En 1338, le signal du mouvement des Leliaerts avait été donné à Dixmude; en 1348, il partit de la ville d'Alost, qu'ils avaient sans doute préférée parce qu'elle était plus voisine du Brabant. Bien que Louis de Male en adhérant à la trêve eût formellement promis de ne point chercher à rentrer en Flandre, il s'empressa de se rendre à l'appel de ses amis et de planter aux bords de la Dendre la bannière qui devait les rallier autour de lui. Les échevins de Gand, se plaçant à la tête de la commune, s'étaient aussitôt dirigés vers Alost; mais le comte de Flandre ne se croyait pas encore assez fort pour les attaquer ouvertement: recourant de nouveau aux négociations, il leur fit proposer le 14 septembre une conférence. «Mes bons amis, leur dit-il, vous savez que je suis le légitime héritier du comté de Flandre: je ne l'ai point acheté, je ne m'en suis point emparé par violence; c'est de mes ancêtres que je tiens tous les droits que je possède. Je n'ai jamais fait tort à aucun de vous et je suis prêt à jurer d'observer toutes les bonnes coutumes qui ont existé du temps du comte Robert et de ses prédécesseurs. Je veux vous pardonner tous mes griefs, suivre désormais tous vos conseils, et faire en toutes choses ce qui appartient à un bon seigneur pour rétablir la concorde, l'union et la paix.»

Lorsque les chefs de l'armée gantoise eurent rapporté les paroles de Louis de Male aux bourgeois et aux gens de métiers assemblés, un grand tumulte éclata; les bouchers, les pêcheurs et les autres membres des petits métiers voulaient recevoir le comte comme leur seigneur; mais les tisserands répliquaient qu'ils ne violeraient point les serments qui les liaient au roi d'Angleterre, et cette délibération se changea bientôt en une lutte sanglante dans laquelle les tisserands triomphèrent.

Les Gantois avaient invité les Brugeois à venir les rejoindre au siége d'Alost; mais ceux-ci, plus portés à la paix, semblaient disposés à accepter les propositions du comte, qui venait de confirmer tous leurs priviléges (18 septembre 1348): l'ancienne jalousie qui séparait les villes de Bruges et de Gand avait contribué puissamment à ce résultat, et les Brugeois s'applaudissaient surtout de pouvoir concourir à l'humiliation de leurs rivaux. Termonde, Grammont, Audenarde et Courtray avaient suivi leur exemple; mais les bourgeois de Gand et d'Ypres persistaient dans leur résolution.

Le comte de Flandre s'était rendu d'Alost à Courtray, et de là au château de Male. Ses fidèles compagnons, Roland de Poucke et Louis Van de Walle, avaient fait en son nom les plus brillantes promesses: il avait même consenti, pour plaire aux communes, à congédier tous les chevaliers français qui l'accompagnaient. Cependant une extrême agitation régnait dans les villes qui avaient reconnu son autorité; c'était surtout dans le métier des tisserands que l'inquiétude était la plus vive; leur puissance avait été si grande au temps de Jacques d'Artevelde qu'ils comprenaient bien que le comte ne la leur pardonnerait jamais. A Bruges, Gilles de Coudebrouck, qui a été longtemps bourgmestre de la ville, se place à la tête des mécontents. Louis de Male croit éviter une sédition en le faisant conduire captif à Audenarde ainsi que plusieurs de ses amis; leur arrestation ne fait que hâter l'explosion de l'irritation populaire: les tisserands et les foulons se réunissent sur la place publique en réclamant à grands cris leur délivrance; mais les partisans du comte accourent pour les disperser; les tisserands, privés de leurs chefs, sont vaincus après un combat acharné, et on leur ordonne, sous peine de mort, de porter aux halles toutes leurs armes.

Ce succès encourage Louis de Male dans sa lutte contre ses adversaires. Jusqu'à ce jour il s'est contenté d'adresser aux bourgeois d'Ypres et de Gand de belles lettres où il leur promet de les gouverner loyalement, et de se conformer à leurs lois et à leurs coutumes. Ses exhortations ont produit peu de résultats, lorsqu'il se décide à régner par la force à Gand et à Ypres comme à Bruges. Il assemble ses chevaliers et presse les armements de ses alliés. Le 1er novembre 1348, le duc de Brabant et le duc de Limbourg arrivent à Termonde avec un grand nombre d'hommes d'armes et envahissent la Flandre. Tous les moyens sont employés dès ce moment pour amener la soumission des cités rebelles: on arrête les convois de vivres qui leur sont destinés; on détruit dans les campagnes environnantes les moissons qui auraient pu suppléer à l'insuffisance des blés étrangers. Louis de Male se propose de les affamer, en même temps qu'il ruine leur commerce. Ce fut alors qu'on vit au sein de ces villes livrées à la misère, mais fidèles à la cause des libertés nationales, les plus nobles bourgeois s'empresser de porter dans le trésor de la commune ce qu'ils avaient recueilli dans l'héritage paternel, ou ce qu'ils avaient acquis eux-mêmes par d'utiles travaux. Si Jacques d'Artevelde ne vivait plus pour les éclairer de ses conseils, il n'était du moins dans sa famille personne qui ne fût resté digne de porter son nom: Marie de Cocquelberghe, femme de Guillaume d'Artevelde, concourut par sa générosité à la défense de Gand, comme Baudouin Goethals qui avait épousé Catherine d'Artevelde, et de tous les dons il n'y en eut point de plus considérables que ceux que la veuve même de Jacques d'Artevelde était venue offrir, vêtue de deuil, et entourée de trois fils orphelins.

Ces exemples de zèle et de patriotisme n'étaient point stériles: les bourgeois de Gand et d'Ypres persévéraient chaque jour de plus en plus dans leur résolution de ne point ouvrir leurs portes à Louis de Male, qui s'y présentait suivi de mercenaires étrangers, et parfois ils sortaient de leurs remparts pour les repousser. Quelques Anglais qui n'avaient pas quitté la Flandre soutenaient les Gantois tour à tour victorieux et vaincus, et l'approche de l'hiver leur permettait d'espérer que les chevaliers du Brabant et du Limbourg ne tarderaient point à s'éloigner.

Louis de Male reconnut bientôt qu'il lui serait plus difficile de désarmer les tisserands de Gand et d'Ypres que ceux de Bruges; plus il se voyait près d'être abandonné par ses alliés à ses propres forces, plus il sentait le besoin de se réfugier de nouveau dans un système de fraudes et de déceptions pacifiques: tristes alternatives de guerres sanglantes et de négociations désastreuses qui semblent, pendant deux siècles, remplir toute l'histoire de la Flandre dans ses relations politiques, non-seulement avec les rois étrangers, mais même avec ses propres princes. Si les historiens du quatorzième siècle n'avaient soin d'observer combien était naïve et crédule la bonne foi des communes flamandes toutes les fois qu'on leur offrait des conditions avantageuses pour leur industrie et leurs libertés, nous ne comprendrions point un aveuglement aussi étrange, une confiance si funeste dans ce qui était évidemment une ruse et un mensonge. Louis de Male affectait un changement complet dans ses relations privées et dans ses alliances publiques. Il déclarait hautement qu'il se proposait de se séparer de Philippe de Valois et de reconquérir les châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune qui avaient été injustement enlevées à la Flandre: il voulait, disait-il, se réconcilier avec Edouard III en l'acceptant pour médiateur dans toutes ses discordes avec les communes insurgées. Le comte de Lodi, qui était comme lui issu de Gui de Dampierre, mais qui s'était du moins constamment montré fidèle à la cause de la Flandre, se chargea avec joie de porter ce message aux comtes de Lancastre et de Suffolk qui se trouvaient à Boulogne pour y traiter de la paix avec Philippe de Valois, et peu de jours après le roi d'Angleterre adressa à ses ambassadeurs de nouveaux pouvoirs «pour transiger et s'accorder avec les députés de ses fidèles sujets de Flandre et le comte de Flandre lui-même sur tous les débats et différends qui pouvaient exister entre eux, et pour conclure la paix définitive et tous traités de ligue, de confédération et d'amitié perpétuelle.» Le comte de Lancastre, qui avait été nommé dans les derniers jours d'octobre son lieutenant «ès parties de Calais et de Flandre et en son royaume de France,» conduisit activement ces négociations; dans la trêve conclue entre les rois de France et d'Angleterre, le 17 novembre 1348, il plaçait déjà les Flamands au nombre des alliés d'Edouard III, et désignait le rewaert de Flandre avec le capitaine de Calais comme gardiens des trêves en Flandre et en Picardie. Les conditions proposées par Henri de Flandre et Sohier d'Enghien, comme députés de Louis de Male, et par Jacques Metteneye, comme représentant de la commune de Bruges, furent approuvées par le comte de Lancastre, et le 10 décembre Edouard III les ratifia. Elles portaient que le comte pardonnait aux bourgeois de Gand, de Bruges et d'Ypres, et confirmait leurs franchises; qu'il exécuterait tous les traités conclus entre le roi d'Angleterre et les communes flamandes, et qu'il obligerait les chevaliers qui l'avaient accompagné en France à adhérer aux engagements que les communes flamandes avaient pris vis-à-vis du roi d'Angleterre.

Il ne restait plus qu'à recevoir la ratification du comte de Flandre, et ce fut dans ce but que Louis de Male se rendit à Dunkerque où il jura, le 13 décembre, en présence des comtes de Lancastre et de Suffolk et de l'évêque de Norwich, d'observer les conventions arrêtées avec le roi d'Angleterre. C'était également à Dunkerque que, moins de deux années auparavant, Louis de Male avait promis «de fiancer loyaument Ysabel d'Engleterre pour l'amour et le bien du pays de Flandres.»

Le traité de Dunkerque fut accueilli en Flandre avec une grande joie. Les bourgeois qui avaient cru pendant longtemps que les conventions conclues avec le roi d'Angleterre ne leur permettaient point de recevoir un prince intimement allié à Philippe de Valois, n'osaient plus le repousser depuis que Edouard III lui-même interposait sa médiation en sa faveur. Ce fut ainsi qu'à Gand les habitants du bourg qui entourait le monastère de Saint-Pierre se soumirent à l'autorité de Louis de Male, et plusieurs hommes sages sortirent de la ville, croyant qu'au lieu de perpétuer les guerres civiles, il valait mieux profiter de la pacification de Dunkerque: la même opinion prévalut bientôt chez beaucoup de bourgeois qui chargèrent des députés d'aller en leur nom traiter de la paix avec le comte de Flandre: des otages lui avaient déjà été remis quand six cents membres du métier des tisserands, qui s'étaient assemblés sur la place du marché, protestèrent qu'ils ne se confieraient jamais dans les serments de Louis de Male et refusèrent d'approuver ces négociations: leur capitaine, Jean Van de Velde, était l'un des otages réclamés par le comte; mais il avait refusé d'obéir parce qu'il craignait qu'on ne le livrât au supplice, et déclarait que s'il devait mourir il ne voulait d'autre tombeau que la place du marché. Dans ces circonstances Louis de Male crut urgent de profiter des bonnes dispositions de la plus grande partie des bourgeois, et il ordonna à Louis Van de Walle et au sire de Steenhuyze d'entrer à Gand pour y attaquer les tisserands (13 janvier 1348, v. st.). Ceux-ci, décimés par les guerres et privés sans doute de l'appui des membres les plus considérables de leur métier, étaient trop faibles pour résister longtemps: les uns se noyèrent dans la Lys, les autres furent impitoyablement massacrés. Jean Van de Velde s'était réfugié dans la boutique d'un boulanger: on l'y découvrit et on l'en arracha aussitôt pour le traîner vers la place du marché qu'il avait lui-même désignée comme son tombeau. Avec lui périt l'ancien doyen des tisserands, Gérard Denys, qui expiait ainsi par sa mort la part qu'il avait prise à celle de Jacques d'Artevelde.

Ypres avait déjà ouvert ses portes, et le sire d'Halewyn s'y était aussitôt rendu avec des hommes d'armes pour en prendre possession au nom du comte: là comme à Gand, les tisserands succombèrent après avoir tenté un dernier effort. Sept de leurs chefs furent décapités sur la place publique, et ceux qui réussirent à se dérober aux mêmes supplices allèrent chercher dans d'autres villes de la Flandre un asile qu'ils ne devaient point y trouver.