Une autre armée française, qui, selon le récit toujours hyperbolique de nos chroniqueurs, comptait soixante et dix mille combattants, fut chargée de venger cet échec. Ayant pour chefs Jacques de Bourbon, le duc d'Athènes et le sire de Saint-Venant qu'avaient rejoint Charles d'Espagne, les sires de Montmorency et de Beaujeu et beaucoup d'autres chevaliers accourus de Lille et de Saint-Omer, elle devait, en se portant rapidement de Béthune vers Ypres, tourner la position des milices communales, et envahir la Flandre abandonnée sans défense. Toute la contrée qu'elle traversa fut dévastée, et la capitulation de Merville et d'Estaire lui livra le passage de la Lys. De là, continuant sa marche, elle s'avançait vers Messines et vers Bailleul par des chemins bordés de larges fossés, lorsque tout à coup on entendit retentir le tocsin dans tous les villages. Les laboureurs saisissaient leurs épieux et leurs faux, tandis que le sire d'Hautekerke, qui commandait à Ypres, se hâtait de faire prendre les armes à tous les bourgeois pour partager leurs périls. Le sire d'Hautekerke, repoussé d'abord par les Français, leur disputait pas à pas le sol de la Flandre, et bientôt, grâce aux difficultés d'un terrain argileux et humide où les chariots et les chevaux de l'armée française s'enfonçaient profondément, il la réduisit à une seconde retraite non moins désastreuse que celle de Cassel.

Le siége de Calais durait encore. Cette ville, qu'un comte de Boulogne allié aux Anglais avait fortifiée au treizième siècle en l'entourant d'un rempart et d'un fossé et en y faisant construire un château, n'avait jamais été plus importante pour la France. Le courage de sa garnison, commandée par Jean de Vienne, et le dévouement de ses habitants à la cause française, paraissaient devoir permettre à Philippe de Valois de venger, sur les rivages de cette mer qui baigne l'Angleterre, l'injure qui avait été faite à son honneur au milieu de son propre royaume.

Philippe de Valois s'était avancé jusqu'à Hesdin pour profiter de l'une ou de l'autre des expéditions dirigées contre la Flandre en attaquant l'armée du roi d'Angleterre dès que celle des communes flamandes aurait été détruite. La funeste issue du siége de Cassel et la malheureuse retraite de Jacques de Bourbon avaient trompé tous ses projets, et il passa un mois dans son camp, inquiet et plein d'incertitude.

Ce fut pendant ce repos si fatal à ses intérêts, au moment où les braves habitants de Calais expiraient de faim et de misère, qu'on célébra le 1er juillet, à Tervueren, les fiançailles de Marguerite de Brabant et de Louis de Male. Le chancelier de France, Guillaume Flotte, avait remis au duc Jean III une charte par laquelle le roi, considérant que ce mariage était fait à sa demande afin de maintenir la paix et la tranquillité du royaume, promettait de donner à Louis de Male une somme de dix mille livres parisis et cinq mille livres de rentes en terres, dont une partie provenait de la confiscation de la dot de Jeanne de Flandre, comtesse de Montfort. Peu de jours après, le fils aîné du duc de Brabant épousa à Vincennes une petite-fille de Philippe de Valois, afin qu'aucun doute ne pût plus subsister sur la confédération du roi de France avec le duc de Brabant et le comte de Flandre.

Cependant la position des défenseurs de Calais devenait d'heure en heure plus précaire, et, dans les derniers jours de juin, on intercepta une lettre où Jean de Vienne écrivait à Philippe de Valois qu'après avoir mangé les chevaux et les chiens, il ne leur restait qu'à se dévorer les uns les autres, mais qu'ils étaient résolus à chercher la mort sous les coups des Anglais.

Philippe de Valois, cédant aux reproches qui s'élevaient autour de lui, s'avança jusqu'à Sandgate le 27 juillet. Tout semblait annoncer une lutte prochaine, et les deux armées se trouvaient à peine éloignées d'une demi-lieue l'une de l'autre, quand le roi de France apprit que les milices communales de Flandre avaient quitté Bergues et Bourbourg, et qu'elles accouraient au nombre de soixante mille hommes, sous les ordres du marquis de Juliers, pour seconder le roi d'Angleterre et venger la part que les marins de Calais avaient prise quarante-trois années auparavant à la bataille de Zierikzee. Peut-être n'était-ce qu'un motif de plus pour hâter l'heure du combat; mais le roi de France craignait qu'après un assaut aussi malheureux que celui de Cassel, il ne fût exposé à être attaqué simultanément par les Flamands et par les Anglais. Son effroi s'accrut lorsqu'on lui annonça le 1er août que l'avant-garde de l'armée flamande, composée de dix-sept mille hommes, avait rejoint dans la soirée de la veille les troupes d'Edouard III; et, par une résolution qui devait le couvrir de plus de honte que la défaite de Crécy, il se retira précipitamment pendant la nuit du 1er au 2 août, abandonnant tous ses bagages et ayant à peine eu le temps de brûler ses tentes.

La fuite du roi de France entraîna immédiatement la reddition de Calais. Autant les courageux défenseurs de cette ville s'étaient réjouis en voyant paraître les bannières fleurdelisées sur les hauteurs de Sandgate, autant ils s'affligèrent d'apprendre que Philippe de Valois s'était éloigné sans combattre. Il ne leur restait plus aucun moyen de défense, aucun espoir de secours; le roi Edouard était d'ailleurs si irrité d'avoir été retenu onze mois au siége de Calais, qu'il avait formé le dessein d'en exterminer toute la population. Cependant, grâce aux instances de Gauthier de Mauny, il se contenta d'exiger que six des plus notables bourgeois de Calais vinssent se livrer à lui, nu tête et nu pieds, la hart au cou, les clefs de la ville dans leurs mains, pour qu'il en fît sa volonté. L'un d'eux fut Eustache de Saint-Pierre, dont le généreux dévouement a inspiré à Froissart l'une de ses plus belles pages. Calais était une ville flamande. Eustache de Saint-Pierre nous rappelle ces bourgeois de nos communes dont l'héroïsme s'alliait à une si noble simplicité. Quelle que soit la bannière sous laquelle ils aient combattu, on retrouve toujours dans leur courage des caractères communs qui les rapprochent et révèlent la même patrie.

L'armée flamande s'était jointe aux hommes d'armes anglais pour envahir l'Artois. La première expédition fut dirigée vers Fauquemberghe, d'où Philippe de Valois s'éloigna à leur approche. Un autre corps flamand s'était avancé jusqu'aux portes d'Aire; enfin, dans les premiers jours de septembre, toutes les milices communales se replièrent vers Cassel: le roi de France avait déjà licencié son armée.

Quelque repos succéda à ces longues guerres. Une trêve, due aux efforts persévérants des légats du pape, fut conclue le 28 septembre 1347: elle devait durer jusqu'aux premiers jours de juillet de l'année suivante. Cette trêve s'étendait à tous les alliés d'Edouard III, et plusieurs articles y concernent spécialement la Flandre. Elle porte notamment que «le counte de Flaundres soit liés en especial par serment de tenir les trewes et toutz les points de ycelles, et qu'il ne ferra guerre, ne grevaunce par luy, ou par ses alliés, ne aultre de par luy en païs de Flaundres ne as Flemmynges durantz les triewes.» La même défense s'appliquait à tous les partisans de Louis de Male qui l'avaient suivi en France. Philippe de Valois promettait également de ne pas recourir à des négociations, soit publiques, soit secrètes, «afyn de eaux attraire à sa part, ne pour rien faire ou procurer au contraire de l'aliance fait entre le roi d'Engleterre.» Toutes les relations commerciales devaient reprendre leur cours, et il était expressément entendu que les bourgeois des communes flamandes, même ceux qui avaient été autrefois proscrits par Louis de Nevers, pourraient librement circuler en France, «saunz moleste ou empêchement du counte de Flaundres.» De même que, pendant les trêves d'Esplechin et de Malestroit, toutes les poursuites relatives aux créances des Crespinois étaient défendues; les cardinaux s'engageaient aussi à suspendre la lecture des sentences d'excommunication prononcées contre la Flandre, qui avait lieu régulièrement chaque semaine dans les diocèses de Cambray, de Tournay, de Térouane et d'Arras, et à faire tous leurs efforts près du pape pour que ces sentences fussent définitivement révoquées.

Il semblait toutefois que le rétablissement de la paix dût être moins favorable à la Flandre que la guerre même, puisque les intrigues qui se cachent sous le voile des négociations lui avaient été fatales à toutes les époques. Le roi de France avait fait publier solennellement à Saint-Omer une défense de recommencer les hostilités; mais ce n'était qu'une ruse pour tromper les communes flamandes. Le 23 août, les hommes d'armes de la garnison de Saint-Omer, soutenus par ceux de la ville d'Aire, s'avancèrent tout à coup, sous les ordres de Charles d'Espagne, dans la vallée de Cassel, abandonnée sans défense à l'invasion: ils y livrèrent aux flammes toutes les habitations qui se trouvaient sur leur passage. Plusieurs villages furent détruits, d'immenses troupeaux de bœufs, de vaches et de brebis furent enlevés dans les prairies ou dans les fermes des laboureurs. Au bruit de ces dévastations, douze députés des communes de Flandre se rendirent en Angleterre pour y réclamer le secours d'Edouard III. Le roi d'Angleterre leur fit bon accueil; mais ses trésors étaient épuisés par dix années de guerres, et, tout en protestant de son zèle pour leurs intérêts, il leur exposa que s'il avait autrefois payé les frais de leurs grandes expéditions, à l'époque où il avait eu recours à leur appui pour envahir la France, il était devenu également nécessaire que les Flamands lui fournissent à leur tour des subsides pour assurer la défense de leurs frontières. Cette réponse paraît avoir vivement mécontenté les communes flamandes, et lorsque, peu de jours après, le roi d'Angleterre, aimant mieux rétablir la paix que de venger par les armes le pillage de la vallée de Cassel, leur annonça la prorogation de ses trêves avec Philippe de Valois, l'irritation s'accrut et les bourgeois favorables à Louis de Male, répétèrent tout haut: «Nous sommes trompés par le roi d'Angleterre!»