un était Jean Breydel) se rendirent au château de Male, et là Jacques d'Artevelde exposa au comte ce qui avait été arrêté au monastère d'Eeckhout. Louis de Nevers jura que désormais il maintiendrait les libertés de la Flandre, telles qu'elles existaient avant le traité d'Athies. Peu de jours après, il répéta le même serment à l'assemblée générale d'Oostcamp.
Ainsi, grâce aux efforts de Jacques d'Artevelde, la paix du pays avait été rétablie en moins de quatre mois; toutes les rivalités, toutes les haines s'étaient calmées, et l'on vit, au mois de mai 1338, une députation, composée de Jacques d'Artevelde, de Guillaume de Vaernewyck, de Hugues de Lembeke, de Henri Goethals, de Jean Breydel, de Jacques de Schotelaere et d'autres bourgeois désignés par les villes de Gand, de Bruges et d'Ypres, parcourir toute la Flandre depuis Bailleul jusqu'à Termonde, depuis Ninove jusqu'à Dunkerque, «pour réconcilier les bonnes gens des communes avec le comte de Flandre, tant pour l'honneur du comte que pour la paix du pays.»
Depuis cette époque, les réunions des députés des communes deviennent très-fréquentes: elles ont lieu successivement à Courtray, à Bruges, à Ypres, à Roulers, à Gand. Jacques d'Artevelde leur a confié une mission aussi difficile qu'elle est noble et élevée, le soin de faire prospérer la Flandre par la neutralité de son industrie au milieu des guerres les plus sanglantes, et de s'assurer à la fois l'alliance commerciale du roi de France, qui hait profondément la Flandre, et celle du roi d'Angleterre, qui ne la flatte peut-être que pour l'asservir plus aisément.
Edouard III se montrait de plus en plus favorable aux communes flamandes. Dès le 8 mai, il écrivait aux Gantois: «Le roi, à très sages personnes, les conseillers, échevins, bourgmestre et membres de la commune de Gand, ses très chers amis, salut et sincère affection. Nous avons appris avec bonheur, et toute notre âme en est pénétrée de joie, que vous avez conclu un traité avec nous, et que malgré les périls qui vous menacent, vous exposez si généreusement pour nous vos vies et vos biens: nous espérons qu'avec l'aide de Dieu, nous pourrons vous en témoigner notre reconnaissance.» Le même jour, il adressait aux magistrats de Bruges et d'Ypres des lettres conçues en ces termes: «Le souvenir de l'amitié qui a existé autrefois entre votre commune et notre maison royale, nous fait désirer vivement qu'une alliance stable ait lieu entre vous et nous, pour notre avantage mutuel.» Il finissait en leur annonçant le départ de ses ambassadeurs, l'évêque de Lincoln et les comtes de Northampton et de Suffolk, pour le Brabant.
Les communes de Flandre ne tardèrent point à répondre à ces lettres, en envoyant leurs députés à Anvers pour y déterminer les conditions d'un traité commercial, quoique Edouard III désirât surtout la conclusion d'une alliance politique. Toutes les communes de Flandre délibérèrent au sujet des négociations dont leurs députés leur rendaient compte. Lorsqu'elles les eurent unanimement approuvées, Jacques Masch et leurs autres députés retournèrent à Anvers, où se trouvaient le comte de Gueldre et les ambassadeurs anglais, et on y conclut, le 10 juin 1338, un traité dans lequel la neutralité de la Flandre était proclamée. L'Angleterre restait ouverte au commerce des bourgeois flamands, tandis qu'il leur était permis de repousser de leurs villes et de leurs ports les hommes d'armes anglais et français, sauf le service dû à Philippe de Valois par le comte à raison de son fief.
Edouard III ordonna aussitôt après que toutes les étoffes marquées du sceau des villes de Flandre pourraient circuler librement en Angleterre.
Cependant Jean Uutenhove et Thomas de Vaernewyck avaient quitté Gand le 3 juin, pour aller annoncer à Philippe de Valois la réconciliation cordiale du comte et du pays de Flandre, et lui faire part de la convention que l'on avait le projet de conclure avec le comte de Gueldre pour prévenir la ruine des corps de métiers. Philippe de Valois, trop prudent pour s'aliéner l'esprit des Flamands au moment où le roi d'Angleterre eût voulu les engager à prendre les armes, se montra fort conciliant. Il suspendit l'effet de toutes les créances qui existaient à charge des communes et des bourgeois de Flandre, et le 21 juin, Thomas de Vaernewyck, revenu à Gand, y donna lecture, aux députés des communes, des lettres par lesquelles le roi de France avait voulu balancer les priviléges accordés par Edouard III dans le traité d'Anvers. Il s'y engageait à faire lever l'excommunication, autorisait les relations commerciales de la Flandre avec l'Angleterre, promettait de respecter sa neutralité par tous les moyens, même en ordonnant à ceux de ses sujets qui y aborderaient de déposer leurs armes, «si que les marchands et marchandises ne soient troublés ne empechiés en la bonne pais du pays de Flandre.» Le 23 juillet l'évêque de Senlis arriva à Gand pour y lever la sentence d'interdit, et Louis de Nevers se rendit solennellement à Tournay avec les députés des communes de Flandre pour y assister aux cérémonies religieuses des fêtes de l'Assomption.