Les communes flamandes apprirent avec joie le triomphe des Anglais; elles proclamèrent de nouveau, sans que rien pût les intimider, leurs sympathies pour l'alliance d'Edouard III. Ce fut la patrie de Jacques d'Artevelde qui donna le signal de ce mouvement, comme nous l'apprend une lettre adressée le 20 mai 1351, par le roi d'Angleterre aux bourgeois de Gand, par laquelle il leur annonce qu'en souvenir de leur ancienne affection et du zèle qu'ils montrèrent autrefois pour soutenir ses droits à la couronne de France, il leur pardonne tout qu'ils ont fait contre lui par le conseil de ses ennemis, et les reçoit dans son amitié comme ceux de ses sujets qu'il honore le plus, ut fideles præcipuos, consideratione gestus laudabilis in futurum.

Un prince anglais qui jouissait de toute la confiance d'Edouard III, Henri de Derby, récemment créé duc de Lancastre, fut chargé de profiter de ces circonstances pour former dans toute l'Europe et jusqu'au sein de la France une ligue formidable contre le successeur de Philippe de Valois. Il devait se rendre d'abord en Flandre, et les instructions qui lui furent remises le 27 juin à la Tour de Londres, portaient qu'il proposerait à Louis de Male le mariage de sa fille unique Marguerite, née le 15 avril 1350, avec l'un des fils d'Edouard III, et qu'il réclamerait en même temps un subside au nom du roi d'Angleterre pour la guerre qu'il se proposait de porter en France de concert avec les communes flamandes.

A ces pourparlers se mêlait une autre négociation dont nous ne connaissons point exactement tous les détails. En 1350, un valet nommé Taillevent, accusé d'avoir voulu attenter aux jours du comte et de la comtesse de Flandre pendant un voyage qu'ils firent à Aspre, protesta dans les tortures qu'il n'avait agi qu'à l'instigation de Sohier d'Enghien; mais Gilles Tollenaere, autre valet arrêté comme son complice, jura au contraire jusqu'à sa dernière heure «sur la dampnacion de son ame, que le dit Seigneur d'Enghien et lui estoient sanz coulpe des choses susdites.» Sohier d'Enghien voulait se justifier: il n'avait pu toutefois obtenir de sauf-conduit du comte de Flandre qui lui reprochait peut-être d'avoir été l'un des négociateurs de l'alliance de 1348, et vers le mois de septembre il s'était rendu à Londres; annonçant qu'il y attendrait jusqu'aux fêtes de la Noël quiconque oserait répéter une accusation offensante pour son honneur; personne ne s'était présenté, et Edouard III, ayant aussi proposé inutilement une conférence pour y entendre les allégations des conseillers du comte et la défense de l'accusé, avait proclamé solennellement que le sire d'Enghien, ayant offert «tout ce que chivaler poet resonablement offrir,» devait être tenu «pur excusez devers totes gentz.» Bien que selon les usages de la chevalerie il arrivât souvent aux princes de présider au champ clos des champions qui les acceptaient pour juges, l'intervention du roi d'Angleterre dans ce démêlé avait bien plus le caractère d'un acte de suzeraineté: sous ce rapport, il était important de la faire accepter au comte de Flandre, surtout s'il consentait en même temps à concourir par un subside à une nouvelle invasion de la France. Ces tentatives échouèrent, et le duc de Lancastre ne comptait sans doute que peu sur leur succès: sa véritable mission s'adressait aux communes flamandes dont il cherchait à réveiller l'indépendance et le courage, parce qu'il espérait que leur exemple ne serait point sans influence sur les communes françaises.

Le roi de France continuait à imiter le fondateur de sa dynastie dans les actes les plus déplorables de son règne. Dès le mois de mars 1350 (v. st.), il avait recommandé à ses officiers de cacher le véritable aloi de la monnaie, et de ne point reculer, s'il le fallait, devant un mensonge: il avait même osé déclarer coupable de trahison quiconque exécuterait maladroitement ces falsifications, «afin que les marchands ne puissent apercevoir l'abaissement.» Cependant ces ressources avaient été presque aussitôt épuisées par la frivolité de ses goûts et de ses dépenses, et en 1351 il se vit réduit à convoquer les états des provinces pour leur demander des subsides. Les réclamations y furent nombreuses, les murmures parfois menaçants. Les états annonçaient en 1351 ce qu'ils devaient être en 1355. Les barons et les hommes des communes n'attendaient qu'un chef pour se réunir de nouveau dans une même ligue. Ce fut, comme en 1314, un prince issu de la maison de France; il se nommait Charles de Navarre et se souvenait peut-être que, si Edouard III descendait de Philippe le Bel, il était lui-même, par sa mère, le petit-fils de Louis le Hutin. A peine âgé de vingt ans, mais déjà dépouillé d'une partie de ses domaines par Charles d'Espagne, il était courageux, affable, éloquent, et jamais prince n'affecta plus de qualités et de vertus pour cacher plus de vices. Robert d'Artois était mort depuis neuf ans lorsque Charles le Mauvais arriva à Ypres, accompagné des sires de Pecquigny, qui avaient été naguère les chefs des alliés en Artois. Il venait y négocier une alliance étroite avec les communes flamandes et les ambassadeurs d'Edouard III, et il est probable que ce fut à Ypres qu'il conclut, le 1er août 1351, avec Etienne de Kensington, cette célèbre convention par laquelle Edouard III lui céda les comtés de Champagne et de Brie et la ville d'Amiens, en se réservant «la couronne et le seurplus du royaume de France.»

Peu après, le duc de Lancastre se rendit à Mons, près de la comtesse de Hainaut, qui était sœur de la reine d'Angleterre: elle consentit volontiers à tout ce qui lui fut demandé, et le bruit se répandit bientôt qu'elle avait résolu de livrer ses Etats aux Anglais.

Tandis que le duc de Lancastre allait poursuivre de semblables négociations en Allemagne, des ambassadeurs du roi Jean se hâtaient d'accourir en Flandre afin de persuader à Louis de Male de se déclarer solennellement en faveur du roi de France. Par un traité conclu à Fontainebleau le 24 juillet 1351, et destiné probablement à rester secret, le roi Jean promettait au comte dix mille livres de rente en terres héritables, assises dans le comté de Flandre. Il s'engageait aussi à le soutenir contre le roi d'Angleterre en lui envoyant une armée pour défendre ses frontières, une garnison de deux cents hommes d'armes pour garder Gravelines, et l'argent nécessaire pour qu'il pût solder lui-même mille hommes d'armes. Enfin le roi annonçait que si le comte avait recours à des moyens de rigueur contre les communes, il lui abandonnerait toutes les confiscations prononcées pour délit de rébellion, et que si, au contraire, Louis de Male jugeait plus utile de se les attacher en réclamant, comme il s'y était engagé autrefois, la restitution des châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, il ne s'y opposerait point. Si rien ne devait justifier cette prévision d'un rapprochement des communes flamandes avec le roi, ce traité assura du moins définitivement son alliance avec le comte de Flandre.

Louis de Male rompit bientôt toute négociation avec Edouard III: se croyant désormais assez fort pour ne plus ménager les communes, il fit proclamer à Bruges, le 4 octobre 1351, une sentence de bannissement perpétuel contre trois cent quatre-vingts bourgeois, qu'il accusait d'avoir traité avec les ambassadeurs anglais. Ils n'étaient pas moins coupables à ses yeux d'être l'objet du respect de la commune ou de porter un nom qu'elle vénérait: on remarquait parmi eux, Guillaume, Jacques, Lampsin et Gilles Coning, Jean Zannequin, Guillaume et Gilles Lam, Martin Koopman, Jean de Lisseweghe, Jean de Biervliet, Sohier de Poelvoorde, Nicolas de Cruninghe, Jean de Rodes. Peu de jours après, le comte de Flandre partit pour Paris avec quelques échevins des bonnes villes, pour y renouveler son acte d'hommage et de vassalité entre les mains du second monarque de la maison de Valois.

Si les dernières vengeances du comte avaient accru le mécontentement des communes, son départ les encouragea dans leur résistance. Elles résolurent d'opposer à l'autorité oppressive de Louis de Male une manifestation légale qui devait frapper ceux qui en avaient été les instruments les plus odieux: c'étaient Josse d'Halewyn, seigneur d'Espierres, et son frère Gauthier d'Halewyn. Au mois de juin 1347, au moment où les bourgeois de Flandre se signalaient par leur héroïque défense à Cassel, le sire d'Espierres avait abandonné leurs bannières pour fuir dans le camp du roi de France. Les habitants de Courtray, dans leur indignation, avaient brûlé aussitôt le château d'Espierres afin que rien ne rappelât sur le sol de la patrie le séjour d'un traître, mais Josse d'Halewyn s'était vengé en venant à son tour des frontières françaises dévaster les biens des habitants de Courtray. C'était Gauthier d'Halewyn qui, l'année suivante, avait inauguré la restauration de la puissance de Louis de Male dans la cité d'Ypres par l'extermination de ses tisserands. Depuis cette époque l'orgueil des sires d'Halewyn n'avait plus connu de limites, et ils croyaient qu'il n'était point de crime dont l'impunité ne leur fût assurée. Souvent ils sortaient de leurs domaines pour aller enlever sur les grandes routes des marchands ou de paisibles voyageurs qu'ils forçaient par une cruelle captivité à leur payer rançon: un jour le bailli de Courtray faillit périr sous leurs coups, et ils ne respectaient pas même les prêtres qui tombaient en leur pouvoir.

L'absence de Louis de Male devait rétablir le règne de la justice et des lois: il s'était à peine éloigné de ses Etats, lorsqu'un pauvre laboureur de Menin vint se plaindre aux magistrats de Courtray d'un nouvel attentat du sire d'Espierres: Josse d'Halewyn avait fait briser, pendant la nuit, à coups de hache et d'épée, la porte et les fenêtres de sa maison; saisi par ses ordres au moment où il se précipitait demi-nu au milieu des glaçons que charriait la Lys, il avait été couvert de blessures et retenu prisonnier jusqu'à ce qu'il eût pu remettre à ses geôliers le prix de sa liberté. Ce fut dans ces circonstances que les magistrats des trois bonnes villes de Flandre, «considérant qu'aucune justice n'était faite des grands crimes et que les pauvres n'avaient aucun moyen de maintenir leurs droits contre les hommes puissants,» jugèrent convenable d'ordonner une enquête. Une citation légale fut immédiatement adressée au sire d'Espierres et à son frère, au nom des communes de Gand, de Bruges et d'Ypres; mais ils maltraitèrent leur messager et lui firent avaler les lettres dont il était porteur. Peu de jours après, les deux chevaliers, arrêtés dans leurs domaines, puis condamnés par les magistrats, en vertu des règles du droit commun, malgré leur rang et leur pouvoir, furent décapités sur la place publique de Courtray.

La sentence avait été prononcée par les échevins des trois bonnes villes assemblés à Courtray. Ceux de la ville de Gand se disposaient à rentrer dans leurs foyers et étaient arrivés à Vyve-Saint-Bavon, lorsque des Leliaerts, conduits par Gérard de Steenhuyze, les attaquèrent et vengèrent par leur mort celle de leurs chefs. On éleva plus tard, dans ce pauvre village où Louis de Male avait traversé l'Escaut en 1347 pour fuir en France, une chapelle expiatoire qui rappelait l'assassinat des juges qui avaient condamné le sire d'Espierres et son frère.