Cette double négociation, qui se termine à trois jours d'intervalle, à Anvers par le traité du 10 juin, par la déclaration du 13 à Paris, suffirait à la gloire de Jacques d'Artevelde; elle marque l'apogée de la grandeur des communes flamandes: époque vraiment mémorable et digne d'admiration, où les rois de France et d'Angleterre, de crainte de voir la Flandre se ranger sous une bannière hostile, lui accordaient à l'envi les plus vastes priviléges commerciaux, et semblaient, en réservant à leurs propres peuples tous les maux de la guerre, assurer à nos cités le monopole de l'industrie et l'asile de la paix du monde.

Edouard III poursuivait le cours de ses ambitieuses espérances. Il avait obtenu du parlement un subside de vingt mille sacs de laine, et le 12 juillet une flotte nombreuse, réunie dans les eaux de la Tamise, recevait le roi d'Angleterre, Philippine de Hainaut, Robert d'Artois, les comtes de Derby, de Warwick, de Pembroke, de Kent, de Suffolk, d'Arundel, Renaud de Cobham, Gauthier de Mauny et un grand nombre d'autres illustres chevaliers. Sept jours après, ils s'arrêtaient au port de l'Ecluse, où Jacques d'Artevelde s'était rendu, avec les autres députés des communes flamandes, pour les saluer. Il est peu probable qu'Edouard III, oubliant les clauses du traité qu'il avait ratifié le 26 juin, ait voulu descendre en Flandre: cependant un chroniqueur contemporain lui prête ce dessein et raconte que Jacques d'Artevelde ne lui permit point de l'exécuter, afin que la neutralité des communes flamandes fût respectée.

Edouard III continua sa route vers Anvers, mais il s'étonna de ne point y trouver les laines qui devaient être employées à la solde de ses hommes d'armes et au payement des pensions qu'il avait promises à la plupart de ses alliés. Leur zèle se refroidissait déjà, et ils s'excusaient de ne point être prêts à combattre. Le duc de Brabant, quoique une nouvelle du 12 août eût confirmé son alliance, ne voulait point commencer seul une si grande guerre; les barons allemands alléguaient aussi qu'ils ne pouvaient prendre les armes sans le consentement de l'empereur. Enfin les bourgeois de Flandre persistaient dans leur résolution de maintenir le traité qu'ils avaient conclu, et quels que fussent les présents et les honneurs que leur offrit Edouard, leurs députés déclaraient qu'ils ne voulaient point s'associer à la ligue dirigée contre Philippe de Valois.

Cependant Edouard III opposait aux obstacles qui l'arrêtaient son activité et son énergie. Il se rendit lui-même en Allemagne auprès de l'empereur Louis de Bavière, et, vers les premiers jours de septembre, l'empereur, cédant à ses prières, le proclama vicaire de l'empire dans une assemblée solennelle tenue à Coblentz, à laquelle assistaient les évêques de Mayence et de Trèves, le duc de Saxe et le comte palatin du Rhin. Dans une autre assemblée qui eut lieu à Herck, dans le Limbourg, Edouard III, assis sur un trône et la couronne sur le front, reçut l'hommage des feudataires impériaux et les invita à se réunir l'année suivante dans les premiers jours du mois de juillet, pour former le siége de la ville de Cambray, que le roi de France avait enlevée à l'empire. Peu de jours après, il défendit à tous ceux qui auraient désormais à traiter en son nom avec Philippe de Valois, de lui donner le titre de roi, afin que l'on ne trouvât point dans leurs paroles un obstacle aux droits qu'il voulait faire valoir en réclamant le royaume de France, in petitione dicti regni.

Tandis que le roi d'Angleterre multipliait ses démarches en Allemagne et ordonnait de nouveaux préparatifs en Angleterre, il ne cessait point ses négociations avec les communes de Flandre. Ce n'était pas seulement parce qu'il espérait obtenir un jour l'appui de leurs nombreuses milices, mais, pressé le plus souvent par le besoin des sommes énormes qu'il fallait prodiguer pour armer tout le nord de l'Europe, il se voyait réduit à recourir à leurs richesses. Il fit de grands emprunts aux bourgeois de Gand, et remit même les riches joyaux de la couronne d'Angleterre en gage chez les Bardi, changeurs florentins fixés à Bruges, qui, après avoir, dès le règne de Henri III, affermé tous les péages de l'Angleterre, étaient devenus au quatorzième siècle, selon l'expression d'un historien italien, l'une des colonnes du commerce de la chrétienté.

Edouard III cherchait en même temps à s'attacher les communes et à éloigner Louis de Nevers de l'alliance française. Au mois de novembre 1338, il charge le comte de Gueldre de négocier le mariage de sa fille Isabelle avec Louis de Male, fils du comte de Flandre; puis il propose de rétablir en Flandre l'étape des laines anglaises: c'est le vœu constant des communes et le plus grand bienfait que leur industrie puisse recevoir d'un prince étranger; mais rien n'ébranle leur résolution de conserver une stricte neutralité dans les guerres qui se préparent.

Plus on approfondit l'histoire de cette époque, plus on reste convaincu que les communes flamandes étaient sincères dans leur détermination, et que si les événements ne s'y fussent opposés, Jacques d'Artevelde, aussi bien que leurs autres chefs, y eût persévéré. Si les liens qui les unissaient au comte de Flandre et à Philippe de Valois furent si peu durables, ce ne sont point les communes flamandes qu'il faut accuser d'avoir cherché à les rompre.

Le comte de Flandre, sachant qu'Edouard III s'était retiré en Brabant sans armée, avait formé le projet de soumettre les communes pendant l'hiver et avant qu'elles pussent être secourues par les Anglais. Ses partisans occupaient les cités de Lille, de Douay, de Saint-Omer. C'était au milieu d'eux que s'organisait l'armement des Leliaerts, qui devait renverser le gouvernement des communes pour rétablir l'autorité absolue du comte. Louis de Nevers espérait être secondé par les populations du Franc, toujours quelque peu jalouses des bourgeois des villes; pour se les rendre plus favorables, il leur avait restitué tous les priviléges dont elles jouissaient sous le règne de Philippe d'Alsace. La première entreprise de ses amis fut dirigée contre Bergues, où ils mirent vingt-cinq bourgeois à mort. Encouragés par ce succès, ils se portèrent rapidement vers Dixmude, et le comte de Flandre quitta aussitôt Tournay pour venir les rejoindre. Là se réunirent tous ses partisans qui depuis longtemps réservaient leurs forces pour cette importante tentative: ils comptaient pouvoir s'emparer aisément de la ville de Bruges, parce que la milice de la commune était retenue en ce moment sur les frontières du Brabant, au siége du château de Liedekerke, que défendaient quelques Leliaerts. Cependant, au premier bruit de l'arrivée du comte de Dixmude, les bourgeois de Bruges s'étaient hâtés de rentrer dans leurs foyers, et le 12 février, vers le soir, ils se trouvaient à Beerst sous les ordres du bourgmestre Gilles de Coudebrouck et de leur capitaine Jean de Cockelaere; ils voulaient profiter de la nuit pour pénétrer à Dixmude et surprendre, pendant leur sommeil, le comte et ses chevaliers. Louis de Nevers reposait déjà, lorsqu'on l'éveilla précipitamment pour lui annoncer l'approche des Brugeois. A peine eut-il le temps de saisir son armure et de sauter à demi-nu sur un cheval. La plupart des nobles accouraient vers son hôtel, et ce fut grâce à leur secours qu'il parvint à faire briser les portes de la ville que les bourgeois de Dixmude avaient déjà fermées; il s'élança aussitôt à toute bride hors des remparts, et ne s'arrêta qu'au pied des tours de Saint-Omer.

Les communes de Flandre adressèrent à Philippe de Valois les plaintes les plus vives contre la trahison qui les avait menacées: elles protestèrent contre cet asile accordé à leurs ennemis, et réclamèrent la restitution des châtellenies de Lille et de Douay, dont elles n'avaient été dépossédées que par la fraude et la violence. Philippe de Valois fit bon accueil à leurs députés. Si le mouvement des Leliaerts n'avait pas été immédiatement comprimé, Philippe de Valois l'eût soutenu avec les hommes d'armes qu'il avait chargé le roi de Navarre de conduire à Tournay. Leur défaite l'engageait à dissimuler de nouveau; il voulait à tout prix s'assurer, sinon l'obéissance des communes flamandes, du moins leur neutralité, au moment où il assemblait toutes les forces de son royaume pour les opposer aux Anglais.

L'été touchait à sa fin, lorsque les barons allemands rejoignirent Edouard III qui les attendait depuis quatre mois dans les prairies de Vilvorde. Il se mit immédiatement en marche et se rendit devant Cambray, que défendait une nombreuse garnison; mais ayant appris que Philippe de Valois réunissait son armée à Péronne, il résolut de lever le siége et d'aller lui livrer bataille, et le 16 octobre il passa l'Escaut près du mont Saint-Martin. Au moment où il quittait le Cambrésis pour entrer dans le Laonnais, le comte de Hainaut s'éloigna de ses bannières pour aller se ranger sous celles du roi de France, afin de remplir successivement ses devoirs de feudataire vis-à-vis de l'empire et vis-à-vis du royaume.