Tandis que le roi d'Angleterre poursuivait sa marche triomphante vers Calais, Philippe de Valois, prêt à se rendre à Paris pour assembler une nouvelle armée, recevait précipitamment à Amiens l'hommage du jeune comte de Flandre. Louis de Male n'avait pas seize ans: il était fort beau, disent les historiens, et avait été armé chevalier à la bataille de Crécy; quelques chroniques ajoutent qu'il y avait été blessé en combattant vaillamment près de son père.

Les milices flamandes n'avaient point quitté l'Artois. Elles assiégeaient depuis trois semaines la ville de Béthune que défendaient Geoffroi de Charny et Eustache de Ribeaumont, lorsque le bruit se répandit que les Anglais vaincus fuyaient devant les Français; elles levèrent aussitôt le siége de Béthune afin de protéger la retraite d'Edouard III, mais elles ne tardèrent point à apprendre que le roi d'Angleterre n'avait plus d'ennemis à redouter, et, dans les derniers jours d'octobre, elles rentrèrent dans leurs foyers, après avoir brûlé Térouane.

Dès qu'une fausse rumeur avait porté à Gand la nouvelle de la défaite d'Edouard III, les magistrats s'étaient hâtés de faire publier une ordonnance pour inviter tous les bourgeois, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de soixante, à se diriger immédiatement vers l'Artois. Si cette prise d'armes devint inutile, le zèle généreux qu'avaient montré les communes flamandes pour rester fidèles à leurs promesses mérita du moins la reconnaissance du roi d'Angleterre; il quitta pendant quelques jours le siége de Calais et vint lui-même les remercier de leurs bonnes intentions. Le 17 octobre, il se trouvait à Ypres avec la reine Philippine qui y rencontra sa sœur Marguerite, épouse de l'empereur Louis de Bavière, devenue depuis peu l'héritière du comté de Hainaut. De là Edouard III se rendit à Gand, et, pendant toute la durée de son séjour en Flandre, il eut de fréquentes entrevues avec les échevins des bonnes villes: ils protestèrent unanimement de leur désir d'observer les alliances qui avaient été conclues autrefois, et peu de jours après le roi d'Angleterre et les deux princesses poursuivirent leur voyage vers Ath, où les députés de la Flandre, du Brabant et du Hainaut renouvelèrent solennellement leur serment de maintenir la confédération fondée par Jacques d'Artevelde.

Cependant les communes flamandes continuaient à concilier le respect dû aux traités et celui qu'elles n'avaient cessé de conserver pour les droits héréditaires de leurs princes. Louis de Male leur avait fait connaître son avénement, et immédiatement après l'assemblée d'Ath s'ouvrirent à Halewyn des conférences où l'on discuta les conditions auxquelles pourrait avoir lieu sa rentrée en Flandre. Il paraît que Louis de Male accepta sans hésitation toutes celles qui lui furent proposées, car dès le 7 novembre, il arriva à Courtray d'où il se rendit successivement à Ypres, à Bruges et à Gand. Les chevaliers qui avaient accompagné son père dans son long exil (parmi ceux-ci il faut nommer Roland de Poucke et Louis Van de Walle) étaient revenus en Flandre avec lui, et loin d'écouter les conseils de l'expérience et les graves enseignements de l'histoire, il ne suivait que l'avis des flatteurs qui l'excitaient chaque jour à renverser l'influence légitime des communes au moment même où elles l'accueillaient avec honneur. A cette pensée se liait intimement, dans l'esprit de Louis de Male, celle de séparer la Flandre de l'Angleterre pour y rétablir la suzeraineté de Philippe de Valois, dont la protection lui était assurée. Il ne cachait point ses espérances à cet égard, et engageait publiquement les échevins des bonnes villes à se réconcilier avec le roi de France.

Le dissentiment qui existait entre le comte et les communes se manifesta à l'occasion d'un double projet de mariage. Les négociations qui avaient été entamées, lors de la surprise de Termonde, entre le comte de Flandre et le duc de Brabant, n'avaient point été abandonnées. Au mois de novembre 1345, Philippe d'Arbois, doyen de Bruges et Josse de Hemsrode avaient été chargés de les renouer; et peu après, le 3 février, ils avaient scellé à Binche une convention qui portait que Louis de Male épouserait Marguerite de Brabant, et renoncerait, en faveur de ce mariage, à toutes ses prétentions sur la ville de Malines. Si la guerre avait fait suspendre la conclusion de ce projet, Louis de Male n'y avait du moins pas renoncé; d'un autre côté, les communes flamandes avaient conçu l'espoir de voir l'héritier des comtes de Flandre s'unir à l'une des filles d'Edouard III; à leurs yeux, cette alliance devait affirmer à jamais les relations commerciales qu'elles entretenaient avec l'Angleterre, et quelle que fût l'opposition du comte qui déclarait qu'il n'épouserait jamais la fille de celui qui avait tué son père, elles insistaient vivement pour que ce mariage eût lieu. Des ambassadeurs anglais (c'étaient les comtes de Northampton et d'Arundel et le sire de Cobham) arrivèrent en Flandre pour en régler les conditions avec leurs députés, et elles avaient, de concert avec Edouard III, désigné le marquis de Juliers, beau-frère du roi d'Angleterre, pour gouverneur de leur jeune prince, qu'elles faisaient garder avec le plus grand soin, de peur qu'il n'allât rejoindre le roi de France. Cependant Louis de Male supportait impatiemment ce que Froissart nomme «sa prison courtoise:» il feignit de céder aux prières des communes, et consentit à se rendre le 14 mars à Bergues, à l'abbaye de Saint-Winoc, où le roi et la reine d'Angleterre se trouvaient déjà avec leur fille Isabelle. Les échevins des villes de Flandre s'y étaient également réunis avec toute la pompe qui convenait à l'éclat de cette cérémonie. Dès qu'Edouard aperçut le jeune comte de Flandre, il le prit doucement par la main, l'assurant dans les termes les plus affectueux qu'il était tout à fait étranger à la mort de son père. Louis de Male parut satisfait de ces protestations, et ce fut une grande joie pour les magistrats de Flandre de le voir jurer au pied des autels qu'il épouserait une princesse anglaise. Edouard III, s'associant à leurs sentiments, promit de fonder un hôpital pour les pauvres et une église avec une chartreuse destinée à treize religieux dans l'île de Cadzand, où avait eu lieu le combat du 9 novembre 1337, afin que le souvenir de toutes les discordes qui avaient existé entre les deux peuples fût complètement effacé.

Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis les fiançailles de Bergues; les communes flamandes s'applaudissaient de ce que leur jeune comte s'était montré si docile à leurs vœux, et dans leur enthousiasme, elles l'exhortaient déjà à rompre tous les liens qui l'unissaient au roi de France en rendant solennellement hommage au roi d'Angleterre. Le 27 mars, c'est-à-dire quinze jours environ avant l'époque fixée pour son mariage avec la fille d'Edouard III, des ambassadeurs anglais l'avaient invité à prendre le commandement de l'armée flamande qui se préparait à rentrer en Artois pour combattre le roi de France. Leurs instances hâtèrent sa détermination, et dès le lendemain, prétextant une partie de chasse dans son domaine de Male, il frappa son cheval de l'éperon, aussitôt que ses veneurs eurent lancé le faucon à la poursuite des oiseaux, et ne s'arrêta que lorsqu'il fut parvenu, avec Roland de Poucke et Louis Van de Walle, aux portes de Lille.

Le roi d'Angleterre fut vivement offensé de cette violation des serments les plus solennels. Isabelle d'Angleterre se montrait surtout affligée: triste victime, trahie le lendemain de ses fiançailles, elle ne pensait pas qu'il suffît à Louis de Male de fuir en France pour être dégagé de sa promesse. Elle disait qu'elle était bien réellement comtesse de Flandre et continuait à en porter les armes sur sa robe.

Les communes de Flandre protestaient également contre un parjure dont elles n'étaient point complices. Avant que Louis de Male fût arrivé à la cour de Philippe de Valois, leurs milices prirent les armes et se dirigèrent vers Saint-Omer. Mais elles furent repoussées aux bords de l'Aa par les hommes d'armes de Morel de Fiennes et de Gui de Nesle. On attribua depuis ce revers à la trahison d'un chevalier français nommé Oudart de Renty qui, après s'être présenté aux Flamands comme un transfuge et avoir pris part à leur expédition, ne tarda point à rentrer en France pour combattre sous les bannières de Philippe de Valois. Les Flamands s'étaient repliés vers leurs frontières. Edouard III leur avait promis de leur annoncer plus tard le moment où il réclamerait le concours de leurs nombreuses milices.

Le roi de France était arrivé à Arras dans les premiers jours de mai 1347, suivi de trente-cinq mille chevaux et de cent mille hommes de pied: il espérait que cette grande armée assurerait la destruction de tous ses ennemis. Cependant, craignant un mouvement offensif des communes flamandes, qui pouvaient plus aisément secourir Edouard III sous les murs de Calais qu'au bourg de Poissy ou sur les bords de la Somme, il avait résolu de tenter un dernier effort pour obtenir leur neutralité. Le 13 mai, l'évêque de Tusculum, exécutant une bulle de Clément VI, publia solennellement, dans l'église de Notre-Dame de Tournay, en présence de l'évêque et de tout le clergé, la sentence pontificale qui frappait la Flandre d'interdit. Un complot avait été organisé à Gand, afin de profiter des premiers moments de la stupeur publique pour y rétablir l'autorité du comte, mais il fut découvert, grâce au zèle des magistrats. Il ne restait au roi de France qu'à négocier avec les communes flamandes. Les propositions qu'il leur adressa par ses ambassadeurs étaient si brillantes qu'il semblait qu'elles ne pussent être rejetées. Il voulait non-seulement, disait-il, oublier toutes les violations des traités conclus entre la France et la Flandre, mais il leur offrait aussi de faire lever l'interdit et de fournir aux Flamands, pendant six années consécutives, au prix de quatre sous, la mesure de blé, qui à cette époque en valait douze; il promettait de faire porter dans leur pays toutes les laines de France, et de leur reconnaître le droit de fixer à la fois le prix auquel ils les achèteraient et celui auquel ils jugeraient convenable de vendre leurs draps, qui devaient être les seuls que l'on pût présenter aux marchés de France; Philippe de Valois ajoutait qu'il leur restituerait les villes de Lille, de Douay et de Béthune avec leurs châtellenies, qu'il les défendrait en même temps contre tous leurs ennemis, et qu'il donnerait des biens et une position avantageuse aux jeunes gens les moins riches qui étaient robustes et courageux. Des sommes considérables auraient été remises aux Flamands pour garantir l'exécution de ces promesses. Les communes de Flandre avaient été trop souvent trompées par les discours fallacieux de Philippe de Valois pour ajouter foi aux bienfaits dont il leur étalait complaisamment le pompeux tableau, et elles répondirent unanimement qu'il n'était rien qui pût les engager à ne pas rester fidèles à leurs serments vis-à-vis d'Edouard III.

Dès que Philippe de Valois apprend l'altier refus des communes flamandes, il ordonne à ses chevaucheurs d'aller livrer aux flammes Arleux, Hazebrouck et d'autres villes situées au sud et au nord de la Lys. Ces dévastations révèlent à la Flandre le péril qui la menace et rappellent toutes les communes sous leurs bannières. Tandis que les bourgeois de Bruges se dirigent vers Bergues et vers Bourbourg, les milices de Gand, commandées par le rewaert Sohier de Courtray, se sont hâtées d'accourir à Cassel, où elles établissent de nouveaux retranchements, garnis de tours et de barbacanes. Cassel est l'une des portes de Flandre: l'autre est à Courtray. C'est vers Cassel que se dirige le 8 juin une armée de quarante mille hommes, sous les ordres du duc de Normandie, fils aîné du roi. Les Français semblent résolus à ne reculer devant aucun sacrifice pour réussir dans leur tentative, puisque leur victoire doit préparer la délivrance de la garnison de Calais. Un premier assaut est repoussé, mais ils en tentent immédiatement un second; cette fois il dure pendant deux jours, et les Français ne se retirent que pour recommencer de nouveau le combat le lendemain. Quoi qu'il en soit, les défenseurs de Cassel résistent à toutes les attaques: tantôt ils renversent les assaillants en les perçant de leurs piques, tantôt ils précipitent sur eux des troncs d'arbres, suspendus par des chaînes à leurs remparts. Lorsque les Français se retirèrent, ils emmenaient avec eux deux cent quatre-vingt chariots chargés de leurs morts et de leurs blessés. Les assiégés, qui, d'après le témoignage assez douteux de Robert d'Avesbury, n'avaient point perdu un seul homme, les poursuivirent jusqu'aux portes de Saint-Omer.