Robert d'Artois se rendit aussitôt au siége de Tournay: c'était là qu'allait désormais se concentrer toute la lutte entre les communes de Flandre et les hommes d'armes de Philippe de Valois. Edouard III se trouvait avec Jacques d'Artevelde à Helchin, où il attendait depuis le 21 juillet l'arrivée de ses alliés. Déjà il avait adressé à Philippe de Valois ses lettres de défi, pour lui annoncer qu'il était «entré en la terre de Flandre comme seigneur souverain d'icelle.» Mais le roi de France lui avait répondu avec dédain: «De ce que vous cuidiez avoir les Flamens en aide, nous cuidons estre certains que les bonnes gens et les communes du pays se porteront en telle manière envers nostre cousin, le conte de Flandres, leur seigneur, qu'ils garderont leur honneur et leur loyauté; et pour ce qu'ils ont mespris jusques à ore, ce a esté par mal conseil de gens qui ne gardoient pas au profit commun, mais au profit de eux seulement.»

Ces lettres de Philippe de Valois furent remises au roi d'Angleterre le 31 juillet. En ce moment, tous ses alliés l'avaient rejoint, et il ordonna l'investissement immédiat de la ville de Tournay. Les comtes de Hainaut et de Gueldre portèrent leurs tentes près de l'abbaye du Saulchoy. Le duc de Brabant, qui paraît dès cette époque avoir été l'objet de quelque méfiance, se trouvait placé un peu plus vers le sud à côté du camp du roi d'Angleterre, qui s'était établi dans la léproserie de Vaulx. De l'autre côté de l'Escaut, Robert d'Artois occupait avec d'autres troupes anglaises tout l'espace compris entre Orcq et Pontariez. Enfin, Jacques d'Artevelde s'était réservé la position la plus périlleuse, c'est-à-dire la chaîne de collines qui s'étend depuis la route de Lille jusqu'au hameau de Sept-Fontaines. Cette armée qui fermait toute issue à la garnison de Tournay, ne comptait pas moins de cent vingt mille hommes.

Dès les premiers jours du siége, les Flamands donnèrent le signal de l'attaque. Ils avaient placé sur leurs navires des machines de guerre d'invention récente, «jetant feu et grands carreaux pour tout rompre.» C'étaient des ribaudequins formés de la réunion de plusieurs petits canons: au siècle le plus fameux dans les fastes chevaleresques appartient cette arme nouvelle qui doit détruire la chevalerie.

Cependant tous les assauts furent repoussés, et l'on se vit réduit à serrer de plus en plus étroitement le blocus. Les Flamands et les Anglais se consolaient de leur inaction et multipliaient leurs chevauchées: c'est ainsi qu'ils brûlèrent tour à tour Orchies, Saint-Amand, Landas, Marchiennes, Seclin, et insultèrent les faubourgs de Lille et de Lens. Ces expéditions avaient duré pendant tout le mois d'août, lorsque les défenseurs de Tournay, exténués de fatigues et de privations, réussirent à faire parvenir au roi de France un message qui lui apprit leur triste situation.

Philippe de Valois n'avait pas quitté Aire; il avait chargé le duc d'Athènes et le vicomte de Thouars d'aller piller toute la vallée de Cassel; il avait même, disait-on, mis en délibération dans son conseil s'il ne devait point profiter de la fuite des Yprois pour les assiéger dans leur ville et envahir la West-Flandre. Il semble probable toutefois que ces rumeurs, répandues à dessein, ne furent qu'une ruse pour engager les Flamands à lever le siége de Tournay. Cependant la garnison flamande, qui protégeait la montagne de Cassel, inspirée par la mémoire héroïque de Zannequin, repoussa toutes les attaques, et bientôt après le roi de France, se rendant aux prières des chevaliers enfermés à Tournay, se dirigea vers Saint-Venant avec toute son armée, où l'on remarquait les rois de Bohême et de Navarre, les ducs de Normandie, de Bourbon, de Bretagne, de Bourgogne, de Lorraine et d'Athènes, les comtes de Flandre, de Savoie, d'Alençon, d'Armagnac, de Boulogne, de Dreux, d'Aumale, de Blois, de Sancerre, de Roussy, et un grand nombre d'autres barons. Il ne s'arrêta point à Lille, et alla aussitôt placer son camp au pont de Bouvines, afin de rappeler à Edouard III qu'un de ses aïeux avait expié par une sanglante défaite les mêmes projets et la même ambition (7 septembre).

Dès que l'arrivée de Philippe de Valois fut connue au siége de Tournay, Edouard III abandonna la léproserie de Vaulx pour passer l'Escaut, et, à son exemple, le comte de Hainaut et le duc de Brabant vinrent s'établir entre Chercq et les ruines de l'ancienne abbaye de Saint-Martin. Toute l'armée des assiégeants s'y était rangée en ordre de bataille, et avait fortifié sa position de telle sorte que le roi de France ne pouvait faire parvenir le moindre secours à Tournay sans combattre ses ennemis sur les retranchements mêmes qu'ils avaient élevés.

Les maréchaux français rapportèrent à Philippe de Valois que la position qu'occupait Edouard III était à peu près inaccessible: jamais il ne s'était d'ailleurs mieux souvenu des sages conseils du roi Robert de Naples, et, bien plus que l'année précédente, il redoutait non-seulement la trahison des communes auxquelles s'adressait le manifeste du roi d'Angleterre, mais aussi celle de plusieurs de ses barons, comme le prouva depuis le supplice du sire de Clisson, qui était en ce moment près de lui à Bouvines. Loin de songer à une attaque, il craignait lui-même d'être assailli et avait résolu de ne point quitter sa position, qui n'était pas moins forte que celle de ses adversaires. La Marque, après avoir décrit une courbe autour de son aile droite, depuis Ennevelin jusqu'à Louril, s'étendait tout à coup devant le front de son armée, puis elle se repliait autour de son aile gauche en méandres sinueux qui se prolongeaient jusqu'auprès d'Annapes. D'un côté il était protégé par les marais de Hem, et de l'autre par les prairies de Péronne que séparait le Pont-à-Tressin, passage étroit que deux sergents n'auraient pu traverser à la fois.

Il faut toutefois le remarquer, ce choix d'une position militaire convenait bien mieux au roi d'Angleterre, qui continuait à bloquer la garnison de Tournay, qu'au roi de France, qui, de son camp de Bouvines, ne pouvait rien faire pour la secourir. Cette barrière de ruisseaux et de marais qui entouraient les Français avait aussi d'autres inconvénients. Les chevaucheurs anglais allaient intercepter les convois de vivres jusqu'aux portes de Lens et de Douay; et l'armée du roi de France se voyait punie de l'abandon dans lequel elle laissait l'intrépide Godemar du Fay et ses amis, par la même famine et les mêmes contagions.

Alors vivait à l'abbaye de Fontenelle une pieuse princesse, petite-fille de Philippe le Hardi, et à la fois mère du comte de Hainaut et sœur du roi de France. Joignant ses efforts à ceux des cardinaux envoyés par le pape, elle cherchait à faire accepter son noble rôle de médiatrice. «Et par plusieurs fois, dit Froissart, la bonne dame estoit chue aux pieds du roi de France son frère, en lui priant que répit ou traité d'accord fust pris entre lui et le roi anglois. Et quand la bonne dame avoit travaillé à ceux de France, elle s'en venoit à ceux de l'empire, especialement au duc de Brabant et au marquis de Juliers, qui avoit eu sa fille, et à messire Jean de Hainaut, et leur prioit que pour Dieu et pour pitié, ils voulsissent entendre à aucun traité d'accord et avoier le roi d'Angleterre à ce qu'il y voulsist descendre.»

Philippe de Valois se prêtait volontiers à ces démarches: Edouard III les eût peut-être rejetées plus vivement, si, après un siége infructueux de soixante et quatorze jours, il n'avait vu s'approcher la fin de l'automne; il avait d'ailleurs épuisé tous ses trésors, et sa présence était devenue nécessaire dans ses Etats. Les communes de Flandre, fatiguées de leur oisiveté plutôt que découragées par la stérilité de leurs efforts, étaient également disposées à une trêve; mais elles exigeaient qu'elle ne fût faite qu'à des conditions telles qu'on eût pu les imposer à Philippe de Valois après une défaite, et les comptes des trois bonnes villes de Flandre, en 1340, rappellent l'envoi de leurs députés «pour régler les conditions de la trêve entre les deux rois.»