Il était en ce moment près de midi. Edouard III, impatient de venger les pertes que lui avaient fait éprouver les galères génoises, ordonna de les attaquer. Barbavara se signala par sa valeur; il s'empara du premier navire qui l'aborda. Edouard III rétablit le combat en s'élançant au milieu des traits des ennemis: la cuisse percée d'une flèche, il continuait à exhorter ses amis par sa parole et son exemple à bien garder son honneur. Robert d'Artois, Henri de Flandre, Gauthier de Mauny, Chandos, Percy, Cobham et cent autres rivalisaient de courage autour de lui. Enfin Barbavara, réduit à céder, se retira, après avoir acquis autant de gloire que s'il eût été vainqueur.

La marée qui montait portait la flotte anglaise dans le Zwyn. Béhuchet était peut-être celui qui s'applaudissait le plus de la défaite de Barbavara: il allait obtenir seul tout l'honneur du succès; ses hommes d'armes étaient quatre contre un, ses vaisseaux plus nombreux et plus forts; aussi s'empressa-t-il de faire briser les chaînes qui les retenaient en ordre de bataille, et permit-il à chacun de s'assurer une part de butin et de prisonniers. Là s'engagea une nouvelle mêlée, non moins sanglante et non moins terrible; les Français manœuvraient en désordre: deux de leurs plus grands navires, le Christophe et l'Edouard, qu'ils avaient autrefois enlevés, chargés de laines anglaises destinées aux Flamands, avaient été reconquis par Edouard III, et les hommes d'armes qui avaient cherché à se réfugier sur le rivage avaient été impitoyablement massacrés par les communes flamandes qui se dirigeaient de toutes parts vers l'Ecluse.

La Flandre avait promis au roi d'Angleterre des secours plus importants. Lorsque Renaud de Cobham avait débarqué la veille à Blankenberghe, on lui avait annoncé qu'un jour suffirait pour réunir deux cents navires: en effet, les députés de Bruges avaient employé toute la nuit à préparer cet armement, et les Français entendirent bientôt résonner autour d'eux les trompes des marins flamands. Les uns étaient venus de Bruges par les eaux intérieures, d'autres sortaient du port de l'Ecluse et des baies voisines. Ils décidèrent la victoire: le trésorier du roi, Nicolas Béhuchet, tomba en leur pouvoir, et n'écoutant que leur désir de venger la dévastation de l'île de Cadzand, ils le pendirent au haut d'un mât. Hugues Quiéret avait péri également, après avoir vu toute la flotte française détruite ou conquise, et avec lui un si grand nombre d'hommes d'armes, «que la mer en estoit toute ensanglantée en ce lez et estimoit-on bien les morts à trente mille hommes.»

Dès le lendemain, la reine d'Angleterre arrivait de Gand, avec Thomas de Vaernewyck et Jean Uutenhove, pour féliciter Edouard III, que sa blessure retenait sur son navire. Le bruit de la victoire de l'Ecluse s'était promptement répandu dans tout le pays. Dès qu'elle fut connue à Valenciennes, où se trouvaient le duc de Brabant et le comte de Hainaut, Jacques d'Artevelde monta dans une tribune érigée sur la place du marché, «et montra, dit Froissart, de quel droit le roi d'Angleterre avait en la chalenge de France, et aussi quelle puissance les trois pays avoient, c'est à savoir Flandre, Hainaut et Brabant, quand ils estoient d'un accord et d'une alliance ensemble; et fit adonc par ses paroles et son grand sens, que toutes manières de gens qui l'ouïrent dirent qu'il avoit grandement bien parlé et par grande expérience; et en fut de tous moult loué et prisé, et dirent qu'il estoit bien digne de gouverner la comté de Flandre. Après ces choses faites et devisées, les seigneurs se partirent là l'un de l'autre, et prirent un bref jour d'être ensemble à Gand.»

Jacques d'Artevelde les y précéda, et les comptes de la ville de Gand nous apprennent que le 30 juin il était déjà à Ardenbourg, où le roi d'Angleterre, à peine guéri de sa blessure, avait fait un pèlerinage: il l'accompagna à Bruges, où s'étaient réunis les comtes de Gueldre et de Hainaut, le marquis de Juliers et les autres alliés du roi, et ce fut là que les députés des communes flamandes demandèrent à Edouard III de les aider à repousser les Français, afin qu'ils pussent se mettre en possession de la ville de Tournay et du comté d'Artois qu'il leur avait accordés. Ils offraient un corps de cent mille hommes pour l'expédition de Tournay, que le roi Edouard lui-même devait commander, et cinquante mille hommes pour la seconde, qui devait être confiée à Robert d'Artois. Edouard III annonça la conclusion de cette convention au parlement d'Angleterre par des lettres écrites à Bruges le 9 juillet, et il se rendit à Gand pour y jurer solennellement de l'observer.

Si quelque chose peut peindre la puissance à laquelle étaient arrivées les communes flamandes, c'est la rapidité de leurs armements. En cinq jours, elles mirent cent quarante mille hommes sur pied. Tous ces bourgeois, que leurs ennemis accusaient d'être excités par l'or des Anglais, avaient déclaré qu'afin de venir en aide à la cause du pays, ils voulaient servir sans solde, «tant avoient pris la guerre en cœur.» Le 15 juillet, les bourgeois de Bruges et de Gand quittèrent leurs foyers pour obéir à l'appel de leurs capitaines: les uns se dirigeaient vers Audenarde, les autres vers la West-Flandre, où devaient les rejoindre les milices d'Ypres, de Furnes, de Poperinghe, de Cassel et de Bergues; ils avaient choisi pour rewaert l'un des barons les plus puissants du pays, Simon de Mirabel, seigneur de Beveren, de Halle et de Perwez, qui était l'époux d'Elisabeth de Flandre, fille de Louis de Nevers.

Philippe de Valois s'était hâté d'envoyer à Tournay le connétable, les comtes de Foix, de Guines, de Poitiers, de Narbonne, les maréchaux de Trie et de Briquebec, Geoffroi de Charny, Jean de Landas et d'autres braves chevaliers, avec trois mille hommes d'armes et dix mille sergents. En même temps, il chargeait le duc de Bourgogne, le comte d'Armagnac, les sires de Créquy, de Wavrin, de Vergy et de Saint-Venant d'aller conduire des renforts non moins considérables à la garnison de Saint-Omer. Il avait lui-même réuni une armée de soixante et dix mille hommes entre Lens et Arras, afin de se porter partout où un secours important deviendrait nécessaire, défendant aux chevaliers qui occupaient les villes d'accepter aucune lutte en pleine campagne; il avait habilement compris qu'il fallait contenir les communes d'Artois, déjà prêtes à se joindre aux communes flamandes, et éviter les chances d'une défaite qui eût pu être le signal d'une insurrection, s'il est vrai, comme le racontent plusieurs historiens, que les bourgeois de Saint-Omer voulaient profiter de la première occasion favorable pour livrer leurs remparts à Robert d'Artois.

«Seigneurs, que me conseillez-vous? disait le duc de Bourgogne à ses amis en voyant l'armée de Robert d'Artois rangée en ordre de bataille entre Arques et Saint-Omer; il faut qu'aujourd'hui je me voie déshonoré ou que je désobéisse au roi.»—«Sire, répondirent les autres chevaliers, à l'aide de Dieu et de vos bons amis, à la paix du roi viendrez-vous bien.» Et sans attendre l'arrivée de Philippe de Valois qui se dirigeait vers Saint-Omer, ils s'armèrent précipitamment. Le duc de Bourgogne s'avança vers l'aile droite de l'armée flamande, placée près de l'enceinte d'une maladrerie, où Robert d'Artois se tenait avec quelques archers anglais et les milices de Bruges et du Franc; le comte d'Armagnac attaquait au même moment l'aile gauche formée des Yprois qui s'appuyaient sur le centre, composé des milices de Furnes et de Bergues. Les Flamands avaient fortifié leur position en creusant un large fossé garni de pieux ferrés, et il fut impossible de la forcer. Les Français se replièrent en désordre vers Saint-Omer, et toute l'aile droite, qu'animait la présence de Robert d'Artois et de Henri de Flandre, quitta aussitôt ses retranchements pour inquiéter leur retraite (26 juillet 1340).

Les milices de Bruges et du Franc suivaient de si près le duc de Bourgogne qu'elles parvinrent aux portes de Saint-Omer en même temps que les hommes d'armes français; mais il s'y pressait une telle foule de fuyards que Robert d'Artois ne put s'y ouvrir un passage, et les traits qu'on lançait des remparts l'empêchèrent de profiter de ses succès. La nuit était venue, et Robert d'Artois avait ordonné aux milices flamandes de se retirer; mais, en se dirigeant vers leur camp, elles rencontrèrent les hommes d'armes du comte d'Armagnac, qui avaient repoussé les Yprois. Déjà les archers anglais criaient «Saint-George!» et une nouvelle mêlée s'engagea: ce fut là qu'un noble chevalier de Bourgogne, nommé Gauthier de Juilly, rendit son épée à la commune de Bruges. Lorsque le comte d'Armagnac et le duc de Bourgogne reparurent successivement à Saint-Omer à la lueur des torches, y portant avec eux les corps des plus illustres de leurs compagnons qui avaient succombé, les cris et les gémissements des chevaliers qui leur survivaient retentirent de toutes parts.

Cependant Robert d'Artois approchait du camp d'Arques. Quelques feux y étaient allumés, mais un profond silence y régnait. Toutes les tentes étaient désertes, et la milice victorieuse de Bruges, qui avait différé jusqu'aux premières heures du jour l'assaut de Saint-Omer, apprit avec stupeur que la terreur des Yprois s'était communiquée aux milices de Poperinghe, de Cassel et de Bailleul, chargées de la garde du camp, et qu'elles fuyaient vers la Flandre, comme si, depuis l'époque de Guillaume de Juliers, de tristes souvenirs devaient à jamais les éloigner des bords de l'Aa. Robert d'Artois donna en pleurant l'ordre de les suivre; et, vers l'aurore, les milices de Bruges placèrent leurs machines de guerre et leurs bagages sur leurs chariots, et se replièrent vers Ypres avec leurs capitaines Jean de Cockelaere, Jean Hooft et Jean Schynckele.