L'armée flamande avait commencé la journée par le jeûne et la prière. Cependant, lorsqu'on vit que le moment du combat approchait, on fit distribuer quelques vivres. Ce repas fut sobre et court. Les chefs de l'armée ne prirent qu'un peu de poisson et un peu d'oseille, puis ils conférèrent l'ordre de chevalerie à plusieurs écuyers et à environ quarante bourgeois; parmi ceux-ci étaient Jean Breydel, Pierre Coning et ses deux fils. Gui de Namur et Guillaume de Juliers exhortaient tous leurs amis à combattre vaillamment. «Vous voyez devant vous, leur disaient-ils, ceux qui se sont armés pour votre destruction; quel que soit leur nombre, c'est en Dieu qu'il faut mettre votre confiance, invoquez sa protection.»—«Souvenez-vous, ajouta Guillaume de Renesse, que notre cri de guerre sera toujours: Flandre au Lion!» Puis un prêtre leur montra le viatique, et chaque homme prenant un peu de terre la porta à ses lèvres. Cette terre, bénie par la religion, était désormais sainte: c'était celle de la patrie.

Toute l'armée française s'était rangée en bataille sur la route de Tournay, près du château de Mosschere: elle était divisée en dix corps principaux.

Le premier, où l'on ne remarquait que quatre cents chevaux, comprenait les archers provençaux, navarrais, espagnols et lombards, commandés par le sénéchal de Guyenne, Jean de Burlas. Le deuxième et le troisième, formés de douze cents écuyers, obéissaient à Raoul et à Gui de Nesle. Là se trouvaient Renaud de Trie, Guillaume de Saint-Valery, Jean d'Haveskerke, qui avait naguère défendu le château de Cassel contre Guillaume de Juliers, Pierre de Sanghin, que Robert de Béthune avait dépouillé, cinq années auparavant, de la châtellenie de Lille.

Le comte de Clermont était le chef de huit cents chevaliers. Le comte d'Artois en comptait plus de mille à sa suite: on reconnaissait de loin le chef de l'armée française à sa taille élevée et à ses armes brillantes.

Après la bataille du comte Gui de Saint-Pol, où se pressaient sept cents chevaliers, paraissait un autre corps de cavalerie sous les ordres des comtes d'Eu, d'Aumale et de Tancarville: il était aussi nombreux que celui du comte d'Artois. La huitième bataille était celle des chevaliers allemands que dirigeait le comte de Saxe. La neuvième était composée de huit cents chevaliers que Godefroi d'Aerschot, oncle du duc de Brabant, avait conduits au camp français.

La dernière est la plus considérable de toute l'armée, car elle comprend deux cents chevaliers, dix mille arbalétriers et trente mille sergents d'armes lombards, piémontais, navarrais, provençaux et français. Leur chef est aussi celui qui semble le plus altéré de vengeance: c'est Jacques de Châtillon.

Devant tous les chevaliers français se place un chevalier flamand du parti leliaert, Guillaume de Mosschere, que Philippe le Bel a créé châtelain de Courtray: le sol que foule l'armée du comte d'Artois est l'héritage de ses pères. Il a accepté la mission de guider les étrangers dans cette plaine dont tous les sentiers lui sont connus. En contribuant à la ruine de ses concitoyens, il espère profiter de leurs dépouilles: déjà, en 1298, il a reçu de Raoul de Nesle les terres enlevées à un noble bourgeois de Gand nommé Guillaume d'Artevelde.

Les historiens flamands racontent que de tristes présages accompagnèrent les préparatifs des Français. Des colombes voltigeaient autour des milices de Gui de Namur, tandis que des corbeaux, planant au-dessus de l'armée française, semblaient, par leurs croassements, appeler l'heure du carnage. On disait aussi que le comte d'Artois s'était levé triste et sombre. Au moment où il s'armait, une louve familière, qui ne le quittait jamais, lui avait sauté à la gorge et avait voulu le mordre. Enfin, lorsqu'il s'était éloigné de sa tente, son cheval s'était cabré trois fois avant de marcher en avant. Un augure plus certain de malheur était l'ardeur impatiente qui agitait l'esprit du comte d'Artois. Quelques vieux chevaliers n'avaient point oublié que son père avait causé par le même aveuglement, cinquante-trois ans auparavant, la destruction d'une armée française à la bataille de Mansourah, où il avait péri.

Déjà le signal du combat avait été donné: le châtelain de Lens avait fait lancer, du haut du château de Courtray, des flèches enflammées qui étaient dirigées vers l'abbaye de Groeninghe, afin d'indiquer aux Français quelle était la position des Flamands. Le comte d'Artois envoya aussitôt ses maréchaux pour la reconnaître, et ils virent avec étonnement que, loin de se retirer en désordre devant des forces supérieures, ils s'étaient rangés les uns près des autres, formant une muraille de leurs corps et tenant leurs goedendags levés, comme des chasseurs qui attendent le sanglier. Godefroi de Brabant suppliait le comte d'Artois de remettre la bataille au lendemain, disant que les milices flamandes, peu habituées à rester réunies dans un camp et dépourvues de vivres, ne tarderaient point à se disperser. Le comte d'Artois rejeta ce conseil avec hauteur. «Nous sommes supérieurs en nombre; nous sommes à cheval, ils sont à pied; nous avons de bonnes armes, ils n'en ont point, et nous resterions immobiles à l'aspect de nos ennemis déjà glacés de terreur!» Il oubliait, comme le dit un historien hollandais, que le courage ne manque jamais à ceux qui combattent pour leur liberté, et qu'il n'est point d'armes plus terribles que celles que leur donne la défense de leur patrie et de leurs vies.

Tandis que toute la cavalerie se formait en trois divisions principales, commandées par le comte d'Artois, Raoul de Nesle et Gui de Saint-Pol, les archers italiens, soutenus par les sergents d'armes, s'avancèrent vers la route de Sweveghen, où quelques archers flamands s'étaient placés au bord d'un ruisseau, protégés par des haies épaisses. Leur nombre était peu considérable, et de toutes parts sifflait sur leurs têtes une grêle de traits qui obscurcissait le ciel. En ce moment, le sire de Valpaga s'écria en s'adressant au comte d'Artois: «Sire, ces vilains feront tant qu'ils auront l'honneur de la journée; et s'ils terminent seuls la guerre, que restera-t-il donc à faire à la noblesse?—Eh bien! qu'on attaque,» répliqua le prince. Les maréchaux italiens, Simon de Piémont et Boniface de Mantoue, voulurent toutefois l'en dissuader: ils représentaient que, dès que leurs archers auraient rompu les rangs des Flamands et les auraient contraints à quitter leurs fossés et leurs retranchements, les chevaliers auraient seuls la gloire de les poursuivre. Le connétable, bien que le mariage de sa fille avec Guillaume de Flandre et sa conduite généreuse à l'égard des Flamands le rendissent suspect de quelque partialité aux yeux de ses compagnons d'armes, s'empressa d'appuyer leur avis. «Par le diable! interrompit le comte d'Artois de plus en plus irrité, ce sont des conseils de Lombards; et vous, connétable, vous avez encore de la peau du loup.—Sire, répondit Raoul de Nesle, si vous allez là où j'irai, vous irez bien avant.»