Au milieu de ces longues guerres et de ces sanglantes divisions, la main de Dieu s'appesantit tout à coup sur les princes et sur les peuples pour leur rappeler, par d'effroyables désastres, tout ce que sa colère renferme de grandes leçons et de châtiments terribles. La peste noire avait paru en Europe: on racontait qu'elle avait commencé dans les régions éloignées du Cathay et des Indes; puis elle avait visité l'Egypte, l'Arménie et la Grèce; des navires l'avaient portée à Pise en 1348, et, bientôt après, elle avait franchi les Alpes pour s'arrêter à Avignon et à Montpellier: c'était de là que, prenant un immense essor, elle avait envahi rapidement l'Espagne, l'Allemagne, le Brabant, la Flandre, l'Angleterre, d'où elle s'était étendue jusqu'à l'Islande, enlevant dans plusieurs pays les deux tiers des populations. Ici, les maisons restaient sans habitants et tombaient en ruine; plus loin, les troupeaux erraient, privés de leurs pasteurs, dans les champs abandonnés sans culture: la désolation était générale. Un léger gonflement sous les aisselles était un signe fatal qui précédait à peine la mort de deux ou trois jours, et la violence de l'épidémie était si grande que, pour en être atteint, il suffisait d'apercevoir de loin un malade. Tous les liens de la famille, tous ceux de l'affection et de la reconnaissance étaient méconnus, et rien n'eût retracé les devoirs de l'humanité si le zèle courageux de quelques prêtres n'eût fait revivre, au milieu de ces scènes d'égoïsme et de douleur, les plus beaux exemples de la charité chrétienne.

En Flandre, la peste éclata d'abord au port de l'Ecluse; de là, elle se répandit dans tout le pays. A Tournay le son des cloches qui annonçaient de nombreuses funérailles révéla l'apparition du fléau, et les magistrats firent aussitôt publier une proclamation par laquelle ils conjuraient tous les bourgeois de mettre un terme aux désordres qui appelaient le courroux du ciel. Ils défendirent en même temps aux marchands d'ouvrir leurs boutiques le dimanche et ordonnèrent que dorénavant on n'attestât plus par serment le nom de Dieu ni celui des saints; ils prohibèrent aussi les jeux de hasard, et l'on se hâta de toutes parts de tailler les dés en grains de chapelet. Aucun repas de plus de dix convives ne pouvait avoir lieu, et l'on ne devait plus à l'avenir porter le deuil pour personne, pas même pour un père, un fils ou un mari. Les magistrats avaient également décidé qu'on inhumerait immédiatement les corps des pestiférés, et que des fosses creusées à une profondeur de six pieds seraient sans cesse prêtes à les recevoir. Deux nouveaux cimetières avaient été établis hors de la ville; mais les malades demandèrent comme une dernière consolation que si la mort les devait séparer de leurs enfants, il leur fût du moins permis d'aller rejoindre sous la pierre de la tombe leurs frères et leurs aïeux. Bien que l'épidémie se développât presque toujours dans les rues les plus étroites, et quoique l'usage du vin fût considéré comme l'un des moyens les plus efficaces pour se préserver de la peste, elle parut se jouer de tous les calculs de la prudence humaine en frappant les riches plutôt que les pauvres, et les hommes robustes plutôt que les enfants et les vieillards. L'abbé de Saint-Martin de Tournay, Gilles li Muisis, évalue à vingt-cinq mille le nombre de ceux qui périrent dans la seule cité de Tournay, et il n'est point douteux que les mêmes ravages n'aient attristé toutes les autres villes de Flandre.

Une terreur profonde s'était répandue dans le peuple, toutes les églises étaient remplies de familles désolées qui venaient y porter leurs prières. On avait renoncé aux fêtes, aux danses et aux chansons; les maisons, qui avaient été jusque-là l'asile des rixes et des désordres, s'étaient fermées, et il n'y avait personne qui n'eût juré de pardonner à ses ennemis toutes leurs injures. Ce fut alors que se forma la secte bizarre des flagellants. Elle avait pris naissance en Hongrie, de là elle s'était propagée dans l'Allemagne. Mais c'était surtout en Flandre et dans les contrées voisines que ces confréries avaient atteint la plus grande extension. Les flagellants prétendaient être guidés par la volonté divine, et racontaient qu'un ange était descendu du ciel sur l'autel de Saint-Pierre à Jérusalem devant le patriarche et tout le peuple, qui, prosternés à terre, saluèrent son éclatante apparition en chantant: Kyrie eleïson; c'était là, disaient-ils, qu'il avait déposé une table de pierre semblable à celles qu'avait jadis reçues Moïse, où le doigt de Dieu avait tracé une nouvelle loi, celle de l'expiation.

Si les confréries des flagellants croyaient, en présence des châtiments de Dieu, devoir recourir à une pénitence aussi publique que les vices qui l'avaient offensé, elles mêlaient à ce zèle religieux une exaltation mystique qui leur en exagérait le mérite en leur faisant croire que leur sang se mêlait à celui que Jésus-Christ avait répandu dans sa passion. Tous s'appelaient du nom de frère, distribuaient d'abondantes aumônes, observaient un silence rigoureux et s'abstenaient de coucher dans un lit; tous avaient juré de ne prendre part à aucune guerre, si ce n'est à celles auxquelles ils seraient tenus de se rendre pour obéir à leur légitime seigneur. Ils étaient vêtus de longues robes qui descendaient jusqu'aux pieds, et leurs capuces étaient marqués d'une croix rouge. Chaque jour, ils devaient se flageller trente-trois fois; ils s'agenouillaient cinq fois avant leur repas et récitaient à plusieurs reprises des prières.

Souvent ils parcouraient les campagnes en marchant la nuit à la clarté des flambeaux. Leurs chefs portaient le crucifix et tous ceux qui les suivaient entonnaient des litanies et des hymnes. On les voyait aussi parfois traverser les villes pour aller exécuter quelque vœu de pèlerinage. Des flagellants arrivés d'Allemagne avaient paru au mois de juin 1349 à Gand; le 15 août, d'autres flagellants venant de Bruges entrèrent à Tournay. Ils se rendirent aussitôt sur l'une des places de la ville, et là, saisissant leurs fouets armés d'aiguilles d'acier, ils accomplirent publiquement ce qu'ils nommaient eux-mêmes leur pénitence. Rangés en cercle autour de quelques moines appartenant aux ordres mendiants, ils se précipitaient le visage contre terre, les bras étendus en croix, et se relevaient trois fois pour se flageller. Les bourgeois de Tournay, qui n'avaient jamais assisté à un semblable spectacle, les accueillirent avec admiration. A Tournay comme à Bruges, les hommes les plus puissants et les plus nobles dames se soumirent à cette règle sévère, et les flagellants y eurent pour chefs deux chevaliers, nommés Jean de Léaucourt et Jacques de Maulde, et un chanoine de Saint-Nicolas des Prés.

Aux flagellants de Bruges succédèrent bientôt ceux de Gand, de l'Ecluse, de Damme, de Nieuport, d'Eecloo, de Cassel, de Deynze, de Dixmude, d'Audenarde, de Lille, de Maubeuge et de Bailleul, qui venaient successivement prier dans l'église de Notre-Dame de Tournay.

D'autres pèlerins se rendaient en grand nombre à l'abbaye de Saint-Médard de Soissons où était déposé le corps de saint Sébastien, vénéré comme le patron des pestiférés. On vit même s'embarquer dans les ports de Flandre des flagellants de Hollande et de Zélande, qui traversaient la mer pour aller visiter l'église de Saint-Paul à Londres.

Tant que la peste exerça ses ravages, les flagellants conservèrent l'austérité de leur vie, les rigueurs de leur pénitence, et la ferveur d'une imagination si vivement émue qu'elle brisait le joug de l'obéissance et de l'orthodoxie; cependant à mesure que l'épidémie s'éteignit, leur zèle devint moins sincère, et les désordres du vieux monde reparurent au milieu et parfois même sous le voile des pieuses cérémonies qui devaient en être l'expiation.

Quelque repos avait succédé aux discordes politiques et au fléau des épidémies, quand on apprit en Flandre la mort du roi de France. Il laissait à son fils le soin de continuer la dynastie des Valois et de lutter contre le mécontentement des communes qu'il avait lui-même réussi à comprimer pendant toute sa vie.

Les premiers événements qui signalèrent le règne du roi Jean furent le supplice du comte d'Eu et la conclusion d'une alliance avec Pierre le Cruel, roi de Castille. Une flotte nombreuse avait quitté les ports de l'Espagne pour aller attaquer les navires des marchands anglais dans la Gironde et jusque sur les côtes de l'Angleterre. Bientôt après, emmenant avec elle vingt navires qu'elle avait capturés, elle jeta l'ancre dans le port de l'Ecluse, et il semble que Louis de Male, impatient de violer le traité conclu moins de deux années auparavant avec Edouard, se soit dès ce moment associé secrètement à tout ce que cette expédition présentait d'hostile et de menaçant. En 1350, comme depuis en 1386, un armement considérable, sortant inopinément du havre du Zwyn, devait envahir l'Angleterre, brûler ses villes maritimes et piller ses rivages. Edouard III s'était rendu avec ses plus braves chevaliers à bord des vaisseaux qu'il avait réunis au port de Sandwich, et croisait devant Winchelsea: ses ménestrels faisaient entendre autour de lui des chants joyeux comme s'ils voulaient célébrer son triomphe, même avant la combat, quand on signala à l'horizon un grand nombre de voiles. La lutte commença vers le soir: Edouard III et le prince de Galles faillirent y périr, mais ils restèrent victorieux; quatorze navires espagnols étaient tombés au pouvoir des Anglais; les autres poursuivirent leur navigation vers l'Espagne ou rentrèrent dans les ports de Flandre (29 août 1350.)