Cependant la comtesse de Montfort s'était rendue elle-même en Angleterre, pour y réclamer un secours immédiat. Robert d'Artois fut chargé du commandement des hommes d'armes qui devaient la seconder; mais à peine avait-il abordé en Bretagne, qu'il y fut mortellement blessé à la défense de Vannes. Edouard III n'hésita plus, et dans les premiers jours d'octobre, il fit voile avec tous les vaisseaux réunis au port de Sandwich, pour aller venger la mort du comte d'Artois; mais aussitôt arrêté dans son expédition par les forces supérieures du roi de France et du duc de Normandie, il se vit réduit à se soumettre à la médiation des légats du pape, et une trêve, qui devait durer jusqu'à la Saint-Michel 1346, fut conclue à Malestroit, le 19 janvier 1342 (v. st.). Les dispositions qui y sont relatives à la Flandre reproduisent les stipulations de la trêve d'Esplechin du 25 septembre 1340, sur les fugitifs et les bannis, et à l'égard des créances des Crespinois; mais il y est dit de plus que le comte de Flandre pourra, «comme seigneur sans moyen quoique non souverain,» résider dans ses Etats en gouvernant de concert avec les communes de Flandre. Les cardinaux délégués par le pape s'y engagent aussi à travailler diligemment à ce que les Flamands puissent obtenir une bonne et valable sentence d'absolution, qui efface tous les interdits prononcés contre eux.

Dans les derniers jours de juillet 1342, c'est-à-dire au moment même où les milices des communes flamandes s'assemblaient pour combattre, le comte de Flandre était arrivé inopinément près de Menin: les députés des magistratures communales, qui n'avaient jamais cessé de l'honorer comme leur prince, s'étaient rendus au devant de lui, et le 4 août il était venu habiter son château de Male. Il voulait profiter du moment où les communes, voyant s'évanouir le projet de la conquête de l'Artois, semblaient devoir être plus accessibles à ses brigues et à ses démarches. L'appui que lui prêtait le roi de France n'était point douteux, et il avait récemment conclu une alliance avec le duc de Bourgogne. Enfin, le pape Clément VI, près de qui Philippe de Valois, malgré les promesses les plus formelles, n'avait rien fait pour la suppression des bulles pontificales, menaçait de nouveau la Flandre. Invoquant une déclaration de Benoît XII, qui avait refusé d'approuver la renonciation du roi de France, il annonçait, par une bulle du 21 octobre 1342, que si les Flamands n'obéissaient point immédiatement aux ordres de Philippe de Valois, il les ferait excommunier par l'évêque de Bologne.

Il ne paraît point que ces tentatives pour séparer la Flandre de l'Angleterre soient restées inconnues d'Edouard III. Le 4 octobre, prêt à s'embarquer pour la Bretagne, il avait chargé Guillaume Trussell d'aller en Flandre pour y réveiller le zèle des communes. C'était précisément vers cette époque que Louis de Nevers, rassuré par l'absence du roi d'Angleterre retenu au siége de Vannes, avait résolu de tenter les plus grands efforts pour rompre l'alliance de son peuple avec les Anglais. Tous les députés des bonnes villes de Flandre se réunirent en parlement le 9 novembre à Damme, et le comte de Flandre crut pouvoir s'y expliquer plus ouvertement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors; mais ses propositions furent mal accueillies, et Guillaume Trussell, qui assistait à cette assemblée, put lui-même s'assurer que la Flandre ne songeait point à trahir ses engagements. Dans une lettre adressée peu après au roi d'Angleterre, les députés des trois bonnes villes, réunis à Gand, réitérèrent les mêmes protestations de fidélité et de dévouement.

Selon un récit dont l'exactitude est fort douteuse, le comte de Flandre avait fait préparer un certain nombre de bannières, sous lesquelles devaient se rallier tous ses partisans. L'un des chefs de cette conjuration était un noble d'Ardenbourg, nommé Pierre Lammens; mais Jacques d'Artevelde, instruit de ce qui se passait, se hâta de se diriger vers Ardenbourg, où il frappa le chevalier leliaert sur le seuil même de sa maison: peu d'instants après, on retrouvait cachée dans sa demeure la bannière qui était le signe d'une trahison déjà sévèrement punie. Si ce fait semble peu digne de foi, il n'en est pas moins certain que les complots du comte devaient éclater au mois de décembre 1342, et que l'énergique activité de Jacques d'Artevelde les fit échouer dans toutes les parties de la Flandre. Nous savons d'ailleurs que Louis de Nevers, mécontent de cet échec et de plus en plus méprisé des communes, quitta la Flandre le 2 janvier pour se retirer en France.

A peine Jacques d'Artevelde est-il rentré à Gand, qu'un riche bourgeois, nommé Jean de Steenbeke, ose l'accuser de vouloir soumettre toute la Flandre aux lois de sa dictature militaire. Artevelde se défend et se justifie; mais Steenbeke appelle ses amis aux armes et le sang est prêt à couler, quand les bannières de seize métiers viennent se ranger autour du capitaine de Saint-Jean. Au premier bruit de ce qui avait eu lieu, les bourgeois de Bruges, d'Ypres et de Courtray accoururent aussi à Gand pour soutenir le héros des communes: la paix était déjà rétablie, et les magistrats avaient ordonné aux deux adversaires d'habiter, l'un le château du comte, l'autre l'hôtel de Gérard le Diable, jusqu'à ce qu'une sentence légale eût été prononcée sur leur différend.

Cette fameuse querelle de Jacques d'Artevelde et de Jean de Steenbeke atteignit-elle les dimensions d'une lutte politique? ne faut-il point y reconnaître plutôt les tristes conséquences d'une inimitié toute personnelle? On ne peut guère en douter, car dès la fin du douzième siècle, selon le témoignage de Gilbert de Mons, on ne cessait de voir à Gand les hommes les plus puissants, secondés par de nombreux amis et protégés par les tours crénelées qui couronnaient leurs habitations, se livrer des combats où le nombre des morts était souvent considérable.

En 1306, c'est-à-dire quatre années après la bataille de Courtray, Jean Borluut, vainqueur des armées de Philippe le Bel, avait été menacé dans ses foyers par des querelles domestiques, et l'intervention des magistrats avait été nécessaire pour que les bourgeois de Gand ne vissent pas une héroïque famille répandre sur leurs places publiques les dernières gouttes du sang qu'avaient respecté les ennemis de la Flandre.

En 1342, la situation semble la même. Jean de Steenbeke était favorable à l'alliance d'Edouard III, car tour à tour échevin et doyen des métiers, il avait été l'un de ceux qui allèrent les premiers chercher les laines anglaises à l'étape de Dordrecht: des haines privées étaient l'unique cause de ses complots.

Plusieurs jours s'étaient écoulés, lorsque les magistrats de Gand ordonnèrent que Jacques d'Artevelde recouvrât la liberté, tandis qu'ils condamnaient Jean de Steenbeke et ses principaux amis à un exil de cinquante années.

Jacques d'Artevelde, triomphant des accusations de ses ennemis, n'en était que plus grand. La Flandre prospérait grâce à ses efforts. On recreusait le canal de la Lieve pour rendre plus faciles les communications de la ville de Gand et de la mer, une monnaie de bon aloi était frappée, et en même temps, afin que l'abondance ne cessât point de régner, un règlement obligea tous les marchands dont les navires arrivaient en Flandre avec du sel, des vins ou d'autres produits des pays étrangers, à prendre l'engagement d'y porter aussi des blés. Ces progrès ne sont pas les résultats d'une dictature, quelque glorieuse qu'elle puisse être, exercée par Jacques d'Artevelde; il n'y a pris part que par l'influence que lui assurent sa sagesse et son génie. Ils n'émanent point de réformes politiques que rêvent tous les ambitieux et tous les novateurs, mais de l'exécution complète et régulière des lois qu'ont depuis longtemps sanctionnées le respect du peuple et l'expérience des siècles. Nous n'apercevons aucune modification dans les institutions, aucune mention d'une autorité illégale en quelque lieu que ce soit. Les seuls faits qui frappent notre attention sont le rétablissement de ce qui existait à une époque antérieure: la reconstitution de tout ce que les comtes avaient aboli ou ébranlé. Ainsi à Gand, le métier des tisserands, dans lequel étaient inscrits les plus nobles bourgeois, tels que les Artevelde, les Wenemare, les Vaernewyck, les Borluut, les Goethals, les Uutenhove, avait toujours été placé au-dessus des foulons et des petits métiers; mais à l'époque où Louis de Nevers combattait la commune de Bruges, il avait redouté l'inimitié des bourgeois de Gand et avait relégué au dernier rang les membres du métier des tisserands, en les privant de leur doyen. En 1340, ils ont repris la position que leur assignent leurs richesses et leurs lumières, et les foulons qui, dans les rapports de l'industrie, ne sont en quelque sorte que leurs ouvriers privilégiés, redeviennent le troisième membre, c'est-à-dire la troisième classe de la cité. Les réformes de Louis de Nevers devaient engendrer l'anarchie: c'est à Jacques d'Artevelde, chargé du gouvernement supérieur de la ville, qu'appartient l'honneur de faire triompher le parti des hommes sages.