Les conférences eurent lieu dans l'église d'Esplechin. Le roi de France avait désigné comme ses plénipotentiaires le roi de Bohême, le duc de Lorraine, l'évêque de Liége, les comtes de Savoie et d'Armagnac; mais ils trouvèrent les députés des communes flamandes inébranlables dans leurs prétentions, et, quelle que fût leur habileté, ils se virent réduits à les subir.

La trêve qui fut signée le 25 septembre dans l'église d'Esplechin devait durer jusqu'au 24 juin 1341; elle suspendait aussi les hostilités des Ecossais contre l'Angleterre, et il y était convenu que, s'ils repoussaient une négociation à laquelle ils étaient restés étrangers, le roi de France les abandonnerait sans pouvoir désormais les secourir de quelque manière que ce fût. Enfin, Philippe de Valois y prenait l'engagement de ne point augmenter les fortifications ni les approvisionnements des forteresses que les Anglais assiégeaient en Guyenne.

Ce que la trêve d'Esplechin nous offre de plus intéressant, c'est la grande place qu'y occupe la Flandre. Les Crespinois et les autres usuriers d'Arras ne pourront plus se prévaloir de leurs créances, et aucun des chevaliers flamands qui ont suivi le comte au camp de Bouvines ne pourra rentrer dans ses foyers, sous peine d'y être jugé et de perdre tous ses biens avec l'assentiment du roi de France. De plus, Philippe de Valois y renonçait au pouvoir de faire excommunier les Flamands, que ses prédécesseurs tenaient de plusieurs papes, et cet article de la trêve fut reproduit dans une déclaration solennelle qui fut adressée aux communes de Flandre.

Jacques d'Artevelde, rentré à Gand, parut sur la place du Marché pour y rendre compte à tous les bourgeois assemblés de sa conduite au siége de Tournay; et peu de jours après, le 7 octobre, les échevins déchirèrent publiquement à l'hôtel de ville les bulles et les sentences d'excommunication que le roi de France avait remises à leurs députés. Le même jour, Louis de Nevers, qui avait quitté le camp français pour accompagner Jacques d'Artevelde en Flandre, fit publier une déclaration par laquelle il abjurait tous ses griefs, approuvait tout ce qui avait eu lieu, et promettait de gouverner dorénavant en écoutant les conseils des trois bonnes villes.

Tandis que Louis de Nevers se voyait réduit à dissimuler vis-à-vis des communes victorieuses, Philippe de Valois se hâtait d'étouffer dans ses Etats les sympathies qu'y trouvaient les communes de Flandre et les tendances qui s'y manifestaient pour parvenir au but qu'elles avaient déjà atteint. «Beaucoup de personnes s'étonnaient, dit Gilles li Muisis, de ce que le roi de France eût consenti à tout ce qui était exprimé dans la trêve; mais elles ne pouvaient prévoir ce qui suivit, parce qu'il n'y en avait point d'exemple: le roi de France fit saisir dans tout son royaume les biens et les revenus des barons, des chevaliers et de tous ceux qui lui étaient contraires.»

D'autres soins préoccupaient le roi d'Angleterre. Mécontent d'avoir dû renoncer à la conquête de Tournay, et surtout d'avoir été si près de l'armée de son adversaire sans pouvoir la combattre, il était revenu en Flandre, chargé de dettes énormes. En vain adressait-il les lettres les plus pressantes à l'archevêque de Canterbury et à ses autres ministres: ils ne lui envoyaient point d'argent, et se contentaient de chercher à se justifier par de pompeuses protestations ou de frivoles excuses. Enfin Edouard III appela près de lui Jacques d'Artevelde et les autres échevins et capitaines des villes de Flandre, qu'il nomme, dans une de ses lettres «ses fidèles amis, les compagnons de son expédition et de ses tribulations.» Il leur exposa la coupable négligence de ses conseillers, et peut-être ne leur cacha-t-il point les rumeurs qui les montraient associés à un complot. Leur avis unanime fut que le retour du roi en Angleterre était devenu indispensable. Il se rendit aussitôt secrètement à l'Ecluse, où il s'embarqua pour Londres. Il y arriva lorsqu'on ne l'y attendait point et au milieu de la nuit. Ses ministres furent aussitôt conduits à la tour de Londres, et un long manifeste apprit à la nation les méfaits de l'archevêque de Canterbury et la volonté du roi de n'employer sa puissance qu'à gouverner ses sujets avec justice et douceur. Tout ce document, où les pensées les plus généreuses sont exprimées dans un noble langage, semble un écho de la déclaration adressée le 8 février 1339 aux bonnes villes de France par le conseil de Jacques d'Artevelde.

Edouard III avait consenti à proroger jusqu'au 29 août le terme de la trêve qui devait expirer le 24 juin. En priant les communes de Flandre d'y donner leur adhésion, il leur avait annoncé que des conférences allaient s'ouvrir à Antoing et qu'il espérait qu'on pourrait y atteindre le but pacifique qu'elles se proposaient. En effet l'archevêque de Reims, le comte d'Eu, le duc de Brabant et plusieurs chevaliers d'Angleterre et de Flandre, se réunirent à Antoing le 1er août; mais comme il leur paraissait impossible de s'accorder sur les prétentions d'Edouard III, ils se séparèrent presque aussitôt; cependant, ils s'assemblèrent de nouveau dix jours après pour prolonger les trêves, et il fut bientôt convenu qu'elles dureraient jusqu'aux fêtes de la Saint-Jean 1342.

Le roi d'Angleterre, en subissant ces retards, ne pouvait ignorer combien ils lui étaient funestes. Il voyait se perdre tous les fruits de la merveilleuse activité qu'il avait déployée en 1338; car l'empereur, cédant aux démarches du roi de France, venait de révoquer, par une déclaration solennelle du 13 juin, les pouvoirs du vicariat qu'il avait accordé à Edouard III. Le roi d'Angleterre cherchait du moins à s'assurer de plus en plus l'appui de la Flandre, et par une charte du 18 août, il promulgua le règlement de l'étape de laines de Bruges qui devait être gouvernée par un maire et des connétables librement élus par les marchands anglais, et être moins soumise à l'autorité du droit strict qu'aux principes équitables de la juridiction commerciale.

Il n'était point douteux toutefois que les hostilités ne tarderaient pas à recommencer. Les députés de tous les alliés se trouvèrent dans les derniers jours du mois de mai à Malines; il s'agissait d'y décider de quel côté on porterait la guerre, et il paraît qu'à la prière des Flamands il y fut résolu que la première expédition aurait pour objet la conquête de l'Artois. Au mois de juillet, tout annonçait de plus en plus la reprise prochaine des hostilités. Edouard III terminait ses armements, et venait de nommer le comte de Northampton son lieutenant en France. Le 2 août, les milices des communes de Flandre se mirent en marche: elles s'avancèrent vers Cassel et de là jusqu'auprès de Gravelines, où elles campèrent vis-à-vis de l'armée française que commandaient le comte d'Eu et le comte de Valois. Cependant les Anglais ne paraissaient point. Une femme reçut la mission d'aller en Angleterre se plaindre de ces retards près d'Edouard III. La commune de Gand l'avait investie du mandat le plus étendu, et c'était à elle que les députés des autres communes flamandes devaient adresser leurs messages: fille de Sohier de Courtray, épouse de Jacques d'Artevelde, elle était à ce double titre digne de représenter la Flandre dans ces négociations importantes; et l'on ne peut douter qu'on ne lui ait fait l'accueil le plus honorable en Angleterre, car le roi venait d'ordonner que des sergents royaux se rendissent au devant des ambassadeurs flamands et que chaque jour à leur lever, ses ménestrels jouassent de leurs instruments «en l'honneur de la terre de Flandre.»

Si Edouard III remet à Catherine de Courtray cinq cents livres pour payer les sergents des milices communales, il lui est devenu impossible d'exécuter son projet d'aborder en Artois. D'autres motifs exigent impérieusement sa présence au nord de la Loire. Le duc de Bretagne est mort, laissant son héritage contesté par son frère Jean de Montfort et son neveu Charles de Blois. Le premier soutient les Anglais; le second, le parti de Philippe de Valois; mais l'héroïne de la Bretagne est une sœur du comte de Flandre, Jeanne de Montfort. Héritière de la valeur et de l'énergie de ses aïeux, elle lutte contre tous les obstacles, et sa fermeté domine tous les revers. C'est dans les récits de Froissart qu'il faut suivre les exploits de cette princesse «qui bien avoit courage d'homme et cœur de lion.» C'est là qu'il faut la voir chevauchant dans les rues d'Hennebon, pour ranimer le zèle de ses amis, s'élançant bientôt dans le camp français qu'elle livre aux flammes, puis, lorsqu'on la croit perdue, reparaissant tout à coup, «à grand son de trompettes et de nacaires,» pour saluer au loin sur les flots les renforts que lui amènent Gauthier de Mauny et ses compagnons. Plus d'un chevalier de Flandre passa sans doute la mer pour tirer l'épée en faveur de la petite-fille de Gui de Dampierre et s'associer à ces luttes au milieu desquelles grandissait Duguesclin. Peu d'années après le siége du château d'Hennebon, plusieurs hommes d'armes flamands prirent part, sur la lande de Mivoie, à ce célèbre duel des Trente, où les combattants montrèrent autant de courage que «si tous fussent Rolands ou Oliviers.»